Texte

Le peuple et ses déclinaisons (populisme, populaire) sature l’horizon politique contemporain. Que l’on songe ici au populisme revendiqué des partis d’extrême droite partout dans le monde1, aussi bien qu’aux luttes sociales populaires contre les projets d’accaparement des terres en Argentine2 par exemple. Le terme, employé en tous sens, finit par s’épuiser et perdre de sa substance civique. Ce deuxième numéro de la Revue d’histoire sociale entend reprendre, à froid, quelques généalogies historiennes de la notion de peuple dans ses usages scientifiques.

L’histoire sociale permet, précisément, de résister à l’air du temps et à la confusion du langage. En réintroduisant le temps long dans la mobilisation du terme « peuple », le travail collectif ici présenté donne à voir des perspectives neuves sur la plasticité du langage, mais aussi sur les enjeux des luttes pour la définition des mots et de leurs emplois.

On aurait tort de cantonner l’usage de l’histoire populaire à une histoire parfois qualifiée, avec mépris et condescendance, de militante. Le célèbre ouvrage d’Howard Zinn, Une histoire populaire des États-Unis, est autant un geste politique qu’un geste épistémique. Si l’histoire est affaire de sources, de traces et donc d’écrits, elle doit composer avec des usages très variables de la compétence scripturaire (non seulement en raison de l’apprentissage, mais aussi des nécessités sociales ou professionnelles). L’histoire « par en bas » n’est, in fine, que l’accomplissement du projet historien, c’est-à-dire la restitution de toutes les formations sociales et de leurs mises en mouvement dans le temps. Que les stratifications sociales aient relégué, en Occident comme ailleurs, une grande partie de la population dans les marges des discussions politiques, économiques, sociales, techniques et culturelles ne signifie nullement que les agent·es des catégories ainsi occultées ne se soient pas exprimé·es, n’aient pas produit de discours ou n’aient pas défendu leur existence.

Dès lors, comprendre ce que ces groupes relégués ont dit, fait, construit, suppose de se doter des outils d’intellection adéquats. En l’occurrence, la notion de peuple émerge, dans sa plasticité même, à la fois comme une matrice productive de sens et comme un potentiel piège théorique. Que recouvre une catégorie aussi large ? Comment peut-on la densifier et lui donner une robustesse conceptuelle qui ne soit pas non plus une grille rigide effaçant le miroitement des expériences ordinaires ?

Telles sont quelques-unes des questions qui organisent le dossier de ce nouveau numéro de la Revue d’histoire sociale. On trouvera également, dans l’article d’Agnès Sandras sur la façon dont le caricaturiste André Gill a représenté le peuple, ainsi que dans les comptes-rendus d’ouvrages et les signalements de livres et de revues à découvrir, une riche matière pour penser l’histoire sociale dans son épaisseur la plus singulière.

Notes

1 Michel Lefebvre et Gaïdz Minassian, « Gilles Ivaldi, politiste : “Le populisme, c’est l’exploitation politique du ressentiment” », Le Monde, 02/07/2023, https://www.lemonde.fr/politique/article/2023/07/02/gilles-ivaldi-politiste-le-populisme-c-est-l-exploitation-politique-du-ressentiment_6180189_823448.html, consulté le 31 août 2026. Retour au texte

2 Solidaires Yvelines, « Argentine. La mobilisation populaire fait reculer le gouvernement de Mileï », Solidaires 78, 30/08-2026, https://solidaires78.org/2026/08/30/argentine-la-mobilisation-populaire-fait-reculer-le-gouvernement-de-milei/, consulté le 31 août 2026. Retour au texte

Citer cet article

Référence électronique

David Hamelin et Jérôme Lamy, « Et le peuple ? », Revue d’histoire sociale [En ligne], 2 | 2026, mis en ligne le 26 octobre 2026, consulté le 07 novembre 2026. URL : https://www.ouvroir.fr/rhs/index.php?id=187

Auteurs

David Hamelin

Autres ressources du même auteur

  • IDREF
  • ISNI
  • BNF

Articles du même auteur

Jérôme Lamy

Autres ressources du même auteur

  • IDREF
  • ORCID
  • HAL
  • ISNI
  • BNF

Articles du même auteur

Droits d'auteur

Licence Creative Commons Attribution – Utilisation non commerciale – Pas d’Œuvre dérivée 4.0 International (CC BY-NC-ND 4.0)