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DOI : 10.57086/sources.413

p. 7-11

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Variable dans le temps et dans l’espace, diverse par ses formes, sa démographie ou sa densité, la ville échappe à une définition unanime, ce qui bouscule les certitudes de façon salutaire, mais n’est pas sans poser problème au chercheur qui la choisit comme cadre ou comme sujet2.

Cette absence d’essence rend la ville perméable à toutes les interprétations. Restreindre l’investigation à un seul site, comme Strasbourg, et s’en tenir au seul champ de la recherche en sciences humaines n’y change pas grand-chose. La ville est affaire de représentations. Et même à la communauté savante, elle apparaît comme au prisme d’un kaléidoscope.

Le lecteur de ce dossier rencontrera donc le Strasbourg de l’archéologue, qui n’est pas le Strasbourg de l’historien de l’architecture, ni celui de la conservatrice du patrimoine.

Un pan du Strasbourg médiéval se dévoile, au pied de l’enceinte, au travers du faubourg de la Krutenau qu’étudie Catherine Xandry. Comprendre les logiques d’apparition, puis de développement de ce quartier, passe par un patient relevé des indices matériels sur le terrain, par la lecture de chartes et le report des informations, ainsi glanées, sur des plans3.

La Neustadt – soit l’ensemble planifié durant la période de l’annexion allemande de 1871 à 1918 – se dessine grâce à la démarche progressivement mise au point par cinquante ans de pratique de l’Inventaire. Après avoir écumé les cantons ruraux et diverses agglomérations alsaciennes, le service d’inventaire du patrimoine de la région Alsace s’attaque depuis 2010 au difficile pari de couvrir une métropole. Dans l’attente d’une publication complète des résultats, programmée pour 2016, Marie Pottecher en expose les méthodes et les objectifs. Sont convoqués pour ce faire tous les procédés d’inventaire : la Neustadt se profile à l’issue du repérage topographique des édifices anciens, de leur inscription sur des cartes, de leur géo-référencement, d’une couverture photographique et d’un dépouillement de sources écrites, bref d’un va-et-vient constant entre terrain et archives. Au contact de la grande ville, ce sont aussi les méthodes qui doivent s’adapter pour mieux saisir un objet d’études étendu. Par souci d’appréhender la Neustadt comme un tout, des analyses thématiques transversales, sur le mode d’habitat, les styles architecturaux, les activités… viennent compléter l’aperçu.

C’est enfin dans le Strasbourg des architectes et entrepreneurs que nous entraînent Véronique Umbrecht, pour la période révolutionnaire et napoléonienne4, Shahram Hosseinabadi, pour le xixe siècle-début xxe siècle, et Gauthier Bolle pour les Trente Glorieuses. Attentifs aux hommes, à leurs projets et à leurs œuvres dans la ville, ils nous mènent à l’église protestante du Temple-Neuf, à l’Esplanade ou à Hautepierre, quand ce n’est pas jusqu’à Ensisheim où oeuvra l’architecte en chef de la ville de Strasbourg, Pierre Valentin Boudhors.

Au fil de cette promenade en différents points de Strasbourg et en divers temps historiques, est-on condamné à ne saisir qu’une ville « éclatée » ?

Assurément non, car la confrontation des méthodes issues de chaque branche disciplinaire révèle aussi des convergences. La ville des uns est un peu celle des autres, grâce à une interconnaissance croissante des pratiques d’autrui5. Face à Strasbourg naissent en outre des réflexions méthodologiques communes sur la nature des cartes anciennes, sur la cartographie heuristique ou encore sur les bases de données, à l’exemple de la base « Architecture et formes urbaines dans une région frontalière », évoquée par Hervé Doucet dans la troisième section de ce numéro6. Tous recourent également aux textes, dans une démarche qui n’est pas simple recherche d’informations, mais véritable réflexion critique sur les sources écrites. L’archéologue s’attarde sur les particularités du vocabulaire des chartes. Le service de l’Inventaire compense les lacunes des actes de ventes en croisant les sources. Les architectes soulèvent les problèmes de nomenclature dans les annuaires professionnels, ou examinent les attendus des différentes revues d’architecture ou d’urbanisme au xxe siècle.

Discrètement, des convictions partagées se font jour. Au hasard des analyses, la médiéviste et la contemporanéiste se rejoignent pour nous parler d’un Strasbourg qui n’est pas que de pierre, mais aussi de parcs et de jardins. Plusieurs des auteurs du dossier notent de concert que la ville n’est pas seulement une juxtaposition de constructions, mais un ensemble interdépendant. Ils montrent que ces parties de la ville que l’on tend à approcher en soi et pour soi (la Krutenau, le quartier « allemand »…) entrent en interaction avec d’autres pôles et ne peuvent être compris qu’en sortant du cadre. Ils évoquent des opérations que l’on aurait pu croire circonscrites dans le temps (un faubourg médiéval, la Neustadt de la période allemande, les constructions des Trente Glorieuses), mais qui de facto s’appréhendent sur une plus longue durée. Car il faut compter avec les héritages, avec des traditions locales ou encore avec la permanence des hommes malgré les revirements politiques. Le discours que les architectes tiennent sur leurs opérations montre bien du reste qu’ils ne font jamais abstraction de l’existant. Les professionnels des Trente Glorieuses, lorsqu’ils construisent à Strasbourg, pensent leurs immeubles au regard d’une « tradition alsacienne », qu’il s’agisse de l’intégrer ou de rompre avec elle. Au début du xixe siècle, Boudhors, confronté à la problématique spécifique de l’architecture carcérale, n’en ignore pas pour autant le site d’implantation de la future centrale d’Ensisheim ; il insère son projet dans un paysage urbain et rêve de perspectives dégagées sur une nouvelle porte de la ville.

Le principal point de convergence des articles ici rassemblés est cependant leur intérêt partagé pour les acteurs de la ville. La ville est le lieu même de l’action des hommes politiques, architectes, entrepreneurs, maîtres d’œuvre et d’ouvrage…

Elle est le réservoir d’une volonté politique, dans une limite qu’il s’agit à chaque fois de préciser. Ainsi, les décideurs politiques, du ministre de la Reconstruction au maire de Strasbourg, semblent-ils davantage peser sur les réalisations strasbourgeoises des années 1950-1960 que les aspirations doctrinales des architectes. De même, Boudhors doit-il plusieurs fois ranger ses projets dans les cartons devant le désaveu des édiles strasbourgeois ou du préfet. Pour l’époque médiévale, on a longtemps opposé la volonté seigneuriale qui s’exprimait dans des lotissements créés ex nihilo à des formes d’occupation « spontanées ». L’enquête de Catherine Xandry révèle une situation plus nuancée, dans laquelle la politique du seigneur ne fait pas tout. À Reims, l’archevêque a beau légiférer, il ne parvient pas à fixer dans son faubourg de la Couture tous les artisans concernés. L’exemple strasbourgeois de la Krutenau montre a contrario qu’une politique beaucoup moins volontariste pouvait suffire à structurer un faubourg complémentaire de la ville intra-muros.

En ce qu’elle rassemble œuvres et immeubles, la ville reflète aussi, en partie, la volonté des architectes et des entrepreneurs. Peut-être est-elle à cet égard « une sorte de mémoire organisée7 ». Marie Pottecher, Shahram Hosseinabadi et Gauthier Bolle rappellent cependant combien l’amnésie guette. Les traces matérielles laissées par l’immense chantier que fut Strasbourg au xixe siècle ne témoignent que partiellement de la myriade de praticiens (architectes et entrepreneurs) qui intervinrent alors. Il faut tout le travail de l’historien pour dresser la liste des acteurs techniques de Strasbourg, le repérage étant encore compliqué par la délimitation professionnelle tardive d’un corps des architectes.

Le dépouillement des quelque trois mille dossiers d’édifices de la Neustadt livre des données sur les concepteurs et constructeurs de la ville, qu’il faut confronter point par point aux informations glanées dans les annuaires professionnels. On parvient alors à cerner l’émergence d’une profession – de la quarantaine de techniciens des années 1824-1846 à plus de 200 avant la Première guerre mondiale – mais sans forcément pouvoir éclairer l’ensemble des parcours, ni expliquer des présences furtives dans les Adressbücher strasbourgeois.

L’oubli touche même des périodes plus récentes. Dans l’après-guerre, alors que la figure de l’architecte s’est magnifiée et médiatisée, Strasbourg devient la vitrine d’exposition des idées de quelques « mandarins », à l’instar de Charles-Gustave Stoskopf ou de François Herrenschmidt. Une soixantaine d’autres concepteurs évoluent cependant dans leur ombre et modèlent l’habitat ou l’équipement du Strasbourg des Trente Glorieuses. L’historiographie générale consacrée à l’architecture et l’urbanisme n’a de même retenu que quelques opérations emblématiques, telles la cité Rotterdam, la cité du quai des Belges ou le palais des Congrès. Celles-ci masquent un ensemble d’opérations beaucoup plus riche (80 projets), que révèle l’analyse systématique de revues d’architecture entre 1945 et 1978.

Une fois les acteurs repérés, il reste à cerner leurs influences et leur positionnement dans une ville qui forme un cas modèle pour l’étude des transferts culturels. Indéniablement, les changements d’appartenance politique ont eu un impact. Chiffres à l’appui, l’étude de Shahram Hosseinabadi prouve combien le chantier strasbourgeois fut, jusqu’en 1914, un Eldorado pour des architectes venus de tout le Reich. Après la Seconde guerre mondiale, la capitale alsacienne perd son rôle de vitrine, si l’on en juge par le nombre somme toute restreint d’opérations strasbourgeoises évoquées dans les revues professionnelles d’envergure nationale ou internationale. Mais la ville n’en devient pas moins le terrain d’exercice d’architectes issus d’autres régions françaises. Des formes de métissage, sensibles par exemple dans la formation des architectes, viennent cependant adoucir les ruptures8. L’influence de l’École parisienne des Beaux-Arts se ressent avant comme après 1870, tandis qu’à partir des années 1860, les futurs architectes strasbourgeois regardent aussi du côté des écoles polytechniques d’outre-Rhin.

En 2000, un article consacré aux villes et à leur histoire en Alsace dressait le constat suivant : « La pluridisciplinarité s’impose dans le champ de recherche sans pour autant devenir encore véritablement une interdisciplinarité : l’apport essentiel des architectes et même des archéologues ne se trouve pas assez intégré à l’approche "historique".9 » La disparition de l’URA Villes CNRS 1010 laissait alors planer de sombres perspectives sur le devenir de l’histoire urbaine à Strasbourg.

Les contributions ici rassemblées semblent démentir ce tableau pessimiste. Autour de Strasbourg, ville emblématique, et dans l’équipe de recherche ARCHE-EA 3400, s’élaborent des études urbaines qui réalisent le rapprochement entre disciplines et témoignent d’un renouveau. Puisse la lecture de ce numéro de Source(s) vous en convaincre !

1 La réunion des articles de ce dossier doit beaucoup aux suggestions d’Anne-Marie Châtelet et d’Hervé Doucet. Qu’ils en soient ici remerciés !

2 Voir à cet égard les problèmes méthodologiques rencontrés lors de la journée d’études « La sorcellerie et la ville », exposés par Maryse Simon, dans

3 Pour un aperçu des méthodes de l’archéologie urbaine, voir Henri Galinié, Ville, espace urbain et archéologie, Tours, 2000.

4 Voir la 2e section de ce numéro, « Autour d’une source ».

5 Entre autres exemples glanés dans ce dossier : le Service de l’Inventaire qui, comme les archéologues de l’urbain, s’intéresse à la voierie ; ou

6 Voir aussi ArchiRès, Archiwebture, Mérimée… Marie Pottecher mentionne quant à elle une base de données, tenue par le Service de l’inventaire du

7 Voir Pierre Ansay, René Schoonbrodt, Penser la ville. Choix de textes philosophiques, Bruxelles, 1989, p. 64.

8 Voir Anne-Marie Châtelet, « Le programme ANR-DFG métacult : Métissages, Architecture, Culture. Transferts culturels dans l’architecture et l’

9 Voir Odile Kammerer, Bernard Reitel et Marie-Claire Vitoux avec la contribution de Bernhard Metz, « Les villes et leur histoire », Revue d’Alsace, n

Notes

1 La réunion des articles de ce dossier doit beaucoup aux suggestions d’Anne-Marie Châtelet et d’Hervé Doucet. Qu’ils en soient ici remerciés !

2 Voir à cet égard les problèmes méthodologiques rencontrés lors de la journée d’études « La sorcellerie et la ville », exposés par Maryse Simon, dans la partie III, infra. Voir aussi Enquête, anthropologie, histoire, sociologie, La ville des sciences sociales, n° 4, 1996, en particulier l’article de Bernard Lepetit, « La ville : cadre, objet, sujet. Vingt ans de recherches françaises en histoire urbaine », p. 11-34 : « Plus que toute autre, peut-être, l’histoire urbaine fournit l’opportunité de rompre la tautologie des descriptions en termes de catégories prédéterminées » (p. 34).

3 Pour un aperçu des méthodes de l’archéologie urbaine, voir Henri Galinié, Ville, espace urbain et archéologie, Tours, 2000.

4 Voir la 2e section de ce numéro, « Autour d’une source ».

5 Entre autres exemples glanés dans ce dossier : le Service de l’Inventaire qui, comme les archéologues de l’urbain, s’intéresse à la voierie ; ou encore les recherches de Véronique Umbrecht sur Boudhors et son projet de prison centrale à Ensisheim, qui apportent de nouvelles pièces et des correctifs au dossier d’Inventaire consacré à l’édifice.

6 Voir aussi ArchiRès, Archiwebture, Mérimée… Marie Pottecher mentionne quant à elle une base de données, tenue par le Service de l’inventaire du patrimoine, consacrée aux architectes et entrepreneurs actifs en Alsace (9000 entrées). S’y ajoute la base de données en cours de constitution spécifiquement consacrée à la Neustadt.

7 Voir Pierre Ansay, René Schoonbrodt, Penser la ville. Choix de textes philosophiques, Bruxelles, 1989, p. 64.

8 Voir Anne-Marie Châtelet, « Le programme ANR-DFG métacult : Métissages, Architecture, Culture. Transferts culturels dans l’architecture et l’urbanisme. Strasbourg 1830-1940 », dans Source(s). Cahiers de l’équipe de recherche Arts, Civilisation et Histoire de l’Europe, n° 2, 2013, p. 169-175.

9 Voir Odile Kammerer, Bernard Reitel et Marie-Claire Vitoux avec la contribution de Bernhard Metz, « Les villes et leur histoire », Revue d’Alsace, n° 126, 2000, p. 202-212, ici p. 212.

References

Bibliographical reference

Laurence Buchholzer, « Présentation », Source(s) – Arts, Civilisation et Histoire de l’Europe, 3 | 2013, 7-11.

Electronic reference

Laurence Buchholzer, « Présentation », Source(s) – Arts, Civilisation et Histoire de l’Europe [Online], 3 | 2013, Online since 22 septembre 2023, connection on 13 avril 2024. URL : https://www.ouvroir.fr/sources/index.php?id=413

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Laurence Buchholzer

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