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>Augustin Berque. Mésologie urbaine</title
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>Henri Louis Go</name
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>2023-07-13T08:47:00</date
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>248-255</dim
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>20/10/2023</date
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>Version Métopes : 3.0</p
><p
>Written by OpenOffice</p
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style="T_3_Article"
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>Augustin Berque. <hi
rend="italic"
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>Mésologie urbaine</hi
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><docAuthor
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>Henri Louis Go</docAuthor
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>Professeur des universités en sciences de l’éducation à l’université de Lorraine.</affiliation
></byline
></titlePage
><div
type="prelim"
><epigraph
><quote
style="txt_Epigraphe"
>« Tuer le paysage »<lb
></lb
>Li Shangyin (813-859)</quote
></epigraph
></div
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><body
><div
type="chapitre"
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><div
type="section1"
><head
style="T_1"
subtype="level1"
>Introduction</head
><p
style="txt_Normal"
>Dans <hi
rend="italic"
style="typo_Italique"
>Mésologie urbaine</hi
><note
n="1"
place="foot"
style="txt_Note"
type="standard"
xml:id="ftn1"
><p
>Berque, Augustin (2021). <hi
rend="italic"
style="typo_Italique"
>Mésologie urbaine</hi
>. Terre urbaine.</p
></note
>, Augustin Berque rassemble six articles écrits entre 2002 et 2019. En les assemblant dans cette livraison inédite, il traite une passionnante question : « est-il possible de recosmiser – réinvestir d’un ordre vivant – l’espace foutoir (<hi
rend="italic"
style="typo_Italique"
>junkspace</hi
>) qui a succédé à la feue composition urbaine ? » (Berque, 2021, p. 12)<note
n="2"
place="foot"
style="txt_Note"
type="standard"
xml:id="ftn10"
><p
>C’est l’architecte hollandais Remment Lucas Koolhaas (1944-) qui a théorisé cette notion reprise par Berque – l’<hi
rend="italic"
style="typo_Italique"
>espace foutoir</hi
> : un « bras d’honneur adressé à la composition urbaine » (Berque, 2021, p. 133). L’<hi
rend="italic"
style="typo_Italique"
>espace foutoir</hi
> résulte d’une pratique insouciante et indifférente aux lieux dans lesquels on insère de nouveaux bâtiments, en s’affranchissant « de toute obligation relationnelle envers le milieu environnant » (<hi
rend="italic"
style="typo_Italique"
>ibid.</hi
>, p. 133), par une accumulation de matières négatrice de la logique des lieux réels, au profit d’un empilement et d’une prolifération, de plus en plus, toujours plus, et dont le principe est le capitalisme.</p
></note
>.</p
><p
style="txt_Normal"
>Les courts essais dont ce livre est constitué portent tous, dit Berque, sur l’<hi
rend="italic"
style="typo_Italique"
>écoumène</hi
>, c’est-à-dire sur l’habitation humaine de la Terre, en mettant l’accent sur l’aspect urbain puisqu’il domine aujourd’hui l’habitat humain. Berque s’explique en premier lieu sur sa revendication de voir la mésologie comme un paradigme épistémologique. Sa thèse fondatrice est que chaque espèce vivante interprète le donné environnemental « d’une manière singulière, ce qui en fait un certain milieu » (<hi
rend="italic"
style="typo_Italique"
>ibid</hi
>., p. 8), dans lequel l’espèce et le milieu « se co-suscitent l’un l’autre » (<hi
rend="italic"
style="typo_Italique"
>ibid</hi
>., p. 9) – processus que la mésologie désigne par le concept de <hi
rend="italic"
style="typo_Italique"
>trajection</hi
>.</p
><p
style="txt_Normal"
>C’est dans un bref texte liminaire, intitulé Prémisses, que Berque présente son « principe du mont Horeb », appuyé sur son « paradigme occidental moderne classique » (POMC). Il s’agit d’un paradigme établi principalement au <hi
rend="small-caps"
style="typo_SC"
>xvii</hi
><hi
rend="sup"
style="typo_Exposant"
>e</hi
> siècle avec le sujet autofondé du dualisme cartésien, mais qui plonge ses racines dans la Bible lorsque Moïse sur sa montagne transcende l’étendue, et qui s’est réalisé à la fin du <hi
rend="small-caps"
style="typo_SC"
>xx</hi
><hi
rend="sup"
style="typo_Exposant"
>e</hi
> siècle dans le délire d’un <hi
rend="italic"
style="typo_Italique"
>cyborg</hi
> prétendant ne plus habiter la Terre, une fois qu’il l’aura dévastée. Dans un texte poignant de 1979, François Béranger chantait ainsi : « Mamadou m’a dit / Mamadou m’a dit / On a pressé l’citron on peut jeter la peau » !</p
></div
><div
type="section1"
><head
style="T_1"
subtype="level1"
>Un petit tour en mésologie</head
><p
style="txt_Normal"
>Si le terme de <hi
rend="italic"
style="typo_Italique"
>mésologie</hi
> fut créé en 1848 par le médecin – et disciple d’Auguste Comte – Charles Robin (1821-1885), Berque signale que le biologiste allemand Ernst Haekel (1834-1919) créa, quant à lui, le terme <hi
rend="italic"
style="typo_Italique"
>Ökologie</hi
> en 1866 dont la traduction française supplanta, au <hi
rend="small-caps"
style="typo_SC"
>xx</hi
><hi
rend="sup"
style="typo_Exposant"
>e</hi
> siècle, un vocable couvrant peut-être un champ trop vaste.</p
><p
style="txt_Normal"
>Mais, « tandis que la mésologie disparaissait en France, elle réapparaissait en Allemagne, sous l’influence de la phénoménologie et sous le nom d’<hi
rend="italic"
style="typo_Italique"
>Umweltlehre</hi
> » (Berque, 2021, p. 19). C’est le naturaliste Uexküll (1864-1944) qui présenta en 1934 les principes d’une science des milieux : entre un <hi
rend="italic"
style="typo_Italique"
>milieu</hi
> et les êtres qui y vivent s’opère un « contre-assemblage » tel que les deux termes – un milieu et ses habitants – sont fonction l’un de l’autre. Un milieu est toujours propre à une espèce donnée, et comme le souligne Deleuze<note
n="3"
place="foot"
style="txt_Note"
type="standard"
xml:id="ftn11"
><p
>Il s’agit, dans son entretien avec Claire Parnet tourné en 1988, de la lettre A de l’abécédaire.</p
></note
> (2004) ce que l’on appelle son milieu pour une tique, par exemple, constitue en réalité son <hi
rend="italic"
style="typo_Italique"
>monde</hi
>. Après son retour d’Allemagne, le philosophe japonais Watsuji<note
n="4"
place="foot"
style="txt_Note"
type="standard"
xml:id="ftn12"
><p
>Watsuji Tetsurô (1889-1960).</p
></note
>, en invoquant la phénoménologie, publia en 1935 <hi
rend="italic"
style="typo_Italique"
>Milieux. Étude de l’entrelien humain</hi
> (traduit par Berque et publié sous le titre <hi
rend="italic"
style="typo_Italique"
>Fûdo, le milieu humain</hi
>). Le concept de <hi
rend="italic"
style="typo_Italique"
>fûdosei</hi
> désigne dans cette théorie le couplage dynamique de deux forces : l’être et son milieu ; deux « moitiés » d’un contre-assemblage que Berque a appelé « médiance ».</p
><p
style="txt_Normal"
>Cette médiance « ouvre à tous les possibles, c’est justement ce qui se passe dans les milieux concrets » (Berque, 2021, p. 23). Les choses du monde n’ont pas d’existence en soi, chaque chose n’existe que selon une manière d’entrer en relation avec elle – ce que Uexküll appelle un <hi
rend="italic"
style="typo_Italique"
>ton</hi
><note
n="5"
place="foot"
style="txt_Note"
type="standard"
xml:id="ftn13"
><p
>Il est intéressant de noter que l’on retrouve ce concept chez Stanley Cavell : Cavell, Stanley (2003). <hi
rend="italic"
style="typo_Italique"
>Un ton pour la philosophie. Moments d’une autobiographie.</hi
> (trad. S. Laugier &amp; É. Domenach). Bayard [éd. originale (1994). <hi
rend="italic"
style="typo_Italique"
>A Pitch of Philosophy. Autobiographical Exercises</hi
>. Cambridge: Harvard University Press].</p
></note
> : « Pour une vache, une touffe d’herbe existera sur le ton de l’aliment (<hi
rend="italic"
style="typo_Italique"
>Esston</hi
>) ; mais pour une fourmi, la même touffe d’herbe existera sur le ton de l’obstacle (<hi
rend="italic"
style="typo_Italique"
>Hinderniston</hi
>) ; pour un scarabée, sur le ton de l’abri (<hi
rend="italic"
style="typo_Italique"
>Schutzton</hi
>), etc. » Berque appelle ce phénomène la trajection, qui fait exister quelque chose « hors de son en-soi » pour devenir <hi
rend="italic"
style="typo_Italique"
>une certaine chose</hi
> selon l’être concerné : c’est un « exister en tant que » (Berque, 2021, p. 24). Autrement dit, « la trajectivité d’une chose est, ontologiquement, irréductible à l’abstraction dualiste sujet-objet » (<hi
rend="italic"
style="typo_Italique"
>id</hi
>.). Voilà une perspective qui tend à périmer le paradigme POMC et qui s’exprime aussi bien dans les sciences de la nature que dans les sciences de la culture.</p
></div
><div
type="section1"
><head
style="T_1"
subtype="level1"
>Vingt sentences mésologiques</head
><list
rendition="#romains"
type="ordered"
><item
style="txt_Liste_"
><p
style="txt_Normal"
><hi
rend="italic"
style="typo_Italique"
>Habiter</hi
> institue l’être de l’humain.</p
></item
><item
style="txt_Liste_"
><p
style="txt_Normal"
>Nous sommes à l’âge de l’<hi
rend="italic"
style="typo_Italique"
>ontogéographie</hi
>.</p
></item
><item
style="txt_Liste_"
><p
style="txt_Normal"
><hi
rend="italic"
style="typo_Italique"
>Fûdosei</hi
> : moment structurel de l’existence humaine.</p
></item
><item
style="txt_Liste_"
><p
style="txt_Normal"
>Chacun est l’être d’un <hi
rend="italic"
style="typo_Italique"
>certain milieu</hi
>.</p
></item
><item
style="txt_Liste_"
><p
style="txt_Normal"
>L’environnement naturel ne régit pas la vie humaine.</p
></item
><item
style="txt_Liste_"
><p
style="txt_Normal"
>L’être et son milieu : <hi
rend="italic"
style="typo_Italique"
>couplage dynamique en un certain type existentiel</hi
>.</p
></item
><item
style="txt_Liste_"
><p
style="txt_Normal"
><hi
rend="italic"
style="typo_Italique"
>Fûdo</hi
> se déploie en un appareil conceptuel.</p
></item
><item
style="txt_Liste_"
><p
style="txt_Normal"
><hi
rend="italic"
style="typo_Italique"
>Fûdo</hi
> n’est pas l’environnement naturel : il tient de l’existence humaine.</p
></item
><item
style="txt_Liste_"
><p
style="txt_Normal"
>Dans l’expérience humaine concrète, temporalité et spatialité se correspondent.</p
></item
><item
style="txt_Liste_"
><p
style="txt_Normal"
>La mésologie n’est pas de la géographie humaine.</p
></item
><item
style="txt_Liste_"
><p
style="txt_Normal"
>La mésologie : une <hi
rend="italic"
style="typo_Italique"
>écophénoménologie herméneutique</hi
> supposant la qualité de sujet des êtres vivants.</p
></item
><item
style="txt_Liste_"
><p
style="txt_Normal"
>Le milieu et l’être concerné sont fonction l’un de l’autre.</p
></item
><item
style="txt_Liste_"
><p
style="txt_Normal"
>Contre-assemblage et médiance : lien réciproque entre les humains et leurs milieux.</p
></item
><item
style="txt_Liste_"
><p
style="txt_Normal"
>Le corps animal s’est déployé en corps social <hi
rend="italic"
style="typo_Italique"
>technosymbolique</hi
>.</p
></item
><item
style="txt_Liste_"
><p
style="txt_Normal"
>Du point de vue mésologique, le corps médial est <hi
rend="italic"
style="typo_Italique"
>éco-technosymbolique</hi
>.</p
></item
><item
style="txt_Liste_"
><p
style="txt_Normal"
><hi
rend="italic"
style="typo_Italique"
>Écoumène</hi
> : l’ensemble des milieux humains ; tout ce qui existe pour nous ; la réalité.</p
></item
><item
style="txt_Liste_"
><p
style="txt_Normal"
>Il n’y a pas de purs objets, mais des <hi
rend="italic"
style="typo_Italique"
>choses</hi
>, investies par notre existence.</p
></item
><item
style="txt_Liste_"
><p
style="txt_Normal"
>Sortir de quelque part pour se tenir autre part : <hi
rend="italic"
style="typo_Italique"
>exister</hi
>.</p
></item
><item
style="txt_Liste_"
><p
style="txt_Normal"
>La réalité : un sujet en tant que saisi par un certain être.</p
></item
><item
style="txt_Liste_"
><p
style="txt_Normal"
>Faire exister quelque chose <hi
rend="italic"
style="typo_Italique"
>en tant qu’</hi
>une certaine chose.</p
></item
></list
></div
><div
type="section1"
><head
style="T_1"
subtype="level1"
>La mondialisation comme décosmisation</head
><epigraph
><quote
style="txt_Epigraphe"
>« C’est en effet dans un manque foncier de cosmicité que se développe la mondalisation actuelle » (Berque, 2021, p. 60).</quote
></epigraph
><p
style="txt_Normal"
>En termes berquiens, la décosmisation consiste en une perte de l’ordre unitaire et axiologique où s’articulaient l’humain et l’universel. La modernité engendre en effet une <hi
rend="italic"
style="typo_Italique"
>acosmie</hi
> générale, et cette décosmisation moderne, avec la « crise de l’environnement », sape matériellement les fondements terrestres de l’existence humaine.</p
><p
style="txt_Normal"
>Notre monde, dit Berque, va son chemin sans base, « dans le seul intérêt de ceux qui dominent ce système [du marché] » (<hi
rend="italic"
style="typo_Italique"
>id</hi
>.). Ce que nie le marché, c’est la coexistence de différents <hi
rend="italic"
style="typo_Italique"
>mondes</hi
> à la surface de la Terre, avec chacun son foyer et son horizon. Le libéralisme économique et le néolibéralisme supposent l’<hi
rend="italic"
style="typo_Italique"
>illimitation</hi
> des besoins de l’humanité, à un point tel qu’aujourd’hui c’est l’offre qui guide le marché, en créant indéfiniment de nouveaux « besoins » – ou du moins en excitant la demande, au sens psychanalytique du terme. C’est ce que Berque, s’inspirant de Nishida<note
n="6"
place="foot"
style="txt_Note"
type="standard"
xml:id="ftn14"
><p
>Le philosophe Nishida Kitarô (1870-1945) fut l’initiateur d’une pensée nationaliste dite « École de Kyoto ».</p
></note
>, appelle la logique du prédicat : « le mouvement d’une telle logique est de tendre à s’absolutiser, confondant ses propres bases dans l’illimitation du jeu de ses prédicats » (<hi
rend="italic"
style="typo_Italique"
>ibid</hi
>., p. 67), et c’est ainsi que « le monde moderne tend à absolutiser sa propre logique en détruisant la Terre » (<hi
rend="italic"
style="typo_Italique"
>ibid</hi
>., p. 71).</p
><p
style="txt_Normal"
>Augustin Berque reprend sa brillante démonstration logique sur la relation sujet-prédicat, en reparcourant à la fois la critique heideggérienne de la métaphysique et l’extravagante philosophie d’inspiration bouddhiste de Nishida.</p
></div
><div
type="section1"
><head
style="T_1"
subtype="level1"
>Intérieur-extérieur</head
><p
style="txt_Normal"
>En s’appuyant sur l’explication des étonnants liens lexicaux et sémantiques entre les notions de <hi
rend="italic"
style="typo_Italique"
>maison</hi
> et de pronom <hi
rend="italic"
style="typo_Italique"
>sujet</hi
> en japonais, Berque expose le sens de l’intériorité dans la culture nipponne, car si « la distinction entre dedans et dehors est universelle, [mais] elle s’établit différemment selon les milieux ; et dans l’histoire, elle connaît des glissements, voire des retournements » (<hi
rend="italic"
style="typo_Italique"
>ibid</hi
>., p. 78). Au Japon, la notion d’intériorité liée à la personne reste relativement floue, alors que l’intériorité domestique est clairement identifiée. Cela dit, le jeu de l’intérieur et de l’extérieur est assez subtil dans la culture japonaise, et s’incarne dans l’architecture des maisons comprenant divers espaces de médiation de l’extérieur vers l’intérieur, et réciproquement – espaces qui ne sont ni dedans, ni dehors, tout en étant à la fois dedans et dehors. Mais il n’existe pas de pronom personnel, et notamment pas de possibilité de dire <hi
rend="italic"
style="typo_Italique"
>je</hi
> : « la personne en tant que sujet individuel ne s’exprime pas » (<hi
rend="italic"
style="typo_Italique"
>ibid</hi
>., p. 85). En fait, précise Berque, « la définition de la personne est circonstancielle », et l’intériorité est <hi
rend="italic"
style="typo_Italique"
>relationnelle</hi
>.</p
><p
style="txt_Normal"
>Berque retire de ces remarques la réflexion selon laquelle il s’agit là d’un trait universel de l’existentialité humaine, et de tout milieu humain. Dans un milieu humain, conclut-il, on existe en tant que diverses intériorités, « selon les circonstances et en fonction du contexte » (<hi
rend="italic"
style="typo_Italique"
>ibid</hi
>., p. 88).</p
></div
><div
type="section1"
><head
style="T_1"
subtype="level1"
>Les espaces (public/privé) vus depuis la « paix lumineuse »</head
><p
style="txt_Normal"
>La <hi
rend="italic"
style="typo_Italique"
>paix lumineuse</hi
> désigne l’ère Shōwa (1926-1989) au Japon sous le règne de l’empereur Hirohito (1901-1989). En se référant aux notes prises par Watsuji<note
n="7"
place="foot"
style="txt_Note"
type="standard"
xml:id="ftn15"
><p
>Le philosophe et historien Watsuji Tetsurô (1889-1960).</p
></note
> lors de son voyage en Europe en 1927-1928 Berque thématise l’opposition intérieur-extérieur entre les cultures japonaise et occidentale : « Les trois mots fatidiques sont prononcés : <hi
rend="italic"
style="typo_Italique"
>maison</hi
>, <hi
rend="italic"
style="typo_Italique"
>individu</hi
>, <hi
rend="italic"
style="typo_Italique"
>société</hi
>. De leur rapport découlerait qu’au Japon, aux diverses échelles de l’habitat, l’espace public et l’espace privé, le dehors et le dedans s’organiseraient d’une manière quasi antithétique à celle de l’Europe » (Berque, 2021, p. 93).</p
><p
style="txt_Normal"
>Le dualisme individu-société est donc absent de la culture nipponne, dans la mesure où il est court-circuité par la catégorie, par définition variable, du <hi
rend="italic"
style="typo_Italique"
>commun</hi
>. Pour l’illustrer, Berque présente un phénomène social important au Japon, le <hi
rend="italic"
style="typo_Italique"
>Chônaikai</hi
>. Il s’agit d’une sorte de regroupement de familles propre à un quartier, ou plutôt un certain <hi
rend="italic"
style="typo_Italique"
>territoire</hi
> mais lié à la proximité de l’habitat, et constitue un acteur essentiel de la vie quotidienne. L’existence de ces <hi
rend="italic"
style="typo_Italique"
>chônaikai</hi
> correspond à « une pratique spécifique de l’autonomie locale » (<hi
rend="italic"
style="typo_Italique"
>ibid</hi
>., p. 99) – nature et culture s’y correspondent en un certain milieu local (<hi
rend="italic"
style="typo_Italique"
>id</hi
>.). Dans une telle pratique, la normativité est profane, lieu par lieu et cas par cas. En somme, il ne peut y avoir d’autonomie sans <hi
rend="italic"
style="typo_Italique"
>relations humaines concrètes</hi
>. Pour Berque, cet espace des <hi
rend="italic"
style="typo_Italique"
>chônaikai</hi
> n’est ni privé, ni public – des notions largement affaiblies –, il est du genre de la « concrescence » des gens et des choses dans un milieu local (<hi
rend="italic"
style="typo_Italique"
>ibid</hi
>., p. 102). Berque précise que l’indistinction du public et du privé au Japon s’explique par le fait qu’il n’existe ni d’intimité, ni de publicité : « la vie privée et la vie publique s’interpénètrent, sous les espèces du commun. […] le public est à la fois au-dessus et au-dedans du privé » (<hi
rend="italic"
style="typo_Italique"
>ibid</hi
>., p. 107).</p
><p
style="txt_Normal"
>Pour Augustin Berque, si l’on assiste à une renaissance du désir de commun à l’échelle de l’humanité, c’est qu’un paradigme <hi
rend="italic"
style="typo_Italique"
>transmoderne</hi
> est en train de s’élaborer, incluant concrètement le tiers : le milieu concret que l’on a toujours en commun.</p
></div
><div
type="section1"
><head
style="T_1"
subtype="level1"
>Dépasser l’espace-foutoir</head
><p
style="txt_Normal"
>Dans l’architecture urbaine moderne, pour Rem Koolhaas, il n’y a pas de forme, il n’y a que prolifération. Ce qui est ainsi détruit, c’est l’intégration dans une même <hi
rend="italic"
style="typo_Italique"
>cosmicité</hi
> du cosmos et du cosmétique, de l’ordre et de l’esthétique, du céleste et du terrestre. Berque qualifie le projet architectural de « cosmophanie » : <hi
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style="typo_Italique"
>apparition d’un monde</hi
>. C’est l’action conjointe de la technique et du symbolique. Faire apparaître quelque chose nécessite de la technique, mais faire apparaître quelque chose <hi
rend="italic"
style="typo_Italique"
>en tant qu’</hi
>une certaine chose nécessite du symbolique, au sens où « le milieu est imprégné des valeurs propres à l’être considéré » (Berque, 2021, p. 116), et ainsi « chaque culture crée son propre milieu, quel que soit l’environnement »<note
n="8"
place="foot"
style="txt_Note"
type="standard"
xml:id="ftn16"
><p
>C’est l’occasion de rappeler que l’écologie est l’étude de l’environnement, et la mésologie l’étude du milieu.</p
></note
> (<hi
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style="typo_Italique"
>ibid</hi
>., p. 117). Ce qu’a donc tué la modernité, c’est l’<hi
rend="italic"
style="typo_Italique"
>écoumène</hi
> (« l’habitée »), par extraction du sujet de son sol concret (la médiance).</p
><p
style="txt_Normal"
>L’architecture de l’espace-foutoir crée partout les mêmes formes, l’uniformité abstraite des formes c’est aujourd’hui l’<hi
rend="italic"
style="typo_Italique"
>international style</hi
>. Le cosmétique a été détaché de toute idée de nécessité cosmique. Berque cite Le Corbusier comme symptôme de cette dérive : « Une maison est une machine à habiter » (<hi
rend="italic"
style="typo_Italique"
>ibid</hi
>., p. 121). Dérive du lent processus d’élaboration écouménale au cours duquel « la planète, chose physico-chimique, est peu à peu devenue biosphère, chose écologique, et celle-ci finalement écoumène : demeure humaine, en ajoutant et combinant la technique et le symbole aux écosystèmes. L’écoumène est éco-techno-symbolique » (<hi
rend="italic"
style="typo_Italique"
>ibid</hi
>., p. 122). La dérive moderne de l’architecture a laissé place à la dérive postmoderne multipliant les formes formelles – une architecture extraterrestre, dit Berque, une <hi
rend="italic"
style="typo_Italique"
>starchitecture</hi
>. Au mot d’ordre <hi
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style="typo_Italique"
>Partout la même chose !</hi
> a succédé le mot d’ordre <hi
rend="italic"
style="typo_Italique"
>N’importe quoi n’importe où !</hi
> Ainsi prolifère, partout sur la Terre, l’<hi
rend="italic"
style="typo_Italique"
>acosmie</hi
>. Peut-on chercher une solution à un tel désarroi ?</p
><p
style="txt_Normal"
>Berque considère que nous sommes en Basse-Modernité, de manière analogique au Bas-Empire. Seul un paradigme trajectif permettrait de dépasser cette ère, paradigme représenté par la formule r = S/P que l’on peut lire ainsi : « la réalité, c’est S <hi
rend="italic"
style="typo_Italique"
>en tant que</hi
> P ». S est un objet quelconque, <hi
rend="italic"
style="typo_Italique"
>saisi en tant que</hi
> P par les sens, par l’action, par la pensée, par la parole – alors actualisé en une <hi
rend="italic"
style="typo_Italique"
>chose </hi
>concrète. Autrement dit, « dans un milieu concret, la réalité est trajective » (<hi
rend="italic"
style="typo_Italique"
>ibid</hi
>., p. 127). Mais, ajoute Berque, cette trajection suppose un interprète, elle est donc nécessairement ternaire : S-I-P. Car S et P existent toujours en fonction de I.</p
><p
style="txt_Normal"
>S est la Terre.</p
><p
style="txt_Normal"
>P est notre monde, c’est-à-dire la manière dont nous saisissons S.</p
><p
style="txt_Normal"
>I est ce « nous ».</p
><p
style="txt_Normal"
>Pour dépasser l’espace-foutoir, l’architecture devrait fonder ses formes dans l’histoire d’un certain milieu ayant ses propres valeurs éthiques et esthétiques (<hi
rend="italic"
style="typo_Italique"
>ibid</hi
>., p. 129).</p
></div
><div
type="section1"
><head
style="T_1"
subtype="level1"
>« Lecture faite » …</head
><p
style="txt_Normal"
>C’est le titre d’un épilogue à ce passionnant petit recueil d’Augustin Berque, dans lequel il ressaisit quelques aspects importants de sa pensée. Je lui emprunte son titre, pour proposer moi-même, <hi
rend="italic"
style="typo_Italique"
>lecture faite</hi
>, une brève réflexion. Avant tout, nous devons saluer son impressionnante érudition : géographe internationalement reconnu, spécialiste du Japon, lecteur expert du chinois et du japonais, mais aussi du grec et du latin, de l’allemand – et donc liseur de la phénoménologie dans le texte –, <hi
rend="italic"
style="typo_Italique"
>géophilosophe</hi
>, poète et logicien… L’écriture de Berque, concise, rigoureuse, humble et parfois humoristique, savante et plaisante, capte toute notre attention, d’autant que les problèmes soulevés concernent d’urgence notre vie immédiate dans un monde qui va au chaos.</p
><p
style="txt_Normal"
>Outre donc l’intérêt majeur de se cultiver agréablement en lisant ce petit livre <hi
rend="italic"
style="typo_Italique"
>Mésologie urbaine</hi
>, je retiens de cette lecture un éclairage décisif pour le problème de l’architecture scolaire. Thibaut Bouchet-Gimenez<note
n="9"
place="foot"
style="txt_Note"
type="standard"
xml:id="ftn17"
><p
>Docteur en sciences de l’éducation, dont la thèse, soutenue à Nancy en 2022, était intitulée <hi
rend="italic"
style="typo_Italique"
>Le jeu de l’instant</hi
>.</p
></note
> a appliqué le concept d’espace-foutoir à l’organisation pédagogique de la classse primaire, en forgeant à son tour le concept de <hi
rend="italic"
style="typo_Italique"
>classse-foutoir</hi
>. Une classe-foutoir organise de façon illogique les conditions d’éducation par addition de pratiques sans entrelien, ou par éparpillement de références pédagogiques et très faible cohérence épistémologique. Mais on peut pousser le concept en parlant d’<hi
rend="italic"
style="typo_Italique"
>école-foutoir</hi
> au sens où c’est l’ensemble du lieu qui est abandonné à n’être plus qu’un <hi
rend="italic"
style="typo_Italique"
>reste</hi
> de l’abstraction opérée par la réduction de l’idée d’école aux programmes d’enseignement – dans un quartier lui-même, une zone elle-même devenus espace-foutoir.</p
><p
style="txt_Normal"
>La scission entre l’abstrait programmatique et un concret physique paradoxalement traité dans l’ordre de l’abstraction, cette scission produit le foutoir dans lequel prolifère l’école de la république. Une telle approche mésologique nous permet de penser le problème au-delà de la simple idée foucaldienne d’encasernement.</p
><p
style="txt_Normal"
>Si l’on envisageait l’institution d’une école selon le régime d’une pratique spécifique de l’autonomie locale, on pourrait imaginer de façon non fonctionnelle mais vivante le sens de cette école. L’enjeu de tous les enjeux étant d’<hi
rend="italic"
style="typo_Italique"
>habiter</hi
> au sens mésologique, de reprendre pied sur la Terre/nature pour travailler un contre-assemblage entre le milieu et les êtres concernés, ce que l’on appelle <hi
rend="italic"
style="typo_Italique"
>école</hi
> (en intégrant l’espace environnant pour l’instituer en <hi
rend="italic"
style="typo_Italique"
>milieu</hi
>) pourrait apparaître de façon tout à fait nouvelle.</p
></div
></div
></body
><back
><div
type="bibliographie"
><head
style="T_1"
>Références</head
><listBibl
><bibl
style="txt_Bibliographie"
type="orig"
xml:id="bibl01"
>Berque, Augustin (2021). <hi
rend="italic"
style="typo_Italique"
>Mésologie urbaine</hi
>. Terre urbaine.</bibl
><bibl
style="txt_Bibliographie"
type="orig"
xml:id="bibl02"
>Deleuze, Gilles, Parnet, Claire (2004). <hi
rend="italic"
style="typo_Italique"
>L’abécédaire de Gilles Deleuze. </hi
>DVD Éditions Montparnasse.</bibl
></listBibl
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></text
></TEI
>
