Il est parfois des moments/évènements que l’on pensait bien connaître. Puis certains ouvrages vous rattrapent et, par leur changement de focale ou par leur érudition, vous les font redécouvrir et vous rappellent que l’histoire n’est pas figée. C’est le cas des Fronts populaires. Une perspective mondiale (1934-1938) sous la direction de Jean Vigreux et Serge Wolikow1, et de La Guerre d’Espagne, 1936-1939. La démocratie assassinée de François Godicheau, Pierre Salmon et Mercedes Yusta, tous deux sortis à l’occasion des commémorations de 1936.
Ce dernier livre, paru aux éditions Tallandier, propose la synthèse (de 480 pages tout de même) la plus récente et la plus complète en français de la guerre d’Espagne qui, par sa proximité géographique et politique en 1936, était rapidement devenue une « affaire française » et, par les différentes ingérences étrangères, une crise internationale. Si tous ces éléments sont évidemment rappelés, l’intérêt de l’ouvrage réside dans son approche globale et dans sa chronologie élargie, qui ne se limite pas aux trois années de guerre civile mais déborde des années 1920 jusqu’aux années 1950, pour mieux comprendre les fractures espagnoles à l’origine et résultantes de cette guerre. Toutes les dimensions de la société ibérique du premier vingtième siècle sont abordées : politiques et étatiques (l’Espagne ne connaît pas moins de trois régimes différents en dix ans), sociales, économiques, culturelles, religieuses, coloniales…
Ainsi, de la fascisation de la droite espagnole qui accompagne les débuts de la République en 1931, au poids de l’armée et de l’Église – opposée aux velléités républicaines de laïcisation –, en passant par la désinformation/manipulation de la presse, le contexte préputschiste est analysé en détail. Puis, à la suite de l’échec du pronunciamiento, le basculement dans une guerre longue, moderne et totale ouvre sur le volet militaire et politique de l’évènement. Guerre d’extermination ou croisade pour les « rebelles » contre guerre antifasciste ou révolutionnaire pour le camp républicain ; internationalisation du conflit et centralisation de l’État (à construire d’un côté, à reconstruire de l’autre) ; rapports de force entre les deux camps et en interne ; batailles et défaites républicaines jusqu’au putsch final de Casado : tous ces éléments offrent une analyse complète de la guerre d’Espagne jusqu’à la chute de la République espagnole.
Mais les auteurs montrent que, si d’un point de vue militaire la victoire franquiste est acquise le 1er avril 1939, la guerre, elle, n’est pas terminée (Franco le dit lui-même). Car après avoir vaincu, et faute de pouvoir convaincre, le nouvel État franquiste va prolonger la violence de guerre (elle-même héritée des guerres coloniales au Maroc) contre ses opposants pour expurger « l’Anti-Espagne » de la nouvelle société espagnole. Un million de prisonniers vont faire de l’Espagne la plus grande prison d’Europe de l’Ouest, et plus de 30 000 morts s’ajouteront aux quelque 120 000 victimes des franquistes pendant la guerre (contre 50 000 côté républicain). Enfin, le Mouvement national (Franco trouvant le mot « parti » trop libéral), hydre tentaculaire, encadrera et contrôlera toute la société franquiste, en lui imposant une véritable chape de plomb pendant des décennies.
Nourri de l’historiographie la plus actuelle (la quasi-totalité des références bibliographiques date du 21e siècle) et agrémenté d’un livret-couleurs ainsi que d’illustrations (photos, cartes), ce livre fera incontestablement date.
