« Ein Volk, ein Reich, ein Führer » (« Un peuple, un Empire, un chef ») est sans doute le slogan le plus célèbre du « Troisième Reich », teintant le terme de « peuple1 » (Volk) d’une tache indélébile. Par ce stigmate, il a longtemps été banni de la grille d’analyse de la société allemande sous le « Troisième Reich », et son usage scientifique s’en est trouvé disqualifié. Un peuple est une construction sociale, nous apprend l’histoire2, mais sous le nazisme il était devenu bien plus : un projet politique total.
Pour comprendre la charge idéologique de ce mot, dont le sens est le reflet d’une époque, il nous faut éviter tout anachronisme et nous pencher sur ses usages et son sens mis en contexte. L’idée de peuple pouvait être exprimée par deux mots de la Lingua Tertii Imperii : Volk et Volksgemeinschaft. Ils se confondaient parfois dans les discours des dirigeants, en premier lieu Hitler, mais leurs sens étaient différents. Le premier désignait « une communauté naturelle marquée par la race et un territoire commun, partageant une même origine, une même histoire, une langue et une culture, et qui avait besoin d’une forte direction, d’une éducation et d’un endoctrinement constant3 ». Ce peuple-là était donc un groupe social, fondé sur des critères racistes largement mythifiés, car en allemand ce terme désigne bien plus que sa traduction française : une entité qui échappe au temps4. Il se définissait aussi par l’idée d’une conversion des « Allemands » à la « vision du monde » nationale-socialiste sous la direction du Führer. La « Communauté du peuple », en revanche, désignait un « slogan central du national-socialisme : des communautés de vie issues d’une communauté de sang, d’une communauté de destin, d’une communauté de croyants dans le national-socialisme, dans lesquelles les classes, les partis, les rangs et les intérêts individuels devaient être levés et remplacés au profit du besoin commun de tous les camarades de la Communauté5 ». Le « peuple » nazi était devenu un invariant raciste, quand la « Communauté » désignait un vivre ensemble, un idéal politique d’union et un projet social : une promesse d’« égalité dans la race ».
Pour toutes ces raisons, les historiennes et historiens du nazisme ont tôt fait après-guerre de réduire l’idée de « Communauté du Peuple » à un slogan de propagande, une promesse de mots et de papier, en somme à une manipulation démagogique6. En mesurant la distance entre réalité sociale et (més)usage lexical, ils voulaient dénazifier la conscience des Allemands et les prémunir de la nostalgie des « bons côtés » du nazisme. Désormais, la nazification de la société allemande par la fabrication d’une « Communauté du peuple » nationale-raciste n’est plus questionnée. La « Communauté du peuple » est considérée comme le fondement de la stabilisation du « Troisième Reich » et de sa radicalisation7. Comment dès lors l’étudier sans courir le risque de proclamer les réussites sociales et politiques du « Troisième Reich » ou de conclure à la condamnation morale de tous les Allemands ?
Pour répondre à ce défi, les historiennes et historiens du nazisme ont d’abord refusé d’étudier ce « peuple » comme un objet historique. Mais, face à la réalité de la complicité de larges pans de la société aux projets nazis, ils ont dû répondre aux défis posés par ces termes et opposer aux discours officiels les pratiques sociales. Ils ont étudié alors la « Communauté du peuple » non comme un groupe en soi, mais comme un « groupisme8 », dont ils devaient interroger les origines et l’historicité, les pratiques constitutives, exclusives et inclusives, ainsi que les rapports dialectiques des « Allemands » au pouvoir.
Le « peuple », angle mort de l’histoire sociale allemande
Le point de départ : la « Communauté du peuple » est un mythe
Là est le constat tiré par Heinrich August Winkler en 1977, dans son compte-rendu de l’ouvrage de Tim W. Mason sur l’histoire de la société allemande et des ouvriers sous le nazisme :
La Communauté du peuple resta un mythe. La propagande du régime ne pouvait pas faire des masses un groupe prêt au sacrifice, qui aurait juré aux dirigeants une constante fidélité. La conscience des intérêts conflictuels de classe était toujours présente : les ouvriers n’oubliaient pas, qu’ils étaient « en bas » et que les autres étaient « en haut ». Les nationaux-socialistes pour leur part n’osèrent pas provoquer les masses par une diminution radicale de leur niveau de vie. […] Les différences de classe ne furent pas réduites par les nationaux-socialistes, uniquement temporairement recouvertes9.
Dans le livre de Tim W. Mason, les « masses » dont parlait Heinrich August Winkler recouvraient uniquement la classe ouvrière dans une définition socio-économique stricte, celle des ouvriers d’usine, et dans une conscience politique, celle du prolétariat. Pour l’historien britannique, ces femmes et hommes avaient été marqués avant 1939 par l’exploitation accrue et la répression10. La promesse égalitaire et la conquête des ouvriers par le régime nazi avaient échoué11. Les ouvriers, le vrai peuple allemand, avaient été les héros de la résistance au nazisme, encore célébrés comme tels en RDA, tandis que le NSDAP, ses membres et ses électeurs, étaient toujours considérés comme l’émanation d’une classe moyenne prise dans la peur du déclassement12.
L’ouvrage de Tim W. Mason constituait une réponse aux voix historiennes qui commençaient à s’élever contre cette lecture réificatrice de la relation entre le peuple allemand et le pouvoir nazi. Dans l’histoire alors produite, le concept de « Communauté du peuple » avait implicitement constitué un point de référence de l’analyse de certains. Richard Grunberger s’en servit dès 1971 comme ligne directrice de sa présentation de l’histoire sociale du « Troisième Reich13 », tandis que David Schoenbaum14 ou Martin Broszat15 l’utilisèrent incidemment. David Schoenbaum affirma ainsi le « triomphe de l’égalitarisme16 » sous le « Troisième Reich ». Un des objectifs de la politique sociale du « Troisième Reich » avait été de déprolétariser le peuple ouvrier pour mieux effacer les barrières entre les classes sociales héritées de Weimar et former une « Communauté du peuple » unie « dans la race ». Un but que le régime avait, d’après l’historien britannique, largement atteint.
En revanche, la recherche dominante en histoire sociale du régime national-socialiste des années 1960-1970 se préoccupait uniquement de mesurer « le fossé séparant la promesse nationale-socialiste d’utopie sociale résumée dans la formule de propagande de Volksgemeinschaft d’une part, la structure sociale de l’autre17 ». La société et ses différentes catégories sociales étaient au cœur de ces nouvelles recherches, sous l’impulsion de Werner Conze, fondateur de l’Arbeitskreis für moderne Sozialgeschichte18 (1956), et plus tard de Jürgen Kocka19. Leurs travaux portaient alors essentiellement sur l’évolution du milieu ouvrier identifié à la grande industrie d’Allemagne de l’Ouest, et démontraient le maintien de fortes inégalités de revenus20. Le peuple, toujours ouvrier, était resté à la marge du pouvoir et n’avait pas bénéficié des avantages liés à la promesse de « Communauté du peuple ».
En réalité, dans cette bataille du peuple allemand et de son rapport au « Troisième Reich », c’est la définition même de l’histoire et de ses méthodes qui était en jeu. Depuis les années 1950, l’histoire sociale (Sozialgeschichte) était une « histoire structurelle » (Strukturgeschichte), qui étudiait les « structures sociales, processus et mouvements21 ». Elle avait triomphé, par l’analyse statistique de catégories ou classes sociales, de la vieille « histoire des peuples » (Volksgeschichte) marquée de l’empreinte nazie, qui avait entaché la pratique historienne entre 1933 et 1945 jusqu’à ceux qui, après 1945, s’en étaient détachés, dont Werner Conze22. Il fallut donc attendre les années 1980 pour que les fondements heuristiques de la recherche sur le « peuple » allemand et son rapport au pouvoir national-socialiste changent fondamentalement.
Dans les années 1980, la question d’un « peuple nazi » est enfin posée
Les années 1980 ont opéré un triple changement des termes du sujet : d’archives, de méthodes et d’outils d’analyse. La question de l’adhésion, alors au centre des analyses, posa in fine celle de l’existence d’un « peuple national-socialiste ».
Ce constat a découlé tout d’abord d’un changement de paradigme dans l’écriture de l’histoire outre-Rhin. D’autres sources et méthodes ont alors été mobilisées, qui s’appuyaient sur l’« histoire vécue » ou « histoire du quotidien » (Alltagsgeschichte) et l’oral history pratiquée dans des ateliers qui visaient à décloisonner savoirs académique et populaire, à faire l’histoire des « petites gens », des « victimes oubliées » du nazisme. De grandes enquêtes furent alors menées. L’Institut d’histoire du temps présent de Munich lança, sous la direction de Martin Broszat, le Bayern Projekt qui aboutit à la parution de six tomes entre 1977 et 1983. Partant de l’analyse de la dialectique entre les pouvoirs et la société allemande, il souligna surtout l’ampleur des accommodements populaires.
Le Projet Bavière constitua un tournant dans l’analyse des relations entre la société allemande et le « Troisième Reich », dans un contexte de remise en question des méthodes de l’histoire sociale. Pour cela, il avait changé d’échelle d’analyse en ancrant son travail dans un espace régional, et avait adopté de nouvelles sources – les rapports de situation et d’opinion des différentes institutions et organisations du « Troisième Reich23 » –, mais il ne réussit pas à faire une « histoire par en bas » des comportements populaires face au nazisme24. Le deuxième projet de recherche porta quant à lui sur les ouvriers de la Ruhr et s’intéressa à la question de la « continuité du peuple25 », à travers l’étude de l’« expérience populaire », ouvrière, depuis les années 1930. Appuyé sur des sources orales, il démontra l’ambivalence des comportements de la population allemande et l’ampleur de l’adhésion au nazisme, même dans un milieu ouvrier enraciné dans la tradition sociale-démocrate ou catholique.
Ces grandes enquêtes, ainsi que les articles novateurs publiés alors, abordèrent un nouvel aspect : les modalités d’attachement au régime par le biais de liens subjectifs et émotionnels noués entre le « peuple » et le Führer. Ces travaux s’inscrivaient dans un tournant culturel de l’histoire des fascismes impulsé dès les années 1960 par George L. Mosse26, qui contribua à orienter l’histoire sociale du nazisme vers l’étude des mentalités27. Le « peuple » ne pouvait plus être cantonné à une foule organisée dans des manifestations contraintes28. La question de l’attachement à la figure charismatique du Führer se posa alors avec acuité, notamment dans les travaux de Ian Kershaw29, mais toujours suivant une vision descendante qui tendait à invisibiliser les « Allemandes » et les « Allemands ». Il fallut attendre les travaux de Detlev Peukert pour changer de point de vue. Dans son histoire sociale de l’opinion publique sous le « Troisième Reich », il fut le premier à montrer une dynamique essentielle de fabrication de la « Communauté du peuple » : l’exclusion qui créa deux nouvelles catégories sociales, les « camarades du peuple » (Volksgenossen et Volksgenossinnen) d’une part, les « étrangers à la communauté » (Gemeinschaftsfremde) de l’autre30. À partir de ces conclusions, il n’était plus possible de voir les « Allemands » comme des sujets passifs d’un pouvoir qui leur aurait été extérieur.
La Täterforschung, un tournant
La nouvelle histoire sociale prit alors au sérieux la « vision du monde » nationale-socialiste31 et son enracinement au sein de la population, avec la diffusion d’une histoire culturelle du politique. Elle se concentra d’abord sur les bourreaux du régime32. L’essor d’une histoire du quotidien avait pu faire courir le risque d’une coupable banalisation de la vie sous le « Troisième Reich », en se focalisant sur la population majoritaire, et faire perdre de vue le point nodal du régime : son antisémitisme, concrétisé pendant la guerre par une politique systématique de destruction du monde juif européen33. En outre, la demande sociale poussait à en savoir plus sur la participation d’un nombre conséquent d’individus à la politique de persécution et d’extermination de l’Allemagne nazie, nourrie par des événements médiatiques majeurs et des initiatives politiques qui firent appel à des historiens en herbe lors de concours scolaires34.
Jusque dans les années 1980, le « peuple » avait toujours été placé hors de l’équation de la violence et du pouvoir. Daniel J. Goldhagen affirma au contraire, dans un ouvrage qui fut autant un succès médiatique qu’un objet de controverses, que la culture allemande aurait été caractérisée par un « antisémitisme éliminationniste35 » faisant de tous les « Allemands » des bourreaux. Si ses conclusions furent réfutées36, l’ouvrage posa la question de la place et du rôle de la société allemande dans la persécution des minorités et la réalisation des génocides. On put alors se demander si cette participation ne découlait pas de leur appartenance à une « Communauté du peuple » nazie37.
C’est à cette question que répondit Michael Wildt dans son livre fondateur sur la « Communauté du peuple » comme « empouvoirement » (Selbstermächtigung)38. L’historien y analysait les violences subies par les Allemands juifs, du boycott du 1er avril 1933 jusqu’au pogrom de novembre 1938, en s’appuyant sur la méthode de « description dense » de Clifford Geertz39 et la théorie sociologique de Niklas Luhmann40. Il inséra alors les violences antisémites dans les sociétés locales et les caractérisa comme un « empouvoirement », produisant exclusion des victimes et inclusion de leurs bourreaux comme du public nombreux qui y assistait. Cette étude changea le paradigme de la Täterforschung. Michael Wildt n’interrogeait pas les acteurs et leurs motifs, mais les pratiques constitutives d’une « Communauté du peuple » fondée sur les violences et l’exclusion, ouvrant un nouveau champ de recherche à l’histoire sociale du nazisme.
Étudier la « Communauté du peuple » comme outil d’analyse heuristique
La « Communauté du peuple » est désormais au cœur de la recherche en tant que promesse sociale et référentiel de comportements qui contribuèrent de manière déterminante à la nazification de la société. Pour cela, le terme a glissé d’un « groupisme » nazi qu’il s’agissait de déconstruire à un outil heuristique permettant l’analyse de la société allemande sous le nazisme. Martina Steber et Bernhard Gotto l’ont défini comme un ordre imaginé, l’utopie d’un avenir meilleur, une inscription dans un double système d’assignation, une référence et une incitation à l’action individuelle41. Cette promesse d’unité a vu son sens radicalement changer sous le « Troisième Reich » et a eu des traductions concrètes par des pratiques sociales qui placèrent les Allemandes et Allemands exclus et inclus au cœur de sa fabrique42. Les processus de « mise en communauté » (Vergemeinschaftung), par les sentiments d’appartenance, furent alors étudiés43, posant la question complexe du lien entre la société allemande et le pouvoir nazi.
Les particularités de la « Communauté du peuple » national-socialiste
Les premières recherches ont replacé la « Communauté du peuple » dans une généalogie allemande en partant des représentations de contemporains comme Hugo Plessner qui soulignait dès 1924 à quel point ce slogan avait constitué une « idole de l’époque44 ». Le terme recouvrait à l’origine un idéal politique forgé dans l’expérience commune de la Burgfrieden, le temps d’unité et de paix civile, fantasmé après-guerre, d’août 191445. Puis sa définition perdit de sa netteté sous l’action de son usage intensif. La définition du « peuple » dépendait du bord politique de celui qui y faisait appel, la « Communauté du peuple » était la métaphore de l’idéologie politique de chacun46. Au cœur du débat, les valeurs et normes politiques, le récit de l’« esprit de 1914 » et de l’expérience de la guerre forgèrent différentes versions de ce que le peuple et la sphère publique devaient être. Pour les conservateurs, la « Communauté du peuple » désignait l’espoir de la conversion des sociaux-démocrates en Allemands à part entière, quand pour les nationalistes radicaux ce terme recouvrait un but, l’unité de tous les « peuples germaniques ». Pour la gauche, la « Communauté du peuple » née de 1914 était synonyme de démocratie47. Enfin, elle devint « une des formules les plus mobilisatrices du mouvement de masse national-socialiste48 » par une inflexion nette de sa définition.
Michael Wildt a particulièrement souligné cette caractéristique, démontrant que, pour les membres du mouvement national-socialiste, la « Communauté du peuple » était fondamentalement exclusive. Les exclus « de race » ne pouvaient en négocier des critères d’appartenance irréversibles et aucune solution d’inclusion ne leur était proposée, ce qui distingue nettement le « peuple nazi » du modèle théorique de société proposé par Niklas Luhmann49. Appartenir à la « Communauté du peuple » promettait inclusion et harmonie à ses membres, mais sa caractéristique première était l’exclusion sur des critères racistes et sociodarwinistes indépassables50.
Le « peuple », dans un sens organico-biologique, en tant que « corps du peuple » (Volkskörper), était le centre intangible de la « Communauté du peuple51 ». Il n’était pas un demos, mais un ethnos. Ce « corps du peuple » devait être « guéri », dans son enveloppe physique, vécue, ressentie, et en tant que corps politique52. Les politiques racistes et de régénération sociale étaient au cœur du projet du régime. Elles constituaient « les deux faces d’une même pièce53 ». Le nazisme était autant une politique sociale en faveur des Volksgenossen qu’une biopolitique au détriment des « Juifs », Sintés et Roms, afrodescendants ou de toutes celles et ceux condamnés comme « de moindre valeur » (Minderwertige), et appelés à disparaître après l’adoption le 14 juillet 1933 de la loi sur la protection du peuple allemand « contre une progéniture souffrant de maladies héréditaires » (Gesetz zur Verhütung erbkranken Nachwuchses). Dès 1986, Gisela Bock avait démontré par l’étude de la politique de stérilisation forcée, qui fit environ 500 000 victimes femmes et hommes, que le racisme officiel du « Troisième Reich » était plus qu’une idéologie, mais définissait une relation discriminatoire entre groupes majoritaires et minoritaires au sein de la société et constituait une pratique sociale aux fondements d’un nouveau peuple allemand54.
De fait, les individus étaient inclus dans la « Communauté du peuple » par leur participation active à la réalisation de cet ordre imaginé.
Le tournant praxéologique de la recherche
Le tournant praxéologique a constitué une étape majeure dans l’approfondissement de l’histoire sociale du nazisme et de ses crimes55, étudiés à hauteur de femmes et d’hommes. Il a replacé au cœur du projet communautaire nazi les pratiques sociales des « Allemands », qui fixèrent la frontière entre inclus et exclus et contribuèrent à fabriquer un ordre social particulièrement inégal. En cela, ce nouveau paradigme se différencie des réflexions de Martin Broszat56 et Detlev Peukert57, qui avaient avancé que les dirigeants devaient toujours faire référence à des ennemis intérieurs et extérieurs pour obtenir l’adhésion des « Allemands » et des « Allemandes » à leur projet. C’est une approche bottom-up qu’il fallait adopter et prendre comme sujet d’analyse les pratiques sociales des « Allemands » pour lesquels l’appartenance à la « Communauté » constitua un appel et un référentiel à l’action individuelle.
Cette approche prend ses racines dans les réflexions qui renouvelèrent l’histoire sociale dans les années 1990, sous la plume d’Alf Lüdtke en Allemagne ou de Bernard Lepetit en France. Pour Lüdtke, « les individus et les groupes ne façonnent pas le profil de leurs perceptions et de leurs actions au-delà, mais dans et par les relations sociales58 », tandis que Lepetit proposait d’analyser la société « comme une catégorie de la pratique sociale, c’est-à-dire de considérer que les identités sociales ou les liens sociaux n’ont pas de nature, mais seulement des usages59 ». L’histoire du quotidien (Alltagsgeschichte) permet par un changement d’échelle de comprendre celles et ceux qui vivent et font l’histoire à partir de l’analyse de leurs relations interpersonnelles et de leurs implications politiques. Dans ce cadre, le peuple se définit sous l’action du sentiment d’appartenance de ses membres et des pratiques sociales constitutives de cette appartenance.
Frank Bajohr a donné une importance centrale aux pratiques dans les mécanismes d’intégration sociale à une « Communauté du peuple » qu’il identifie à une « Communauté de l’action ». Il souligne ainsi que les dynamiques d’inclusion découlaient d’une participation concrète des individus au nouvel ordre social nazi, non par conviction idéologique mais par volonté d’ascension sociale60. L’adhésion aux critères d’inclusion et d’exclusion nazis n’était pas nécessaire à son existence. L’approche par les pratiques a particulièrement inspiré l’histoire des femmes et des genres, qui étudie les « rapports sociaux fondés sur les différences perçues entre les sexes pour identifier les rapports de pouvoir61 ». Ainsi Nicole Kramer, dans son étude sur les femmes « allemandes » à l’arrière pendant la Seconde Guerre mondiale, a conclu que la mobilisation avait été le principe d’organisation du pouvoir national-socialiste : les femmes en avaient été aussi des actrices majeures en s’adaptant aux objectifs du régime et en les modifiant le cas échéant, pas toujours par accord idéologique, mais plus souvent par intérêt personnel62.
En soulignant les pratiques, pacifiques ou violentes aux fondements du « peuple » allemand, c’est une intégration fonctionnelle préalable dans la société nazie qui ressort. Le risque est alors de rendre tous les « Allemands » complices et coupables des crimes commis en leur nom, comme s’ils « avaient été pénétrés par des ingrédients cruciaux de la “vision du monde” (Weltanschauung) nazie63 » sans même le vouloir. Mais n’est-ce pas là le propre des membres d’une société prise dans les ambitions d’un régime criminel qui les dépassent ? Les chercheurs travaillant sur les crimes et génocides ont ainsi suivi plusieurs axes de réflexion pour interroger les motivations des « Allemands », donc leurs sentiments d’appartenance, et pour se pencher sur les conséquences de cette appartenance sur les représentations des individus. Certains se sont concentrés sur les élites nazies ou des groupes de criminels par un travail biographique creusant la grille générationnelle et l’argument idéologique64. D’autres ont fait du « Troisième Reich » une « dictature consensuelle » (Gefälligkeitsdiktatur ou Zustimmungsdiktatur), une « dictature au service du peuple » (Volksstaat) par les avantages proposés65 ou les pratiques sociales et politiques profitant exclusivement aux Volksgenossen66. Pour d’autres enfin, la participation au nouvel ordre social créa une nouvelle normalité, une nouvelle morale où la violence était devenue légitime67. Pour Moritz Föllmer, les Allemands ont subi des modifications massives de leur individualité sous l’action des pratiques sociales des deux dictatures allemandes, car « l’individualité et la communauté étaient compatibles et même se renforçaient mutuellement68 ». L’appartenance et le sentiment d’appartenance à la « Communauté du peuple » avaient créé un nouveau « peuple ».
La Volksgemeinschaft au cœur de la dialectique du pouvoir
L’Alltagsgeschichte n’est pas seulement une approche souhaitant faire une histoire « par en bas », inscrite dans l’expérience vécue des individus, grands et petits, femmes et hommes. Elle a aussi pour ambition de replacer les relations de pouvoir au cœur du corps social, de redéfinir la « domination comme une pratique sociale69 ». Les dirigeants du « Mouvement » avaient pour objectif de neutraliser toute opposition, notamment ouvrière70, et de convertir les indécis71. Bien plus, la « Communauté du peuple » impliquait un degré de participation des Volksgenossen et Volksgenossinnen au pouvoir, dont il fallait faire des militants actifs du « Mouvement ». La « Communauté du peuple » était un appel à l’action en direction du Führer. À partir de 1933, tout un modèle de comportement politique et un nouveau « sens du jeu » furent définis en partie par les « Allemands ». Parler de propagande – dans laquelle la « Communauté du peuple » avait certes une place de choix72 – ou d’embrigadement dans les organisations du Mouvement ne suffit plus.
C’est ce que souligne Janosch Steuwer dans son livre portant sur 140 journaux intimes qu’il étudie autant comme témoignages que comme instruments de positionnement face au nouveau régime. Il montre ainsi que la période 1933-1934 fut un temps d’établissement des relations au « Troisième Reich » dans une dynamique de politisation qui interdit toute apathie et à laquelle de nombreux « Allemands » prirent une part active. Dans la « vision du monde » nationale-socialiste, le « peuple » devait s’identifier à une « race » et à son Führer, et de nombreux « Allemands » répondirent à cet appel.
Adopter une perspective au ras du sol permet de dépasser le débat ancien sur l’opinion publique allemande qui ne permet pas de saisir la charge de transformation sociale du nazisme. Peter Longerich, dans son ouvrage sur les « Volksgenossen à contre cœur73 », montre à raison, en s’appuyant sur un vaste ensemble de rapports dont il a une maitrise approfondie74, qu’il est nécessaire de mobiliser plusieurs grilles d’analyse pour étudier les relations entre le « peuple » allemand et son Führer. Mais on ne peut plus les résumer à la passivité, au manque d’intérêt politique et de courage ou au scepticisme. L’affermissement du « Troisième Reich » ne peut se réduire à une lecture top-down d’une dictature qui aurait essentiellement reposé sur le contrôle des médias et de l’opinion publique ainsi que sur la répression.
Pour étudier les actions individuelles des « Allemands » en situation de dictature, Alf Lüdtke avait forgé le terme d’Eigensinn, de « liberté arrêtée à l’intérieur de la servitude75 ». Il voulait par ce biais explorer « tout ce qui se rapporte à l’individu : présuppositions, pensées, comportements et pratiques, actions et refus d’agir dont le centre est le moi, le soi76 », la volonté aussi pour chacun de demeurer soi-même (Beharrungsvermögen) dans un « champ de forces sociales » marqué par des dynamiques d’exclusion irréversibles et auquel nul ne pouvait échapper77. Le « peuple » et la « Communauté du peuple » national-socialiste étaient devenus le premier collectif d’appartenance des « Allemands ». Y appartenir n’était pas un choix, en être définitivement exclu non plus. Mais participer à l’ordre politique de la « Communauté du peuple » prit de multiples formes et revêtit de nombreux usages que les « Allemands » purent négocier, comme à l’occasion du 1er mai qui devint à partir de 1933 une fête officielle du « Troisième Reich78 ».
Dès 1934, les fêtes officielles de la journée ne réussirent pas à faire de tous les « Allemands » des militants enthousiastes du national-socialisme, mais sans que les comportements individuels rétifs de nombre d’entre eux ne fassent échouer le projet communautaire nazi. Au contraire, deux modèles de participation politique, attachés à deux « Communautés émotionnelles » et deux imaginaires sociaux complémentaires furent redéfinis sous l’action des « Allemands79 ». À la nouvelle image de soi et au nouveau modèle de comportement politique défini par les plus militants en 1933 répondit dès 1934 la démobilisation émotionnelle et physique des simples « Allemands » et au droit dont ils se saisirent, à partir de 1935, de se plaindre de l’ordre contraint de l’enthousiasme politique. Il n’y avait pas une seule « Communauté du peuple » nazie. Elle recouvrait plusieurs usages, imaginaires sociaux, pratiques et comportements à l’intérieur des limites de l’exclusion.
Conclusion
Faire l’histoire du « peuple » allemand permet de retracer la généalogie d’une histoire sociale qui a su dépasser une analyse structurelle et catégorielle fondée sur les statistiques, qui conduisait à une réification de ses objets d’étude. Pour cela, il a fallu transformer un slogan de propagande en outil heuristique. « Peuple » et « Communauté du peuple » étaient intrinsèquement liés sous le « Troisième Reich », le « peuple » comme ethnos, la « Communauté du peuple » comme utopie et cadre de référence appelant à l’action individuelle ou à la mobilisation, même sans enthousiasme, en faveur du « Troisième Reich », du « peuple » et du Führer.
Se pencher sur les contours et mécanismes sociaux aux fondements du « peuple nazi » est essentiel à la compréhension des relations complexes et ambivalentes entre la société allemande et le « Troisième Reich », et à l’analyse de la domination comme pratique sociale, car cela permet de dépasser une lecture utilitariste de la question de l’assentiment populaire. Faire l’histoire sociale du nazisme propose un nouveau paradigme à l’étude du national-socialisme et du « Troisième Reich ». Le sentiment d’appartenance à la « Communauté du peuple », créé et négocié en partie par les « Allemands » entre 1933 et 1934, à l’intérieur des limites rigides de l’exclusion, recouvrit des usages, pratiques, motivations et imaginaires sociaux multiples et fluctuants qui contribuèrent autant à la stabilisation du « Troisième Reich » qu’à la radicalisation de ses politiques criminelles.
