La prosopographie dans l’étude de la Reichsuniversität de Strasbourg (1941-1944)

p. 205-215

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L’université de Strasbourg et l’Alsace ont maintes fois fait office de vitrine et de laboratoire d’expériences humaines, dans l’adversité comme en temps de paix. Leur étude reste riche d’enseignements dans l’espace-frontière entre la France et l’Allemagne. Ainsi, dans le cadre des travaux de l’équipe de recherche ARCHE sur la Reichsuniversität de Strasbourg (1941-1944/1945) dirigés par Catherine Maurer et soutenus par la Maison interuniversitaire des Sciences de l’Homme et le Groupement d’intérêt scientifique (GIS) « Mondes germaniques », nous sommes en train de réaliser une monographie sur la spécificité de cette institution. En effet, alors que l’université de Strasbourg s’est repliée à Clermont-Ferrand en septembre 19401, les Allemands installent une nouvelle université dans la capitale alsacienne. Dépendant directement de Berlin, d’où l’appellation Reichsuniversität (université du Reich), elle est conçue comme une « université-modèle » et est incluse dans la politique de nazification du Gauleiter Robert Wagner en Alsace annexée2. Dès 1933, le concept de Reichsuniversität fait partie intégrante de la réforme universitaire, élément décisif du programme de restructuration de la société allemande sur la base de l’idéologie nationale-socialiste. À Strasbourg, la nouvelle université doit « détrôner la Sorbonne3 ». À la différence de la Kaiser-Wilhelms-Universität fondée en 1872, elle est conçue comme un avant-poste d’une germanité nouvelle fondée sur les bases idéologiques et raciales du « grand Reich, national-socialiste et combattant », contre l’Occident porteur des valeurs démocratiques et libérales4. Elle réunit quatre facultés : les lettres, le droit, les sciences et la médecine. Les deux facultés de théologie n’y ont pas leur place et l’Alsace est déclarée « libre de concordat5 ».

Malgré des sources et une bibliographie abondante, on ne dispose pas à ce jour de monographie scientifique sur le sujet. Les sources présentent des lacunes et se caractérisent par leur éparpillement géographique en Allemagne. Elles peuvent cependant être interrogées par l’intermédiaire de la méthode prosopographique. Cette dernière a en effet été renouvelée et son utilité pour l’histoire des universités réaffirmée. Formé à partir du grec « prosôpon », le terme « prosopographie » désigne d’abord la description d’une personne, par extension d’un groupe social défini, inventorié selon des notices individuelles construites sur un modèle identique, afin de mettre en valeur des caractéristiques communes ou des spécificités. Parfois considérée comme une science auxiliaire de l’histoire, voire dépréciée par les écoles historiques qui font prévaloir les déterminismes économiques et sociaux, la réinterrogation de la prosopographie s’est engagée ces dernières années pour constituer une méthode historique à part entière, produisant des problématiques historiques spécifiques6. Nous verrons en quoi cette prosopographie renouvelée constitue un apport pour l’étude de la Reichsuniversität de Strasbourg et nous montrerons comment elle a pu se concrétiser par la réalisation d’un recueil biographique des professeurs et d’un volume sur les parcours des étudiants.

La méthode prosopographique renouvelée, une ressource nécessaire pour l’étude de la Reichsuniversität

La « seconde vogue » de la prosopographie en sciences historiques7

Dans les années 1960, des travaux prosopographiques gigantesques sont engagés, comme en témoigne le Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français, lancé par Jean Maitron. Il s’agit d’une entreprise de recensement des militants à différentes échelles, bien qu’on en ignore les critères et les sources. Le plus souvent, la prosopographie se présente comme une opération neutre de description qui consiste à produire des dictionnaires ou des bases de données utilisables pour différentes recherches. Dans les années 1980, le retour de la biographie a conduit paradoxalement les chercheurs à tenter de dépasser la sphère de l’individu, avec un intérêt croissant pour la notion de réseau. La « seconde vogue » de la prosopographie propose quant à elle une pratique renouvelée. Bien qu’il n’existe pas de manuel vraiment reconnu en la matière, les principes méthodologiques structurent un ensemble de pratiques de production de fiches aux rubriques standardisées. Ces fiches présentent les parcours des individus étudiés. L’approche se veut à la fois « rigoureuse et à géométrie variable ». Le groupe étudié doit être décrit et testé au moyen de quelques hypothèses précises sur son fonctionnement. Il doit être relié aux phases de problématisation et d’interprétation, car il ne servirait sinon qu’à produire des annexes, au risque de perdre de vue les objectifs de la recherche engagée8. Les sources utilisées pour nourrir chaque rubrique doivent être précisées pour ne pas compromettre l’utilisation ultérieure des données.

La prosopographie, comme la biographie, est assise sur l’idée fondamentale que le nom propre constitue une réalité stable, l’individu restant au fond identique à travers ses différents rôles et positions. De nombreuses informations biographiques peuvent être rassemblées. Mais presque toutes les données peuvent évoluer. Si le lieu de naissance peut sembler être l’une des rares données biographiques immuables, il peut cependant se trouver rattaché à un nouveau pays en cas de changement de frontières9. Cela a été justement le cas pour les étudiants de la Reichsuniversität : ceux d’entre eux qui étaient nés dans l’Alsace française ont été touchés par l’annexion de fait au Reich en 1941 au sein du Gau Baden-Elsass. Si, d’après Jean Maurin, « la prosopographie est la recherche des éléments communs et des écarts différentiels présentés par des biographies particulières10 », l’établissement de points de comparaison est crucial. La mise en œuvre de l’approche prosopographique implique donc d’avoir à l’esprit un ensemble de préalables : définir précisément la population ; élaborer un couple « question-sources » pour pouvoir mettre en discussion un faisceau d’hypothèses préalables. La méthode renouvelée permet de dépasser l’approche encyclopédique originelle pour mieux circonscrire l’objet du travail et conserver tout au long de la recherche une perspective d’analyse cohérente11.

Temporalités et histoire des universités

Des disparités existent selon les périodes. En effet, les périodes moderne et contemporaine se caractérisent par une surabondance de sources normatives et des inégalités d’information selon les individus ; certains sont en effet plus connus que d’autres. En histoire ancienne et médiévale, périodes où les sources sont pourtant plus lacunaires, on constate une vitalité persistante des approches prosopographiques12. Si l’on s’intéresse à l’histoire des universités, en histoire médiévale, la question de la stabilité du groupe social que constituent les universitaires est prégnante13. Le groupe des universitaires n’est en effet ni stable, ni homogène. La plupart des professeurs ne consacrent à l’enseignement qu’une brève partie de leur existence et déroulent des carrières très diverses. Dans ce cas, la prosopographie définit moins les contours d’un groupe social qu’elle n’appréhende les conditions sociales d’exercice de la fonction enseignante14. Pour les périodes plus récentes, la biographie reste un « fil rouge » pour l’histoire des universités15. Dans une approche centrée sur les acteurs, trois groupes signifiants peuvent se distinguer : les groupes d’une à deux personnes maximum, les groupes de 40 à 50 personnes et les grands groupes (au-delà de 50 personnes). Les listes de personnels, les lexiques contiennent les informations nécessaires à la réalisation de fiches, avec des données telles que le nom, le lieu de naissance, le milieu, le sexe, la confession, les flux migratoires, les faits de génération, les déroulés de carrière, les réseaux. Pour étudier la construction mutuelle des universités et des carrières individuelles, il convient de prendre en compte l’ensemble des personnels intervenant dans l’enseignement et la recherche, quel que soit leur statut, à partir de sources homogènes, afin de permettre de réelles comparaisons et quantifications et la reconstitution de carrières complètes16. Dans le contexte germanique, le groupe des enseignants-chercheurs se compose en effet de trois sous-groupes : les professeurs titulaires, les enseignants habilités et l’ensemble des autres enseignants17. Des disparités entre les facultés sont à considérer, ainsi que les liens fonctionnels dans un contexte politique particulier, par exemple l’annexion de l’Alsace entre 1940 et 1944/1945 ou, en Allemagne même, le contexte de la dénazification18. La prosopographie est aussi un moyen d’aborder conjointement une population (les enseignants-chercheurs) et une institution (la faculté, l’université), et de réfléchir aux articulations entre les deux19. En prenant en compte la totalité des positions-fonctions occupées durant toute la durée de sa vie, on s’autorise à comprendre un individu comme le produit d’une articulation complexe et, surtout, inscrite dans une temporalité20. La courte existence de la Reichsuniversität (après une inauguration en grande pompe en novembre 1941, son repli vers Tübingen s’amorce dès septembre 1944) fait de la temporalité une caractéristique importante de son histoire.

La mise en œuvre de la méthode prosopographique dans l’étude de la Reichsuniversität de Strasbourg (1941-1944/1945)

Nous avons appliqué la méthode de la prosopographie aux deux groupes sociaux signifiants au sein de la Reichsuniversität : les enseignants-chercheurs et les étudiants, « émetteurs » et « récepteurs » du savoir. La mise en œuvre de la méthode s’est concrétisée par la réalisation de deux outils : un recueil biographique des enseignants-chercheurs et un volume retraçant les parcours des étudiants.

Le recueil biographique des enseignants-chercheurs

Ce recueil biographique se veut le plus exhaustif possible. Il recense tous les enseignants-chercheurs, titulaires de leur poste ou non, présents à l’université ou uniquement annoncés, durant la durée de l’existence administrative de l’institution. Certains enseignements ont en effet été annoncés, mais n’ont pas eu lieu finalement en raison de l’absence de l’enseignant : les retards accusés au moment de l’ouverture de l’université, puis l’intensification du contexte guerrier ont eu une influence considérable sur le fonctionnement de l’institution et de ses enseignements21.

Le recueil se présente sous la forme de notices, organisées par ordre alphabétique des noms et prénoms. Ces notices comportent les éléments biographiques suivants :

  • nom et prénom ; lorsque l’état-civil de l’individu stipule plusieurs prénoms, ils sont tous indiqués et le premier prénom est souligné ;
  • dates et lieux de naissance et de décès ;
  • confession, lorsque celle-ci est connue ;
  • nationalité, si celle-ci est autre qu’allemande ;
  • cursus et carrière scientifique ;
  • autres activités militaires ou politiques ; affiliations et distinctions afférentes ;
  • titre universitaire, grade et fonction ; direction d’un institut s’il y a lieu ;
  • activités précises de l’enseignant avec mention de la discipline et des enseignements dispensés ;
  • adresse personnelle germanisée lorsque celle-ci est connue22 ;
  • principales publications jusqu’en 1945 ;
  • quelques indications biographiques relatives à la période post-1945, ainsi que les principales publications.

La lecture de la position et de la progression de carrière est difficile pour un observateur français car la hiérarchie des enseignants-chercheurs se présente de manière différente en Allemagne et en France et la traduction des termes utilisés n’est pas toujours aisée. Nous avons donc opté pour une présentation simplifiée des grades allemands sous la forme d’abréviations et en proposons une définition succincte. Par exemple, pour un professeur titulaire, on peut avoir la présentation suivante :

grade abréviation traduction définition

Ordentlicher Professor

O. prof. professeur titulaire Professeur titulaire ; la plupart du temps, il dirige un institut.

Les parcours étudiants

Le volume regroupant les parcours d’étudiants se présente sous la forme d’un registre alphabétique détaillé. Il recense tous les étudiants inscrits, au moins une fois, à la Reichsuniversität durant la période de son existence administrative, et permet de disposer d’une photographie de la communauté étudiante facilitant une approche globale.

Dans un souci de complétude, la réalisation de ce registre a nécessité le dépouillement systématique et l’exploitation des principales sources suivantes :

  • les registres des inscriptions couvrant la période 1941 à 194423 ;
  • le registre des thèses déposées entre 1942 et 194424 ;
  • les guides pédagogiques pour la période du semestre d’hiver 1941-1942 au semestre d’hiver 1943-194425 ;
  • le guide de l’université de Strasbourg26.

De plus, les témoignages oraux d’anciens étudiants ont pu confirmer, ou infirmer le cas échéant, certaines données.

De l’exploitation des sources précitées résulte le registre nominatif alphabétique, assorti des données individuelles connues pour chacun des étudiants. Il s’agit de données personnelles et de données relatives au cursus de l’étudiant. Parmi les données personnelles figurent :

  • le nom, le nom marital s’il y a lieu, et le prénom ;
  • la date de naissance ;
  • le lieu de naissance ;
  • la mention du décès le cas échéant ;
  • l’adresse et la situation personnelle.

Les données relatives au cursus sont :

  • la mention de la ou des facultés (s) de rattachement de l’étudiant ;
  • la mention d’un double cursus éventuellement ;
  • le semestre d’inscription ;
  • le titre original de la thèse déposée, avec sa traduction en français, la date et la structure de rattachement scientifique, s’il y a lieu.

Voici un exemple concernant l’étudiant Franz Josef Ammerschlager, inscrit à la faculté de médecine et dépositaire d’une thèse en gynécologie :

AMMERSCHLAEGER Franz Josef né le 06.08.1918 à Aschaffenbourg/Main (Bavière, Allemagne) MEDECINE Inscription(s) et adresse(s) germanisée(s) pendant le semestre : Semestre d’hiver 1941-1942 ; Strassburg, Dietrichstaden 1. Semestre d’été 1942. Semestre d’hiver 1942-1943. Semestre d’été 1943. Semestre d’hiver 1943-1944. Titre original de la thèse : Das Uterusmyom (unter besonderer Berücksichtigung der in den Jahren 1930-1939 an der Universitätsfrauenklinik Strassburg behandelten Fälle)27. Traduction : Le myome utérin (en particulier les cas traités à la clinique gynécologique de l’université de Strasbourg au cours des années 1930-1939). Thèse déposée en 1944, Faculté de médecine de la Reichsuniversität de Strasbourg, Clinique gynécologique.

La réalisation de ce registre a nécessité plusieurs choix méthodologiques. Nous avons d’abord souhaité assortir le lieu de naissance de la mention de la province d’appartenance alors que cette dernière n’était pas indiquée dans les sources exploitées. Pour ce faire, nous avons été confrontés à deux problèmes majeurs dans la localisation des lieux de naissance : la question des homonymes et l’identification des provinces. En effet, il existe un nombre important d’homonymes parmi les toponymes alsaciens et allemands : nous avons choisi ici de suivre le « principe de proximité ». En ce qui concerne l’identification des provinces, nous nous sommes heurtés à la question du découpage des circonscriptions administratives en Allemagne et dans les régions annexées et de son évolution. En effet, les provinces formées par les Länder sont maintenues dans le cadre du régime national-socialiste mais le Gau, la circonscription administrative du parti, se superpose à ce découpage. Il nous a semblé pertinent de retenir le découpage en Länder, car il offre une trame plus adaptée à la réalisation et à la lecture d’une carte géographique fondée sur les données du recueil, notamment en raison des dimensions des Länder, et parce que les étudiants étaient nécessairement nés avant que le système du Gau soit en vigueur. Par ailleurs, les limites territoriales retenues sont celles de l’Altreich, du territoire de l’Allemagne dans ses frontières de 1937. Ces choix ont permis de poser les fondements de l’étude des origines géographiques des étudiants de la Reichsuniversität de Strasbourg entre 1941 et 1944, étude dont l’un des principaux objectifs est de distinguer les étudiants « vieux-allemands » des étudiants alsaciens.

Par ailleurs, le registre indique l’adresse personnelle des étudiants. Celle-ci est indiquée sous sa forme germanisée, lorsque la résidence se trouve en Alsace ou en Lorraine. Par souci de concision, l’adresse n’est indiquée qu’une seule fois. En lieu et place de l’adresse peut figurer la mention « en congé » (beurlaubt) pour signifier que l’étudiant est placé en congé de l’université, parce qu’il est affecté au service du travail obligatoire (Reichsarbeitsdienst), ou bien parce qu’il participe à d’autres activités imposées dans le cadre de son cursus, ou bien encore, en ce qui concerne les Alsaciens-Mosellans, parce qu’il est mobilisé ou incorporé de force. La mention « compagnie étudiante » ou « académie militaire » se substitue à l’adresse lorsque l’étudiant fait partie d’une compagnie militaire étudiante (Studentenkompanie) ou d’une école militaire d’élève-officier (Militärakademie).

Malgré quelques lacunes, l’inventaire systématique des étudiants assorti d’éléments biographiques a permis la réalisation d’un recueil détaillé, dont le niveau d’information apparaît comme satisfaisant. À ce jour, nous avons ainsi pu identifier 3 915 étudiants au total, dont 1 402 étudiantes. De nouvelles données statistiques ont pu être produites, en complément et parfois en correction de celles qui avaient déjà été publiées28.

Les premiers résultats : 28 % des étudiants qui fréquentent la Reichsuniversität sont alsaciens et mosellans

L’exploitation des éléments quantitatifs de ce recueil a permis la construction d’une carte sur l’origine géographique des étudiants inscrits à l’université entre le semestre d’hiver 1941-1942 et le semestre d’hiver 1943-1944. Cette carte a pu être réalisée en collaboration avec l’atelier de cartographie du CRESAT (Centre de recherche sur les économies, les sociétés, les arts et les techniques) de l’université de Haute-Alsace et elle est consultable dans l’Atlas historique d Alsace en ligne29. On y voit que le plus fort contingent étudiant est originaire d’Alsace et représente 24, 4 % des inscrits et que 28, 2 % des étudiants sont originaires d’Alsace et de Moselle. L’ensemble formé par le Pays de Bade voisin et le Wurtemberg constitue 16, 4 % des étudiants inscrits. 18 % du contingent estudiantin est originaire de la zone formée par la Sarre (3, 7 %), la Rhénanie (5, 4 %), le Palatinat (5 %) et la Hesse (3, 9 %). Le Land de Westphalie pourvoit l’université de Strasbourg à hauteur de 5, 2 % des effectifs étudiants, la Bavière à hauteur de 4, 9 %.

Même si 62, 7 % des étudiants de l’université proviennent de la zone sud-ouest du Reich formée par les espaces précités (hors Bavière et Westphalie), on constate que les étudiants sont originaires de l’ensemble du territoire de l’Altreich. En effet, 3, 9 % des étudiants sont originaires de Berlin, 1, 2 % de Prusse orientale, 2 % de Silésie. La tradition de mobilité des étudiants allemands et l’attraction de cette université richement dotée en temps de guerre, dans une région longtemps épargnée par les pénuries et au climat considéré comme clément par rapport à d’autres régions allemandes, contribuent au triplement de l’effectif total des étudiants par rapport à la période française de l’entre-deux-guerres.

La « seconde vogue » prosopographique offre un cadre méthodologique cohérent et déjà éprouvé pour l’étude de la Reichsuniversität de Strasbourg . Elle contribue à la mise en valeur des caractéristiques de l’institution à travers l’étude de ses enseignants et de ses étudiants. Toutefois, l’institution est souvent la principale productrice de ses sources, et elle peut aussi biaiser notre vision des carrières30. En ce qui concerne la Reichsuniversität, ses sources sont lacunaires et se caractérisent par un éparpillement important, bien que se trouvant essentiellement en Allemagne. Et ce, alors qu’Ernst Anrich, le spiritus rector et doyen-fondateur de la faculté de philosophie, a témoigné que les autorités allemandes n’ont ni détruit, ni évacué les dossiers du bureau du recteur et des doyens des facultés à la libération de l’Alsace31. En tout état de cause, la quête des sources ne peut se limiter à celles produites par l’institution, d’où l’importance de la relation entre l’historien et l’archiviste. La récente expérience de l’université de Mayence en Allemagne est signifiante. Une coopération intéressante entre cette « jeune » université créée en 1946, le Forschungsverbund für Universitätsgeschichte (association de recherche pour l’histoire des universités), les archives et la bibliothèque universitaire s’est concrétisée par la constitution d’un catalogue des professeurs en ligne32. Ce catalogue est consultable sur le site de l’université33. Cette réalisation permet de mieux comprendre l’importance systémique des archives universitaires, la prosopographie constituant une étape importante au sein du système. Mitchell G. Ash, l’un des historiens qui fait autorité dans le domaine, nous rappelle, à propos des universités, qu’» il faut les connaître toutes, pour bien comprendre la sienne34 ». La connaissance des acteurs est l’un des fondements de l’histoire des universités, que ces acteurs soient considérés comme des individus, comme les membres d’une communauté universitaire ou encore sous l’angle de leur appartenance à des réseaux extra-universitaires (politiques, associatifs, etc.). Leur étude peut constituer une part importante du travail de l’historien et l’utilisation de la méthode prosopographique peut l’aider dans cette tâche.

1 L’Université de Strasbourg s’est vu décerner la Médaille de la Résistance en 1947 pour son engagement exceptionnel. 139 membres de l’université sont

2 Lothar Kettenacker, Nationalsozialistische Volkstumspolitik im Elsass, Stuttgart, Deutsche Verlags-Anstalt, 1973, p. 69-74.

3 Bundesarchiv Berlin R 43II / 940a : Lettre du Dekan der philosophischen Fakultät der Universität Strassburg und Bevollmächtigter des

4 Georges Bischoff et Richard Kleinschmager, L’Université de Strasbourg. Cinq siècles d’enseignement et de recherche, Strasbourg, La Nuée Bleue, 2010.

5 Michel Deneken, L’Église d’Alsace 1940-1945. Une Église locale face au nazisme, Strasbourg, 1989 ; Idem, « La théologie dans la nouvelle université

6 Voir notamment Emmanuelle Picard, « Étudiants et enseignants : du dossier individuel à la prosopographie », Revue administrative, numéro spécial

7 Claire Lemercier et Emmanuelle Picard, « Quelle approche prosopographique ? », dans Laurent Rollet et Philippe Nabonnaud, Les uns et les autres.

8 Ibid., p. 1-4, p. 7.

9 Ibid., p. 14.

10 Cité dans Ibid., p. 16.

11 Ibid., p. 18.

12 Ibid., p. 6.

13 Jacques Verger, « Peut-on faire une prosopographie des professeurs des universités françaises à la fin du Moyen Âge ? », dans Mélanges de l’École

14 Idem , « État actuel et perspectives de la recherche en France sur l’histoire des universités médiévales », Jahrbuch für Universitätgeschichte, n° 

15 Christa Klein, « Prosopographie und Biographie. Kollektivbiographien als universitätsgeschichtliches Genre », journées d’études

16 C. Lemercier et E. Picard, « Quelle approche... », op. cit., p. 11.

17 C. Klein, « Prosopographie und Biographie... », op. cit.

18 Voir Corinne Defrance, Les Alliés occidentaux et les universités allemandes 1945-1949, Paris, CNRS Éditions, 2000.

19 Ibid., p. 10.

20 Ibid., p. 13.

21 Les principales sources utilisées pour la réalisation de ce recueil sont : les Personal und Vorlesungs-Verzeichnisse der Reichsuniversität

22 Les noms des rues ont été germanisés en Alsace dans le cadre de la politique générale de germanisation menée par le Gauleiter Wagner.

23 Bibliothèque nationale et universitaire de Strasbourg (désormais BNUS), M 41 199, Reichsuniversität Strassburg. Verzeichnis der Studierenden (

24 BNUS, M 42 233, Reichsuniversität Straßburg : thèses présentées, 1942-1944.

25 BNUS, Personal- und Vorlesungs-Verzeichnis der Reichsuniversität Strassburg. Les Personal- und Vorlesungs-Verzeichnisse der Reichsuniversität

26 Hochschulführer der Reichsuniversität Strassburg, Strasbourg, 1942.

27 BNUS, M 42 233, Franz Josef AMMERSCHLAEGER ; M 42 234 ; M 42 235; thèse en un volume, 36 pages.

28 Tania Elias-Hohenleitner, « Statistiques des étudiants de la Reichsuniversität de Strasbourg 1941-1944 », dans C. Baechler, F. Igersheim et p. 

29 Voir, en ligne :<http://www.atlas.historique.alsace.uha.fr/>.

30 C. Lemercier et E. Picard, « Quelle approche... », op. cit., p. 13.

31 Frank-Rutger Haussmann, « L’enseignement des langues vivantes dans les Reichsuniversitäten de Strasbourg et de Poznan », dans C. Baechler, F. 

32 Rainer Christoph Schwinges, « Universitätsgeschichte – Stand der Forschung », et Christian George, « Aufgabe und Funktion des Universitätsarchive »

33 Ibid., Mechthild Dreyer (Vizepräsidentin für Studium und Lehre), « Begrüßung ». La ville de Mayence est restée sans université durant 150 ans. En

34 Mitchell G. Ash, «  Die Universitätsgeschichte der Universität Wien im Jubiläumsjahr 2015. Zwischen Geschichtsschreibung und Eventkultur »

Notes

1 L’Université de Strasbourg s’est vu décerner la Médaille de la Résistance en 1947 pour son engagement exceptionnel. 139 membres de l’université sont morts en captivité ou au combat.

2 Lothar Kettenacker, Nationalsozialistische Volkstumspolitik im Elsass, Stuttgart, Deutsche Verlags-Anstalt, 1973, p. 69-74.

3 Bundesarchiv Berlin R 43II / 940a : Lettre du Dekan der philosophischen Fakultät der Universität Strassburg und Bevollmächtigter des Reichsdozentenführers au Generalreferenten für das Elsass beim Chef der Zivilverwaltung Herrn Oberstadtkommissar Dr. Ernst du 23/05/1941.

4 Georges Bischoff et Richard Kleinschmager, L’Université de Strasbourg. Cinq siècles d’enseignement et de recherche, Strasbourg, La Nuée Bleue, 2010. Sur la Kaiser-Wilhelms-Universität voir John E.Craig, Scholarship and Nationbuilding : The Universities of Strasbourg and the Alsatian Society, Chicago, University of Chicago Press, 1984 ;Jacques Gandouly, Pédagogie et enseignement en Allemagne de 1800 à 1945, Strasbourg, Presses universitaires de Strasbourg, 1997, p. 288-304 ;Lothar Kettenacker,  » Ernst Anrich und die Reichsuniversität Strassburg », dans Christian Baechler, François Igersheim et Pierre Racine (dir.), Les Reichsuniversitäten de Strasbourg et de Poznan et les résistances universitaires 1941-1944, Strasbourg, Presses universitaires de Strasbourg, 2005, p. 83-96.

5 Michel Deneken, L’Église d’Alsace 1940-1945. Une Église locale face au nazisme, Strasbourg, 1989 ; Idem, « La théologie dans la nouvelle université de Strasbourg », Recherches de Science Religieuse, n° 4, 2008, t. 96, p. 527-547 (en ligne :<http://cairn.info/revue-recherches-de-science-religieuse-2008-4-page-527.htm>).

6 Voir notamment Emmanuelle Picard, « Étudiants et enseignants : du dossier individuel à la prosopographie », Revue administrative, numéro spécial, 2007, p. 55-58 ; le séminaire 2012-2013 organisé par le LARHRA (Laboratoire de recherche historique Rhône-Alpes), le LAMOP (Laboratoire de médiévistique occidentale de Paris) et les archives nationales sur le thème « La prosopographie : objets et méthodes » :<http://prosopographie.hypotheses.org/14> ; « La prosopographie et l’histoire des relations internationales des universités », dans Laurent Rollet et Philippe Nabonnand (dir.), Les uns et les autres. Biographies et prosopographies en histoire des sciences, Nancy, Presses universitaires de Nancy, 2012, p. 227-252.

7 Claire Lemercier et Emmanuelle Picard, « Quelle approche prosopographique ? », dans Laurent Rollet et Philippe Nabonnaud, Les uns et les autres. Biographies et prosopographies en histoire des sciences, Nancy, Presses Universitaires de Nancy-Éditions Universitaires de Lorraine, p. 605-630, 2012 (cité d’après la version en ligne :<https://halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-00521512v2/document>, p. 1).

8 Ibid., p. 1-4, p. 7.

9 Ibid., p. 14.

10 Cité dans Ibid., p. 16.

11 Ibid., p. 18.

12 Ibid., p. 6.

13 Jacques Verger, « Peut-on faire une prosopographie des professeurs des universités françaises à la fin du Moyen Âge ? », dans Mélanges de l’École française de Rome. Moyen Âge, Temps modernes, t. 100, n° 1, 1988, p. 55-62.

14 Idem , « État actuel et perspectives de la recherche en France sur l’histoire des universités médiévales », Jahrbuch für Universitätgeschichte, n° 17, 2014, p. 9-19.

15 Christa Klein, « Prosopographie und Biographie. Kollektivbiographien als universitätsgeschichtliches Genre », journées d’études Universitätsgeschichte schreiben ! Die Zeitgeschichte nach 1945 als Herausforderun, 7-8 mars 2016, Forschungsverbund Universitätsgeschichte, Johannes Gutenberg-Universität Mainz.

16 C. Lemercier et E. Picard, « Quelle approche... », op. cit., p. 11.

17 C. Klein, « Prosopographie und Biographie... », op. cit.

18 Voir Corinne Defrance, Les Alliés occidentaux et les universités allemandes 1945-1949, Paris, CNRS Éditions, 2000.

19 Ibid., p. 10.

20 Ibid., p. 13.

21 Les principales sources utilisées pour la réalisation de ce recueil sont : les Personal und Vorlesungs-Verzeichnisse der Reichsuniversität Strassburg[les guides pédagogiques descriptifs des enseignements], semestres d’hiver 1941-1942, d’été 1942, d’hiver 1942-1943, d’été 1943 et d’hiver 1943-1944) ; les dossiers personnels des enseignants de la Reichsuniversität de Strasbourg conservés au Bundesarchiv à Berlin-Lichterfelde ; le catalogue des professeurs de la faculté de médecine présenté par Patrick Wechsler dans sa thèse sur la faculté de médecine de la Reichsuniversität de Strasbourg ; l’ouvrage de Ernst Klee intitulé Das Personen-Lexikon zum Dritten Reich. Wer war was vor und nach 1945 dans son édition de 2007 ; le Kürschners deutscher Gelehrten-Kalender[almanach allemand des savants].

22 Les noms des rues ont été germanisés en Alsace dans le cadre de la politique générale de germanisation menée par le Gauleiter Wagner.

23 Bibliothèque nationale et universitaire de Strasbourg (désormais BNUS), M 41 199, Reichsuniversität Strassburg. Verzeichnis der Studierenden (Winter-Semester 1941-1942. Sommer-Semester 1942, Winter-Semester 1942-1943. Sommer-Semester 1943. Winter-Semester 1943-1944).

24 BNUS, M 42 233, Reichsuniversität Straßburg : thèses présentées, 1942-1944.

25 BNUS, Personal- und Vorlesungs-Verzeichnis der Reichsuniversität Strassburg. Les Personal- und Vorlesungs-Verzeichnisse der Reichsuniversität Strassburg sont reliés et ordonnés chronologiquement par semestre dans un seul volume. Il s’agit de guides pédagogiques qui informent les étudiants sur les cours et leurs contenus, sur les enseignants chargés de les dispenser, et donnent des informations générales sur la vie étudiante. Les conditions d’inscription y sont précisées. Ce document concerne les semestres d’hiver 1941-1942, d’été 1942, d’hiver 1942-1943, d’été 1943 et d’hiver 1943-1944.

26 Hochschulführer der Reichsuniversität Strassburg, Strasbourg, 1942.

27 BNUS, M 42 233, Franz Josef AMMERSCHLAEGER ; M 42 234 ; M 42 235; thèse en un volume, 36 pages.

28 Tania Elias-Hohenleitner, « Statistiques des étudiants de la Reichsuniversität de Strasbourg 1941-1944 », dans C. Baechler, F. Igersheim et p. Racine (dir.), Les Reichsuniversitäten..., op. cit., p.  269-271.

29 Voir, en ligne :<http://www.atlas.historique.alsace.uha.fr/>.

30 C. Lemercier et E. Picard, « Quelle approche... », op. cit., p. 13.

31 Frank-Rutger Haussmann, « L’enseignement des langues vivantes dans les Reichsuniversitäten de Strasbourg et de Poznan », dans C. Baechler, F. Igersheim et p. Racine (dir.), Les Reichsuniversitäten..., op. cit, p. 179.

32 Rainer Christoph Schwinges, « Universitätsgeschichte – Stand der Forschung », et Christian George, « Aufgabe und Funktion des Universitätsarchive », journées d’études Universitätsgeschichte schreiben !..., op. cit.

33 Ibid., Mechthild Dreyer (Vizepräsidentin für Studium und Lehre), « Begrüßung ». La ville de Mayence est restée sans université durant 150 ans. En 1956, le besoin en archives a conduit à la création des archives de l’université. Voir le Mainzer Professorenkatalog :<http://gutenberg-biographics.ub.uni-mainz.de/home.html> (dernière consultation le 04/07/2018).

34 Mitchell G. Ash, «  Die Universitätsgeschichte der Universität Wien im Jubiläumsjahr 2015. Zwischen Geschichtsschreibung und Eventkultur », journées d’études Universitätsgeschichte schreiben !..., op. cit.

References

Bibliographical reference

Tania Elias, « La prosopographie dans l’étude de la Reichsuniversität de Strasbourg (1941-1944) », Source(s) – Arts, Civilisation et Histoire de l'Europe, 12 | 2018, 205-215.

Electronic reference

Tania Elias, « La prosopographie dans l’étude de la Reichsuniversität de Strasbourg (1941-1944) », Source(s) – Arts, Civilisation et Histoire de l'Europe [Online], 12 | 2018, Online since 15 juillet 2022, connection on 05 octobre 2022. URL : http://www.ouvroir.fr/sources/index.php?id=239

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Tania Elias

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