Poétique de l’histoire populaire

  • Poetics of People’s History

DOI : 10.57086/rhs.189

Résumés

L’histoire populaire ne recoupe pas une historiographie unifiée, mais on s’intéresse ici à une manière singulière d’écrire l’histoire, que les Anglo-saxons appellent history from below. Loin de tout usage statistique, cette histoire entend faire science en travaillant des archives singulières et souvent fragmentaires, qui ne prennent pas sens sur fond d’un contexte préalable mais s’éclairent les unes les autres grâce à des opérations de « montage » et viennent constituer le contexte par une série d’opérations inductives. Se décentrant par rapport à la vision dominante, notamment celle qui fait le récit de la construction de l’État et des avancées du progrès, l’histoire populaire n’en utilise pas moins les archives des puissants, mais avec distance et parfois impertinence. Elle s’attache néanmoins tout particulièrement aux sources portant trace des actions et des voix des individus marginalisés.

People’s history does not correspond to a unified historiography, but here we are interested in a unique way of writing history, which the Anglo-Saxons call “history from below.” Far removed from any statistical approach, this form of history performs scientificity by working with unique and often fragmentary archives, which shed light on one another through processes of “assembly”. These archives do not make sense against the backdrop of a preexisting context but constitute it through a series of inductive operations. While shifting its focus away from the dominant narrative – particularly the one that recounts the construction of the state and the advances of progress –people’s history nonetheless makes use of the archives of the powerful. But it does so with detachment and, at times, irreverence. It nevertheless pays particular attention to sources that bear witness to the actions and voices of marginalized individuals.

Plan

Texte

Si l’on parle communément d’histoire populaire au singulier, il ne s’agit en réalité aucunement d’une historiographie unifiée. C’est un label (qui tend même à devenir commercial), revendiqué par des historien·ne·s d’une grande diversité, et qui peut aussi ne pas l’être par certain·e·s qui semblent pourtant en relever. Il n’y a pas d’école se reconnaissant dans un fondateur (même si Edward P. Thompson et Howard Zinn seraient de bons candidats), pas de lignée, pas de revue, pas d’accord sur les limites d’un groupe. Il n’y a en réalité pas même d’accord sur ce qu’est le peuple, qui fait l’objet de cette histoire, sans que cela puisse désigner un groupement aisément formalisable. Ce que les Anglo-saxons appellent history from below, « histoire par en bas », fait partie de ce regroupement un peu flou de l’histoire populaire, mais constitue un courant historiographique dont les présupposés scientifiques ont été mieux clarifiés et partagés, dans une commune opposition aux récits dominants et à l’histoire marxiste. Les acteurs des récits et des analyses de l’histoire « par en bas » relèvent des classes populaires ou, plus généralement, des catégories dominées. J’utiliserai donc l’adjectif populaire pour désigner l’ensemble des groupes dominés ou marginalisés. Pourtant, l’histoire populaire « par en bas » ne se définit pas d’abord par un objet, mais par une méthode. On peut considérer qu’il s’agit de travaux accordant une place centrale à la visibilisation et au traitement des archives portant trace des actions et des voix d’individus marginalisés. L’histoire populaire « par en bas » ne traite pas du peuple pris en une catégorie indifférenciée, mais s’intéresse aux « masses en tant qu’elles se défont, qu’elles se décomposent en êtres parlants1 ».

L’objectif de cet article est d’analyser dans quelle mesure l’usage de telles archives de voix marginales définit une poétique particulière, une manière singulière de penser et d’écrire l’histoire. Il ne s’agit évidemment pas de style, mais de manière de faire science2.

Le but n’étant pas de délivrer un brevet d’appartenance ou d’exclure quelque ouvrage que ce soit, le choix constitutif de l’ensemble analysé est donc discutable, mais on a choisi d’exclure d’emblée plusieurs types de tentatives, qui portent pourtant en étendard le syntagme « histoire populaire ». On laissera d’abord de côté les ouvrages pensés comme des vulgarisations, conçus à destination d’un public jugé peu cultivé et formulant juste de manière simpliste un récit on ne peut plus traditionnel, qu’il soit réactionnaire ou progressiste. On n’analysera pas non plus les récits qui, délaissant le point de vue des dominé·e·s, visent avant tout à démontrer la force de la domination en s’intéressant à une histoire de l’État3. On pourra rattacher à ce second type les travaux faisant une histoire sociale des catégories populaires et qui, aujourd’hui, portent parfois le titre d’histoire populaire mais ne s’intéressent pas aux voix marginales4. Seront également exclus des travaux qui pourtant relèvent complètement du traitement des archives portant trace des actions et des voix d’individus marginalisés : ce sont des textes où la voix est particulièrement dense, abondante, parce qu’elle repose sur des sources qui ont été suscitées et pensées pour empêcher l’invisibilisation, et où le travail de l’historien·ne est donc différent. Un exemple serait le livre d’Hélène Dumas sur les Paroles orphelines du génocide des Tutsi, qui repose sur un corpus de 105 récits à la première personne5. De nombreux projets d’histoire orale initiés par des tenants de l’histoire populaire seront également laissés de côté6. S’ils croisent très clairement la démarche de l’histoire populaire, ces ouvrages se situent dans un autre rapport au savoir.

Dans Les Noms de l’histoire, Jacques Rancière a analysé la poétique de l’histoire conçue par les Annales et leur manière d’articuler un contrat scientifique, un contrat narratif et un contrat politique. Il a conçu sa propre œuvre historique à l’encontre de cette tradition et de sa poétique. Il n’est pas le seul. Cet article se propose d’analyser la poétique de l’histoire populaire en suivant ces axes.

Un contrat scientifique

En ce qui concerne le contrat scientifique, l’histoire par en bas repense sa scientificité en se moquant de l’ambition statistique qui ne considérait le peuple que sous l’angle de la masse. Edward P. Thompson multiplie les piques contre l’histoire statistique, il parle de « bavardage quantitatif7 » et, de façon amusante, inverse les critères de scientificité : « Je considère ces chiffres, écrit-il à propos de la vente des épouses, comme une donnée littéraire et impressionniste, par contraste avec la preuve “solide” de ce chapitre, qui est l’examen rapproché des textes et des contextes8 ». Il y a un enjeu de vérité. Il y a également un enjeu touchant au type de compréhension que l’on peut obtenir : Thompson réintègre des données culturelles et de valeurs « que des tableaux de chiffres sur le coût de la vie ne suffisent pas à éclairer9 ».

Il critique de près tous les travaux qui calculent des moyennes, arasent la diversité des situations et perdent de vue l’expérience sociale10. Howard Zinn demande de même : « Les statistiques peuvent-elles nous dire ce que ressentaient les familles éparpillées11 ? ». Il y a donc un refus d’écraser les individus populaires sous la grisaille d’une moyenne, pour retrouver le sens des actions et des affects singuliers. Dans tous les cas, l’histoire populaire fait avec le récit, le cas, l’exemple, pas avec les chiffres et les statistiques.

Éclats et montage

Les histoires populaires sont concrètes, ancrées dans l’archive et le « petit fait vrai ». Elles s’opposent à ce que Peter Linebaugh et Marcus Rediker ont appelé la « violence de l’abstraction dans l’écriture de l’histoire », qui permet d’invisibiliser toute une partie des acteur·trices12. Même quand il s’agit d’analyser des mouvements militants, une histoire par en bas, qui s’intéresse aux destins individuels, aux subjectivités et aux voix populaires, ne procède pas par exposé doctrinal, mais retrace des vies incarnant un combat. La Formation de la classe ouvrière anglaise s’ouvre sur la réunion de formation de la Société de correspondance londonienne, et le lecteur est pour ainsi dire invité à se faire compagnon de la tablée de neuf hommes qui décident de cette création « après avoir soupé de pain et de fromage accompagnés de bière, comme ils en avaient l’habitude, puis fumé la pipe et évoqué la dureté des temps et la cherté des moyens de subsistance13 ».

Thompson ancre toujours son texte dans une matérialité : il ne dit pas « le radicalisme », mais « le radicalisme des couteliers de Sheffield, des tisserands de Norwich et des artisans londoniens14 » ; il ne dit pas que Paine s’adresse au peuple, mais qu’il parle avec des « arguments que pouvaient comprendre le mineur ou la jeune campagnarde15 ». Les traditions politiques populaires sont d’abord envisagées comme « des foyers d’expérience16 », « [des] formes, modes et styles de vie », en l’occurrence ici la « vie révolutionnaire17 ».

Cette histoire concrète doit souvent se contenter de bribes. Elle s’écrit à partir de tout ce qu’une société a rejeté et qu’une histoire officielle a négligé. Elle se reconnaît dans la figure benjaminienne du Lumpensammler, du chiffonnier qui se baisse pour ramasser ce qui a été négligé. Les sources de l’histoire populaire ne sont pas rares, contrairement à ce que l’on entend parfois dire, mais elles sont fragmentaires, de l’ordre de l’éclat, de petits textes discontinus, de détails pauvres. L’enjeu est alors de reconstituer une trame, de tisser ensemble ce qui se présente comme singulier et sans jointure. Gilles Havard dit par exemple travailler sur « un monde en partie perdu, un puzzle aux pièces manquantes18 », Christophe Granger écrit une trajectoire de vie avec tous les « trous dans la documentation produite au sujet de Kabris19 », Arlette Farge parle quant à elle « des milliards de gouttelettes » qui constituent la vague20.

L’écriture de l’histoire populaire n’est pas démonstrative. Elle n’exhibe pas un raisonnement, elle présente des sources sans en dissimuler les manques et dans un ordre qui permet aussi aux lecteur·trices de jouer un jeu d’élaboration, de compléter les liens. En cela, elle est démocratique non seulement dans ses objets, mais dans sa manière de s’adresser à son lectorat. C’est très clair par exemple dans La Nuit des prolétaires, mais aussi chez les microhistoriens, tels Giovanni Levi (Le Pouvoir au village21) ou Carlo Ginzburg (Menocchio22) : différents paragraphes se juxtaposent sans que la trame démonstrative soit soulignée. Dans le dernier livre de Thomas Bouchet, on retrouve également une telle manière de procéder par éclats disjoints, mais constituant finalement une mosaïque. C’est aussi le cas, avec un effet un peu différent, chez Howard Zinn, qui utilise ce procédé de manière assez dramatique, soulignant la pauvreté des vies ou l’incomplétude des destins qui se marque par les carences des sources. Évoquant David Walker, fils d’esclave mais lui-même libre et écrivain de pamphlets radicaux, il écrit : « Un jour de l’été 1830, le corps de Walker fut retrouvé près de sa boutique de Boston », et il enchaîne sur autre chose23. Il accepte et signale l’incomplétude de sa source, qui est en elle-même le signe du mépris où sont tenues ces vies.

Avec ces différents fragments, l’histoire populaire travaille tout ce qui est à côté de la culture dominante, tout ce que celle-ci occulte. L’histoire populaire pense la coexistence et l’hétérogène, l’hybride, le composite et non la flèche unique et homogène d’une logique majoritaire (qui est souvent une logique de domination, de modernisation, de centralisation). Elle ne pense pas la figure triomphante d’un peuple compris comme masse ou comme classe, mais des formes de coexistence des dominants et des dominés, des vainqueurs et des vaincus. Par exemple, François Jarrige a travaillé sur la coexistence du travail animal et de la révolution industrielle, constituant ainsi le tableau complexe d’« une première modernité hybride24 ». Pour cette historiographie, c’est d’ailleurs le peuple lui-même qui est un espace de coexistence et d’hétérogénéité. Ainsi, Thompson ne conçoit pas la tradition dissidente anglaise comme une classe unifiée mais comme une addition de mouvements divers25. Il en résulte une figure de peuple un peu baroque et qui se distingue notamment de celle qu’a pu produire une histoire marxiste intéressée par un mouvement ouvrier organisé, discipliné, austère parfois. Fasciné par le prolétariat organisé, cette histoire marxiste a ainsi sous-estimé, selon Thompson, « ses ancêtres plus gaillards et plus turbulents26 ». L’histoire populaire refuse l’homogénéité, mais aussi le moralisme qui va avec : « il nous faut, écrit Thompson, traiter ces données sans moralisme (les “pauvres du Christ” n’étaient pas toujours beaux à voir) mais en privilégiant les valeurs brechtiennes : le fatalisme, l’ironie devant les homélies de l’establishment, la ténacité de l’instinct de conservation, la spontanéité, la capacité à se distraire27 ».

Ce côté baroque du traitement du peuple par l’histoire par en bas, se marque stylistiquement par une figure fréquente, qui n’est pas décorative mais scientifiquement importante, et qui est celle de l’accumulation énumérative. Pour s’opposer à l’idée d’une classe ouvrière unifiée et née du système de la fabrique, Thompson détaille : « Dans beaucoup de villes, le véritable noyau, qui fournit au mouvement ouvrier idées, organisation et direction, se composait de cordonniers, de tisserands, de selliers, de bourreliers et autres libraires, imprimeurs, travailleurs du bâtiment ou petits commerçants28 ». Quant à Paul Gilroy, pour rendre la singularité et la puissance d’une figure comme celle de Martin Delany, nationaliste noir et patriote américain, il rappelle qu’il fut « tour à tour journaliste, éditeur, médecin, scientifique, juge, soldat, inventeur, inspecteur des douanes, orateur, politicien et romancier29 ». On trouverait cela aussi chez Rediker : quand il veut donner une idée de ce qu’est l’hydre du désordre pour les dominants, il cite les « dispossessed commoners, transported felons, indentured servants, religious radicals, pirates, urban laborers, soldiers, sailors, and African slaves30 ». Le peuple de l’histoire populaire est multiple.

Redéfinir le contexte

L’histoire populaire est donc une histoire faite de bribes, à partir de documents souvent isolés. Se pose alors la question des manières de penser le contexte. Dans cette forme d’histoire, le contexte n’est pas premier, c’est le document qui l’est. Cette approche procède donc par induction : on observe les cas avant de construire le contexte qui les a générés, opération néanmoins nécessaire car « redonner une voix aux perdants de l’histoire », c’est aussi permettre la reconstruction « des cadres d’intelligibilité que leur défaite avait rendus invisibles31 ».

Dans une première forme de reconstitution du contexte de circulation des formes populaires émergeant de l’archive, le contexte surgit de l’examen rapproché des différents cas eux-mêmes. Chez Howard Zinn, on peut deviner un usage accumulatif, assez simple. Très souvent, chez lui, les citations ne sont pas examinées dans le cadre précis de leur contexte, mais elles exemplifient une situation générale qui prend forme à force d’accumulations. On trouverait aussi ce procédé accumulatif chez Thomas Bouchet, qui assure que son projet était « de choisir le fragmentaire contre l’exhaustif, de structurer le récit et l’analyse par des traces et des éclats de vie32 ». Chez Edward P. Thompson, les procédés sont en revanche plus complexes, l’auteur procédant par une sorte d’aller-retour entre l’exemple et le contexte, qui sont ainsi co-construits. L’accumulation et la confrontation des exemples permettent de dessiner un contexte qui, en retour, permet de comprendre les exemples. Ainsi, le contexte de la vente des épouses peut être pensé comme étant le marché ou l’auberge, donc un espace public, et c’est à l’aune de cette publicité (comprise à partir des exemples) qu’il faut ensuite interpréter les exemples initiaux.

Une autre stratégie de reconstitution des contextes, adaptée à l’histoire des dominé·e·s et aux archives fragmentaires est celle de la microstoria. Elle travaille à partir d’une contextualisation multiple, avec l’idée que chaque acteur historique participe de façon proche ou lointaine à des contextes de dimensions et de niveaux variables, du plus local au plus global. La microhistoire refuse donc l’idée d’un contexte unique unifié à l’intérieur duquel les acteurs populaires détermineraient leurs choix. Elle cherche à reconstituer la pluralité des contextes nécessaires à la compréhension des comportements observés. L’éclatement permet de juxtaposer différents contextes et de chercher les correspondances et passages33.

Quoique cette histoire des marges, en raison même de la nature de ses sources, impose des opérations historiographiques complexes et des constructions du récit très maîtrisées, les historien·nes qui pratiquent l’histoire par en bas tendent à s’effacer du tableau.

Effacement de l’historien·ne ?

L’historien·ne de l’histoire par en bas se fait discrèt·e. Tout d’abord, et contrairement à ce que l’on imagine parfois, l’histoire populaire tend à refuser de formuler des jugements de valeur. Cette histoire que l’on dit engagée formule très peu d’opinions directes sur ce qu’elle met en récit. Le jugement surgit alors de la violence nue des sources (ou, chez Zinn parfois, de jugements formulés par les acteur·trices elleux-mêmes34). Quand il y a des jugements, ils portent surtout sur des généralisations ou des comparaisons possibles avec le temps présent, mais non sur la matière archivistique35.

Ce qui est refusé, c’est une figure de l’auteur·trice tout·e puissant·e. C’est en quelque sorte le contraire de la figure de l’historien que Rancière décèle chez Michelet36. D’abord parce qu’il n’y a pas d’histoire des dominé·e·s qui dispose d’une archive pleine et abondante. L’historien·ne des figures populaires en est donc forcément fragilisé·e. S’il ou elle est présent·e, c’est pour mieux marquer cette impuissance. Thomas Bouchet accepte le « flou », avoue que « rien ne prouve » une hypothèse qu’il aurait aimé confirmer, ou alors « peu de choses ». On est donc souvent conduit, en histoire des dominé·e·s, à accepter d’en rester à un certain point « sans qu’on puisse en savoir davantage », parce que « les sources ne permettent […] que très partiellement » de répondre aux questions que se pose l’historien·ne37. Edward P. Thompson laisse lui aussi très souvent sourdre ses doutes (« Qui pouvait disposer de la précision du temps de l’horloge à l’époque de la Révolution industrielle ? Ce n’est absolument pas clair38 ») ou du moins une nécessaire prudence (« ceci laisse supposer… » ; « on ne sait jamais si39… » ; « il n’est pas facile de savoir comment lire cette histoire40 »).

Chez certains, le texte efface, autant que faire se peut, les marques d’un savoir et d’une autorité intimidante pour le lecteur. Chez Zinn, cela se fait notamment par la disparition des notes : il cite les auteurs mais ne donne pas les ouvrages et les numéros de page, ou cite des archives entre guillemets sans les référencer. On notera au contraire chez de jeunes auteurs contemporains que la peur d’être entraîné dans l’abaissement que constitue l’usage d’archives dispersées et inconnues est compensée par une surexhibition du savoir, de la scientificité et des connaissances de l’auteur41. Un autre rapport de l’historien·ne à son objet populaire peut passer par une forme de coquetterie de l’illégitimité. On ne trouvera rien de tel chez Zinn, Thompson ou les pionniers du genre.

L’ancrage dans la matérialité de l’archive qui porte trace du peuple est important scientifiquement pour l’historien·ne du populaire. Il peut aussi avoir un sens politique : pour Thompson, raisonner « en doctrinaires », en brassant des idées et non des données concrètes, est un geste qui peut être reproché à l’historiographie marxiste42, mais aussi à certains jacobins anglais43 ou à la « gauche » fréquemment. À de nombreuses reprises, il reproche aux orateurs des sociétés populaires leur grandiloquence et leurs poses théâtrales44. La politique du peuple est aussi une politique du récit.

Un contrat politique

L’histoire populaire est une histoire alternative, une contre-histoire. Par exemple, tout le texte d’Edward P. Thompson sur la vente des épouses est construit pour parvenir à comprendre une pratique qui a été délégitimée au 19e siècle, et ensuite caricaturée par les historien·nes qui ont parlé d’« ignorance abrutie », de « sentiments violents » de la population rurale45. L’histoire populaire se pense et s’écrit contre les préjugés de l’époque analysée et ceux de l’historiographie qui bien souvent les reprend, puisqu’ils sont les vainqueurs de l’histoire et nous ont rendu le passé incompréhensible. L’histoire populaire doit donc mettre en œuvre un ensemble de stratégies discursives pour aider le lecteur à retraverser sur un mode polémique les discours et les partages de territoires consensuels.

Impertinence

Déjouer le poids des représentations installées qui défigurent les dominé·e·s implique souvent une certaine forme d’impertinence.

Celle d’Howard Zinn vis-à-vis des élites politiques est particulièrement nette, visant à révéler leurs objectifs cachés (économiques le plus souvent46) ou leur hypocrisie (montrant par exemple comment le discours de Lincoln change selon son auditoire47). La méthode d’exposition est de laisser parler les textes dans leur brutalité, pour leur faire avouer ce que les dominants en général nient et pour attester de la réalité d’une interprétation longtemps refusée. Ainsi, pour contrer l’idée selon laquelle les esclaves accepteraient leur sort, Zinn utilise la plainte d’un propriétaire de plantation en Caroline du Sud, se plaignant en 1862 de leur promptitude à abandonner leur maître. Ainsi se trouve avouée, par les maîtres eux-mêmes, l’agentivité populaire48. Chez Edward P. Thompson, il s’agit souvent de dégonfler la grandiloquence morale des puissants. Ainsi rapporte-t-il les paroles d’un juge parlant de celles et ceux qui sont les acteurs des ventes d’épouses :

Being persons of wicked and depraved minds, and wholly lost to a due sense of decency, morality, and religion… did, with force of arms, […] to bring into contempt the holy estate of matrimony… […] di da di da… for a certain valuable consideration […] di da tiddely pom… to the great displeasure of Almighty God49.

Thompson souligne l’emphase, le style ampoulé de la justice, et le dégonfle par le ridicule du di-da-di-da (qu’on peut traduire par pom-pom-pom ou bla-bla-bla), révélant une capacité à traiter l’archive avec une certaine irrévérence, en inversant le mépris ancien pour l’archive des pauvres.

L’histoire populaire propose ainsi un récit qui se décale face à l’historiographie ou à la mémoire dominante. Elle désarçonne les réflexes interprétatifs : « croit-on reconnaître la “vieille histoire” ? », demande Jacques Rancière. Immédiatement, « l’affaire se complique50 ». Il y a « ce que l’on a pu penser autrefois », mais à y bien regarder, les sources lues autrement « révèlent une réalité bien différente51 ». L’histoire populaire vient s’inscrire en faux face à « ce qu’on a parfois prétendu52 » et conquiert sa compréhension « contre l’évidence des récits passés dont le savant hérite, contre l’histoire instituée53 ». C’est une histoire qui dégonfle les mythes.

Contre l’histoire construite à la gloire de l’État-nation

L’histoire populaire s’inscrit aussi comme contre-récit brisé des prétentions téléologiques et continuistes d’une grande histoire du progrès, de la construction de l’État, des progrès de l’humanisme et de la morale.

Introduire de nouveaux agents de l’histoire suppose une nouvelle figuration des temps historiques. Nombre d’histoires populaires procèdent par tableaux plutôt que par narration chronologique. Il est par exemple révélateur qu’elles ne cèdent le plus souvent pas à l’usage universitaire d’indiquer en sous-titre des bornes chronologiques. C’est La Formation de la classe ouvrière anglaise, sans que l’on indique 1792-1830, même si c’est à peu près l’espace de temps parcouru. La première édition (1980) de A People’s History of the United States n’indique pas non plus de bornes chronologiques. Ce n’est qu’ensuite, à partir de l’édition de 1995, qu’on indiquera « 1492-present », essentiellement parce qu’il y a eu des éditions raccourcies, consacrées uniquement aux siècles les plus récents. Certains épisodes importants peuvent être occasionnellement racontés, mais ce n’est pas l’essentiel, comme si ce récit-là était justement ce qui porte la vision des vainqueurs. Une histoire populaire montre comment, dans les interstices de la grande histoire qu’on aurait tendance à réduire au monochrome de la culture des vainqueurs, continuent à coexister des cultures diverses et mineures. Elle pense donc moins le temps dans sa dimension linéaire et horizontale que dans son épaisseur verticale, comme une structure feuilletée. Le temps est troué de « restes » du passé déjà vaincu, et l’historien·ne montre pas comment les luttes reprennent au point où elles ont été laissées des années auparavant. Par exemple, La Formation de la classe ouvrière anglaise articule les aspirations déçues après 1688 et leur réarticulation autrement et dans un contexte nouveau dans les années 1790. D’autre part, l’histoire populaire travaille aussi sur des possibles minoritaires et fragiles, mais pas encore vaincus. Mais elle est aussi une histoire des possibles déçus, défaits par l’ordre dominant54. Cette structure déceptive s’inscrit dans les détails des récits. Chez Zinn, cela donne une structure tragique extrêmement fréquente, une juxtaposition du possible et de l’existant séparés par un « mais55 ».

Penser autrement le temps permet aussi de déstabiliser les identités et les cultures. Les États-nations se sont construits sur des assignations identitaires fortes, que l’histoire populaire vient déstabiliser, selon un modèle qu’on pourrait dire rhizomatique et deleuzien, qui ne l’est évidemment explicitement que chez les auteur·trices les plus récent·e·s56. Ces histoires déstabilisent les identités nationales ou communautaires d’une part, les identités sociales d’autre part. Havard suit les parcours d’individus nés Français, naturalisés Anglais et attestant « de cette versatilité des trajectoires individuelles dans le monde atlantique du 17e siècle57 ». Il montre que les récits nationalistes ont toujours refusé le métissage (le métissage avec les Indiens est un impensé de la psyché américaine, sans même parler, évidemment, de celui avec les Afro-descendants). Le « peuple » de l’histoire populaire est un peuple métissé. Non pas une masse ouvrière blanche et masculine, mais un kaléidoscope d’identités mêlées. Paul Gilroy écrit (et cela contre les cultural studies) l’histoire de l’Atlantique noir comme l’histoire d’un espace marqué par « l’instabilité et la mutabilité des identités, toujours inachevées, toujours réélaborées58 ». Il parle de créolisation, métissage, mestizaje, hybridité, pour montrer que même des cultures qui se sont violemment affrontées n’ont jamais été hermétiquement fermées les unes aux autres. Gilroy critique les historiens de la New Left (y compris des représentants de l’histoire populaire par en bas, notamment Edward P. Thompson et Eric Hobsbawm) pour avoir insisté sur l’image de l’Anglais né libre, reproduisant selon lui des formes de nationalisme. Mais ce faisant, il sous-estime ce que leur doit la possible déstabilisation des frontières identitaires. Car à défaut d’avoir déstabilisé les frontières nationales, ils ont déstabilisé les identités sociales, inaugurant le mouvement.

En effet, l’histoire populaire n’est pas une histoire des pauvres ou des marginaux, du « peuple » au sens social : elle montre au contraire que ces catégories ne sont pas pertinentes, sont toujours traversées, renversées, menacées par les trajectoires individuelles, et que l’effort du pouvoir est justement toujours de les resolidifier. L’histoire populaire traite, comme dit Rancière, d’« un être-ensemble qui est un être-entre : entre plusieurs lieux et plusieurs identités, plusieurs modes de localisation et d’identification59 ». L’histoire populaire en a fini avec l’ancienne croyance en une homogénéité du peuple comme classe. Maurizio Gribaudi en est un très bon exemple, avec son étude de la formation de la classe ouvrière à Turin au début du 19e siècle60. Il n’insiste pas sur une communauté d’expériences qui fonderait le groupe, mais suit des itinéraires individuels et montre leur variété. Les sujets de l’histoire populaire ne sont pas une ou des classes, ce sont des groupes hybrides. Par exemple Thompson pense que les foules des émeutes de Gordon (1780) tiennent « à la fois de la populace manipulée et de la foule révolutionnaire61 ». Non pas les marginaux, mais les hérétiques ou la fondamentale hérésie de tout parcours individuel. Ainsi l’histoire des coureurs de bois est-elle celle de ceux qui veulent porter l’épée et chasser, pratiquer l’ostentation vestimentaire, sans reconnaître que ce sont là des privilèges nobiliaires, celle de ceux qui s’emploient à refuser le travail ordinaire et qui semblent ainsi tenter « de sortir de leur condition, d’échapper à leur vulgarité », enfreignant « le code hiérarchique qui est au fondement de l’ordre social62 ». Une des valeurs principales portées par les colons aux Amériques est celle de la mission civilisatrice, qui distingue les sauvages et les civilisés. L’histoire populaire qu’écrit Gilles Havard s’attache à la figure de ceux qui s’affranchissent de ce partage, tel ce soldat déserteur laissant sur une barque échouée une inscription brève : « Nous sommes tous sauvages63 ». Havard rejoint là le geste de Thompson, s’intéressant aux intellectuels qui, comme Thomas Muir ou Thomas F. Palmer, collaboraient avec les réformateurs plébéiens64, ou aux traditionalistes qui rejoignent les jacobins65.

Un contrat narratif

L’histoire populaire par en bas, parce qu’elle travaille avec d’autres objets et d’autres objectifs de compréhension que l’histoire sociale traditionnelle, construit également son récit de manière différente. Il ne s’agit pas d’écrire pour le peuple, dans une démarche de vulgarisation, mais d’écrire une histoire conforme aux exigences académiques qui ne soit pas pour autant le reflet des normes dominantes.

Voir autre chose, voir autrement

Une histoire populaire s’écrit depuis un point de vue qui se décentre par rapport à la manière habituelle d’envisager les choses, qui est celle des dominants, des vainqueurs, qui ont délégitimé les autres visions. Gilles Havard se propose ainsi d’écrire une histoire qui puisse éclairer le point de vue des Amérindiens. Il suit évidemment Howard Zinn, qui choisit « de ne pas se ranger aux côtés des bourreaux » et d’écrire du point de vue des vaincus, Arawaks, esclaves, socialistes, pacifistes66… Adopter un autre point de vue permet de voir autre chose. Une des figures peut-être les plus mobilisées en histoire populaire est celle du dévoilement : l’histoire populaire fait surgir les oublié·e·s, les invisibles, les liens perdus. Elle est exhumation67. Très récemment, François Jarrige s’est même attelé à l’étude du travail mal connu des animaux, en assurant que « les animaux prolétaires demeurent généralement invisibles », occultés par des récits centrés sur l’innovation technique68. La filiation benjaminienne de cet intérêt, face à la tempête du progrès, pour ce qui a été oublié, est explicite chez certain·e·s69.

Mais écrire depuis un autre point de vue, ce n’est pas seulement faire apparaître l’histoire des dominés, c’est comprendre autrement l’histoire commune. Ainsi Gilroy veut-il, à partir de l’histoire culturelle des Noirs, modifier notre conception de l’Occident70 : c’est toute l’histoire de la modernité qui est reconstruite à partir des points de vue des esclaves.

Pour faire apparaître ces points de vue dominés, il faut – autant que faire se peut – retrouver les voix longtemps silenciées.

Travailler avec les voix

À l’histoire des Annales, fondée sur le déchiffrement de « témoins muets », s’oppose l’histoire populaire qui redonne la parole aux exclus de l’histoire. Certes, bien des sujets de l’histoire populaire n’ont pas laissé de trace écrite, mais l’historien·ne peut « ruser » avec les voix des dominant·e·s. Les récits des dominants laissent de grands pans de silence71, mais à bien des égards ils parlent quand même beaucoup des dominé·e·s. Donc les sujets dominés vont surtout être saisis au point de contact ou de conflit entre le monde dominant et le monde dominé, en utilisant les sources administratives, commerciales, religieuses, judiciaires, policières, notariales, les récits de voyages. Ces textes permettent de percevoir le point où les vies sont saisies comme un problème ou un danger. L’histoire populaire est donc aussi l’histoire des dominants et de leur engagement personnel et émotionnel dans toutes les formes de l’inégalité, de la domination et de la répression. En 2004, Howard Zinn et Anthony Arnove ont publié plus de 200 sources primaires ayant servi pour la rédaction de l’Histoire populaire des États-Unis. L’ouvrage paraît sous le titre de Voices of a People’s History of the United States et il est structuré en chapitres qui correspondent aux chapitres de l’Histoire populaire. On n’y trouve pas seulement des textes de dominé·e·s, mais aussi des textes des dominants, révélant la brutalité de leur engagement dans la domination. On y trouve ainsi une affiche demandant qu’on livre un·e esclave en fuite, des propos violents, mais aussi surtout des propos où se révèlent la mauvaise foi ou au contraire l’angoisse des dominants, quand vacille un monde où ils sont profondément engagés. Ces textes disent la profondeur, la sincérité d’une position atroce. Des maîtres s’interrogent : « Si les esclaves se révèlent être de bons soldats, alors c’est toutes nos théories esclavagistes qui sont erronées72 ». La duchesse de Buckingham s’offusque de l’égalitarisme des prédicateurs méthodistes : « Il est monstrueux de s’entendre dire que l’on a un cœur aussi impur que la foule des malheureux qui rampent sur cette terre73 ».

L’histoire populaire utilise également la littérature comme source. Elle n’est certes pas la seule, mais elle le fait d’une manière assez spécifique. D’abord, elle ne limite pas la littérature aux textes du canon, mais utilise des chansons populaires, des poèmes griffonnés de marins, de soldats, de prisonniers. On trouvera cependant du Wordsworth chez Thompson74, ou du Shakespeare chez Rediker75. Dans ce dernier cas, il s’agit d’utiliser le discours de Gonzalo dans La Tempête pour comprendre les rêves de vies alternatives tels qu’ils pouvaient se formuler et circuler au début du 17e siècle. L’enjeu est, notamment par un commentaire très précis des mots et expressions utilisées, de retrouver sous le texte shakespearien l’écho de toute une mémoire populaire effacée, mais avec laquelle Shakespeare avait pu être en contact.

L’essentiel reste néanmoins l’effort de l’histoire populaire pour approcher les dominé·e·s dans leurs propres termes. Il s’agit de travailler avec les voix d’inconnu·e·s. Non pas la foule silencieuse, comme pouvaient le faire les Annales ; non pas des individus identifiés comme peut le faire une histoire des vies mieux documentées parce que socialement mémorables. Ce qui définit les acteurs de l’histoire populaire c’est d’abord la pluralité et souvent l’anonymat, quoique l’effort porte souvent sur leur identification. Les récits exhument les voix des dominé·e·s, mais aussi leurs propres efforts pour se faire entendre. On pense à l’histoire de Harriet Jacob (première femme esclave à faire publier le récit de sa vie), qui tient une place importante dans l’œuvre de Zinn, ou aux rebelles de l’Amistad étudiés par Rediker : « Il ne leur fut pas facile d’être audibles à une telle époque […] et force est de constater que leur voix a également beaucoup de mal à être entendue aujourd’hui76 ».

Ces voix dominées sont souvent juxtaposées à des voix dominantes, de manière à les sortir de leur isolement. Rancière met en équivalence des voix d’origines sociales diverses77. Gilroy, pour sa part, analyse un texte de Frederik Douglass, un des premiers récits d’esclave à être publiés, et le lit comme une alternative, ou un complément, un transcodage de Hegel : « Chez Douglass, c’est l’esclave et non le maître qui émerge en possession d’une “conscience existant pour elle-même78” ». Le texte du dominé est pris au sérieux à hauteur du canon philosophique et en dialogue avec lui. De manière très semblable, Saidiya Hartman raconte aussi qu’un jour, en cours, un étudiant s’étonna qu’elle donne aux mots d’un esclave le même poids qu’aux mots de Foucault. Elle avait répondu : « Oui, exactement79 ».

L’histoire populaire n’est pas la seule à recourir à des formes de mise en récit, voire de fictionnalisation. Mais elle y rappelle évidemment, en raison des trous de sa documentation, que l’imagination informée se plaît à suppléer. Hartman justifie la pratique en soulignant qu’au fond ce qu’on appelle le plus souvent archive est constitué par les discours des dominants et est le produit de leur vision. Or, selon elle, cette vision est le plus souvent totalement déraisonnable et en décalage par rapport à la réalité des vies décrites. Certes, cela s’appelle archive parce que cela se retrouve dans les fonds conservés sous le sceau de l’autorité étatique, mais, dans ce cas, un fait n’est rien d’autre qu’une fiction garantie par l’État. Hartman ajoute que si on se limite à l’usage de ces archives, on racontera toujours la même histoire, une histoire vue du point de vue de l’État et des dominants80.

Le nom propre de l’anonyme

Pour dire autre chose, il faut donc partir des individus, de leurs destins, et donc des noms propres. Quel est le sens et le rôle du nom propre de celles et ceux qui n’en restent pas moins des anonymes, au sens où l’on sait très peu de choses d’eux ? Il y a, dans plusieurs textes d’histoire populaire, un souci du nom lui-même, comme pour contrer la tradition des Annales, dont Rancière rappelle qu’elle a voulu « révoquer le primat des événements et des noms propres81 ». Michel-Rolph Trouillot retrace le destin de Sans-Souci, héros de la révolution haïtienne, dont le nom a été oublié au point que les Haïtiens pensent qu’il s’agit d’un palais ou d’une ville82. Gilles Havard évoque un coureur de bois « dont le nom est demeuré inconnu. Combien d’aventuriers obscurs ont ainsi partiellement, sinon complètement, échappé aux archives ? À quoi se joue, au fond, la postérité83 ? ». Pour certains, l’identification du nom relève de la collecte presque mystique84, ou/et de l’attestation de vérité scientifique. Rediker s’oppose aux « efforts de la traite pour créer une masse de travailleurs anonymes et sans visage » en tentant de « connaître les Africains de l’Amistad en tant qu’individus85 ». Il en identifie précisément 44 sur 53. Les histoires populaires font ainsi resurgir des noms oubliés : on apprend par exemple dans l’Histoire populaire des sciences de Conner que c’est un châtreur de porcs suisse, dénommé Jacob Nufer, qui réalisa la première césarienne attestée, aux alentours de 150086. Cependant, on connaît parfois les noms, mais « l’historien peine à reconstituer le portrait social et démographique » et ignore plus encore « les trajectoires personnelles » qu’il recouvre87. Le nom lui-même ne change rien, mais il est nécessaire pour que l’historien ait l’impression de pouvoir faire de son récit un tombeau mémoriel et non un cénotaphe hanté par des fantômes.

Conclusion

Jacques Rancière, traitant de l’histoire telle que l’ont écrite le 19e siècle (essentiellement Michelet) et les Annales, signalait que cette historiographie avait avant tout porté sur l’Ancien Régime et que ce n’était pas un hasard. Pour lui, il restait à inventer l’histoire des temps démocratiques, l’histoire du temps du peuple. Il écrivait : « L’impensable extravagance que l’histoire sociale et ouvrière, à deux ou trois exceptions près, s’est interdit d’imaginer et qui lui eût été pourtant strictement nécessaire, c’était simplement de se trouver, elle aussi, une poétique88 ». L’histoire populaire est peut-être cette histoire des « temps démocratiques », une histoire qui n’est jamais exclusivement celle des masses prolétaires, mais bien l’histoire de singularités dominées, articulée à l’écosystème de leur domination. En ce sens, elle est une histoire totale. Fragmentée, mais totale. Elle se caractérise par une poétique particulière, qui produit des œuvres diverses mais reconnaissables, marquées par une attention à la manière dont un récit peut articuler un propos général et une grande place faite aux voix singulières nées de l’archive.

Notes

1 Jacques Rancière, Les Noms de l’histoire. Essai de poétique du savoir, Paris, Seuil, 1992, p. 41. Retour au texte

2 Ibid., p. 21. Retour au texte

3 Gérard Noiriel, Une histoire populaire de la France. De la guerre de Cent Ans à nos jours, Marseille, Agone, 2018 ; Laurence De Cock, Histoire de France populaire. D’il y a très longtemps à nos jours, Marseille, Agone, 2024. Retour au texte

4 Nicolas Tran, La Plèbe. Une histoire populaire de Rome, Paris, Passés Composés, 2023. Retour au texte

5 Hélène Dumas, Sans ciel ni terre. Paroles orphelines du génocide des Tutsi (1994-2006), Paris, La Découverte, 2020. Retour au texte

6 Alice Lynd et Staughton Lynd. (éd.), Rank and File. Personal Histories by Working-Class Organizers, Boston, Beacon Press, 1973 ; Howard Zinn, SNCC. Student Nonviolent Coordinating Committee. The New Abolitionists, Boston, Beacon Press, 1964 ; Studs Terkel, Working. Les gens parlent de ce qu’ils font toute la journée et de ce qu’ils ressentent à propos de ce qu’ils font, Paris, Éditions de l’Ogre, 2026 [1974]. Retour au texte

7 Edward P. Thompson, Les Usages de la coutume. Traditions et résistances populaires en Angleterre (xviie-xixe siècles), Paris, Gallimard/Seuil, coll. « Hautes Études », 2015, p. 500. Retour au texte

8 Ibid., p. 515. Retour au texte

9 Edward P. Thompson, La Formation de la classe ouvrière anglaise, Paris, Seuil, coll. « Points », 2012, p. 260. Retour au texte

10 Ibid., p. 274, 303. Retour au texte

11 Howard Zinn, Une histoire populaire des États-Unis. De 1492 à nos jours, Marseille, Agone, 2002, p. 200. Retour au texte

12 Peter Linebaugh et Marcus Rediker, The Many-Headed Hydra. Sailors, Slaves, Commoners, and the Hidden History of the revolutionary Atlantic, Boston, Beacon Press, 2000, p. 7. Retour au texte

13 Edward P. Thompson, La Formation de la classe ouvrière anglaise…, op. cit., p. 26. Retour au texte

14 Ibid., p. 123. Retour au texte

15 Ibid., p. 126. Retour au texte

16 Michel Foucault, Le Gouvernement de soi et des autres. Cours au Collège de France, 1982-1983, Gallimard/Seuil, coll. « Hautes études », 2008, p. 4. Retour au texte

17 Michel Foucault, Le Courage de la Vérité. Le gouvernement de soi et des autres, II. Cours au Collège de France, 1984, Gallimard/Seuil, coll. « Hautes études », 2009, p. 196. Retour au texte

18 Gilles Havard, Histoire des coureurs de bois, Paris, Perrin, coll. « Tempus », 2021, p. 311. Retour au texte

19 Christophe Granger, Joseph Kabris ou les possibilités d’une vie (1780-1822), Paris, Anamosa, 2020, p. 424. Retour au texte

20 Arlette Farge, Vies oubliées. Au cœur du xviiie siècle, Paris, La Découverte, 2019, p. 4. Retour au texte

21 Giovanni Levi, Le Pouvoir au village. Histoire d’un exorciste dans le Piémont du xviie siècle, Paris, Gallimard, Bibliothèque des histoires, 1989. Retour au texte

22 Carlo Ginzburg, Le Fromage et les vers. L’univers d’un meunier du xvie siècle, Paris, Aubier, Collection historique, 1993. Retour au texte

23 Howard Zinn, Histoire populaire…, op. cit., p. 208-209. Retour au texte

24 François Jarrige, La Ronde des bêtes. Le moteur animal et la fabrique de la modernité, Paris, La Découverte, 2023, p. 254. Retour au texte

25 Edward P. Thompson, La formation…, op. cit., p. 66. Retour au texte

26 Ibid., p. 76. Retour au texte

27 Ibid., p. 176. Retour au texte

28 Ibid., p. 248. Retour au texte

29 Paul Gilroy, L’Atlantique noir. Modernité et double conscience, Paris, Amsterdam, 2017, p. 59. Retour au texte

30 Peter Linebaugh et Marcus Rediker, The Many-Headed Hydra…, op. cit., p. 4. Retour au texte

31 Jean-Baptiste Fressoz, L’Apocalypse joyeuse. Une histoire du risque technologique, Paris, Points Histoire, 2020, p. 21. Retour au texte

32 Thomas Bouchet, L’aiguille et la plume. Jules Gay, Désirée Véret, 1807-1897, Paris, Anamosa, 2024, p. 45. Retour au texte

33 Marc Berdet fait le rapprochement chez Benjamin entre cette recherche de correspondances entre faits et dits de nature très différente, et le travail de l’analyste qui rapproche et cherche des correspondances entre un souvenir d’enfance, une névrose, un acte manqué. Retour au texte

34 Exemple : Howard Zinn, Une histoire populaire…, op. cit., p. 222 : « cette commémoration est une honte ». Retour au texte

35 Par exemple chez Gilles Havard, Histoire des coureurs de bois…, op. cit., p. 74 : « La course des bois […] fait partie des “problèmes de société” qui sont habituellement fabriqués et exposés par les agents de l’État, et que ces derniers prétendent sans cesse affronter et résoudre, quitte à gesticuler beaucoup ». Retour au texte

36 Jacques Rancière, Les Noms de l’histoire…, op. cit., p. 93 : « C’est au contraire l’historien qui va se mettre en scène ». Retour au texte

37 Thomas Bouchet, L’Aiguille et la plume…, op. cit., p. 35-37. Retour au texte

38 Edward P. Thompson, Les Usages de la coutume…, op. cit., p. 439. Retour au texte

39 Ibid., p. 496. Retour au texte

40 Ibid., p. 516. Retour au texte

41 On en trouvera un exemple dans l’excellent Jérémie Foa, Tous ceux qui tombent. Visages du massacre de la Saint-Barthélemy, Paris, La Découverte, 2021. Retour au texte

42 Edward P. Thompson, Misère de la théorie. Contre Althusser et le marxisme anti-humaniste, Paris, L'Échappée, 2015. Retour au texte

43 Edward P. Thompson, La Formation…, op. cit., p. 31. Retour au texte

44 Ibid., p. 164-165, 175, 179, 138, 195, 204, etc. Retour au texte

45 Edward P. Thompson, Misère de la théorie…, op. cit., p. 487, 528. Retour au texte

46 Howard Zinn, Histoire populaire…, op. cit., p. 237, 202-203. Retour au texte

47 Ibid., p. 218. Retour au texte

48 Ibid., p. 224. Retour au texte

49 Edward P. Thompson, Customs in Common, London, Penguin Books, 1993, p. 450-451. Je me permets de le citer en anglais pour conserver ici la saveur de l’original. Retour au texte

50 Jacques Rancière, La Nuit des prolétaires. Archives du rêve ouvrier, Paris, Fayard, 1981, p. 438. Retour au texte

51 Howard Zinn, Histoire populaire…, p. 206. Retour au texte

52 Ibid., p. 224. Retour au texte

53 Christophe Granger, Joseph Kabris…, op. cit., p. 35. Retour au texte

54 C’est ce sur quoi fait fond le livre de Michèle Riot-Sarcey, Le Procès de la liberté. Une histoire souterraine du xixe siècle en France, Paris, La Découverte, 2016. Retour au texte

55 Les exemples seraient vraiment très nombreux. Voir par exemple Howard Zinn, Histoire populaire…, op. cit., p. 236. Retour au texte

56 Notamment Paul Gilroy, L’Atlantique noir…, op. cit., p. 72-76. Retour au texte

57 Gilles Havard, Histoire…, op. cit., p. 57. Retour au texte

58 Paul Gilroy, L’Atlantique noir…, op. cit., p. 28. Retour au texte

59 Jacques Rancière, Les Noms de l’histoire…, op. cit., p. 189. Retour au texte

60 Maurizio Gribaudi, Itinéraires ouvriers. Espaces et groupes sociaux à Turin dans la première moitié du xxe siècle, Paris, Éditions de l’EHESS, 1987. Retour au texte

61 Edward P. Thompson, La Formation…, op. cit., p. 93. Retour au texte

62 Gilles Havard, Histoire…, op. cit., p. 162. Retour au texte

63 Ibid., p. 167. Retour au texte

64 Edward P. Thompson, La Formation…, op. cit., p. 162. Retour au texte

65 Ibid., p. 455-456 : « Une identité de combattant social n’est ainsi l’expression d’aucune “culture” de quelque groupe ou sous-groupe. Elle est l’invention d’un nom pour la prise en charge de quelques actes de parole qui affirment ou récusent une configuration symbolique des rapports entre l’ordre du discours et l’ordre des états. Elle est d’abord le déni d’une exclusion fixée par la parole d’un autre ». Retour au texte

66 Howard Zinn, Histoire populaire…, op. cit., p. 15. Retour au texte

67 « This is a book about connections that have, over the centuries, usually been denied, ignored, or simply not seen » (Peter Linebaugh et Marcus Rediker, The Many-Headed Hydra…, op. cit., p. 7). Retour au texte

68 François Jarrige, La Ronde des bêtes..., op. cit., Paris, La Découverte. p. 6. Retour au texte

69 Ibid., p. 426. Retour au texte

70 Paul Gilroy, L’Atlantique noir…, op. cit., p. 98. Retour au texte

71 Michel-Rolph Trouillot, Faire taire le passé. Pouvoir et production historique, Montréal, Lux, 2025. Retour au texte

72 Howard Zinn, Histoire populaire…, op. cit., p. 226. Retour au texte

73 Edward P. Thompson, La formation…, op. cit., p. 56. Retour au texte

74 Edward P. Thompson, Misère de la théorie…, op. cit., p. 124. Retour au texte

75 Peter Linebaugh et Marcus Rediker, The Many-Headed Hydra…, op. cit., p. 21-22. Retour au texte

76 Marcus Rediker, Les révoltés de l’Amistad. Une odyssée atlantique (1839-1842), Paris, Seuil, 2015, p. 24. Retour au texte

77 Déborah Cohen, « Jacques Rancière et les mots de l’archive », Cahiers critiques de philosophie, 20, 2018, p. 171-184. Retour au texte

78 Paul Gilroy, L’Atlantique noir…, op. cit., p. 120. Retour au texte

79 Alexis Okeowo, « How Saidiya Hartman retells the history of black life. The scholar’s provocative writing illuminates stories that have long gone untold », The New Yorker, 19 octobre 2020. Retour au texte

80 Saidiya Hartman, À perte de mère. Sur les routes atlantiques de l’esclavage, Montreuil, Brook, 2023. Retour au texte

81 Jacques Rancière, Les Noms de l’histoire…, op. cit., p. 7. Retour au texte

82 Michel-Rolph Trouillot, Faire taire le passé..., op. cit., p. 80 notamment. Retour au texte

83 Gilles Havard, Histoire…, op. cit., p. 50-51. Retour au texte

84 Jérémie Foa, Tous ceux qui tombent..., op. cit. Retour au texte

85 Marcus Rediker, Les révoltés de l’Amistad…, p. 35. Retour au texte

86 Clifford D. Conner, Histoire populaire des sciences, Paris, L’Échappée, 2011. Retour au texte

87 Gilles Havard, Histoire…, op. cit., p. 106. Retour au texte

88 Jacques Rancière, Les Noms de l’histoire…, op. cit., p. 201. Retour au texte

Citer cet article

Référence électronique

Déborah Cohen, « Poétique de l’histoire populaire », Revue d’histoire sociale [En ligne], 2 | 2026, mis en ligne le 26 octobre 2026, consulté le 07 novembre 2026. URL : https://www.ouvroir.fr/rhs/index.php?id=189

Auteur

Déborah Cohen

Université de Rouen Normandie, GRHis.

Autres ressources du même auteur

  • IDREF
  • HAL
  • ISNI
  • BNF

Droits d'auteur

Licence Creative Commons Attribution – Utilisation non commerciale – Pas d’Œuvre dérivée 4.0 International (CC BY-NC-ND 4.0)