Édouard Sill, « L’illusion lyrique ». Le volontariat international combattant dans la guerre d’Espagne

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Édouard Sill, « L’illusion lyrique ». Le volontariat international combattant dans la guerre d’Espagne, Paris, Éditions de la Sorbonne, 2024, 333 p.

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Tiré de sa thèse soutenue en 2019, le livre d’Édouard Sill vient compléter l’ouvrage francophone qui faisait jusqu’ici référence, à savoir L’Espoir guidait leurs pas de Rémi Skoutelsky1. Nous spécifions « francophone » car en réalité plusieurs milliers d’ouvrages ont été publiés à travers le monde sur le volontariat international durant la guerre d’Espagne. Cette production historiographique prouve, si cela était encore nécessaire, à quel point cet épisode a marqué l’histoire mondiale du 20e siècle. Grâce, entre autres, à l’ouverture des archives soviétiques, Édouard Sill réinterroge donc un phénomène non pas inédit sur le fond (Garibadiens et Philhellènes du 19e siècle avaient déjà ouvert la voie), mais dans sa forme, car jamais une mobilisation transnationale combattante n’avait connu un tel engouement, avec plusieurs dizaines de milliers de volontaires accourus pour la cause, ou les causes devrait-on plutôt dire.

En effet, l’ouvrage ne se limite pas à l’engagement pour l’Espagne républicaine, mais aborde également celui en faveur des franquistes, de même qu’il ne se focalise pas sur les seuls Français, mais embrasse toutes les nationalités (nous reviendrons sur ce point) et aborde également les différentes structures d’accueil. Car si les Brigades internationales ont concentré jusqu’ici l’essentiel du regard historien – puisqu’elles ont organisé, et de loin, le plus grand nombre de combattants – elles n’ont pas pour autant été les seules à le faire. Le livre propose ainsi une synthèse globale d’un mouvement/moment international unique à la veille de la Seconde Guerre mondiale. Vouloir résumer ici les quelque 300 pages de l’ouvrage serait illusoire, tant il est riche et érudit. Nous nous limiterons donc à souligner les apports de l’étude qui nous semblent novateurs ou qui renouvellent nos connaissances.

Si les grandes motivations pour rejoindre l’Espagne sont connues (antifascisme ou anticommunisme selon le camp), Édouard Sill introduit pour le cas des « volontaires de la Liberté » une dimension nouvelle : le « besoin d’Espagne ». C’est-à-dire, un motif moins politique que moral, visant à venir aider les Espagnols, comme pour suppléer à l’inaction coupable des États et faire ainsi acte de solidarité internationale par le don de soi. Bien sûr, la dimension antifasciste n’est pas effacée, en particulier pour les volontaires exilés italiens, pour qui l’esprit de revanche sur le fascisme mussolinien est omniprésent, mais le volet émotionnel s’avère également prégnant. Ce qui ne sera d’ailleurs pas sans créer pour eux de lourdes désillusions une fois arrivés sur place et que la guerre va s’inscrire dans la durée.

Édouard Sill interroge également les facteurs favorisant le départ de ces combattants. D’origine ouvrière pour nombre d’entre eux, l’auteur relève que la profession déclarée n’est pas pour autant synonyme de métier exercé. En réalité ces « fils de la crise » sont souvent des précaires, chômeurs ou saisonniers, pour qui le départ vers l’Espagne ne signifiait pas rupture de carrière professionnelle. De même, si soixante-dix-sept nationalités sont présentes sur le théâtre de guerre espagnol, cette mobilisation mondiale est d’abord et avant tout européenne. Un seul fait suffit à l’illustrer : la moitié de tous les volontaires internationaux viennent des seules France et Belgique, qu’ils soient français, belges ou immigrés (italiens, polonais, espagnols…).

Au total, ils sont ainsi environ 35 000 (les chiffres varient selon les études mais s’accordent autour de cette évaluation) à s’engager dans les Brigades internationales et 5 000 dans les autres formations miliciennes, qu’elles soient anarchistes, POUMistes, socialistes… contre quelques milliers seulement pour le camp franquiste (Français, Irlandais et Portugais principalement). En face, les putschistes ont recours à des aides extérieures étatiques, avec l’apport de soldats allemands et italiens en plus grand nombre et ce malgré le pacte de non-intervention. Quant au succès des Brigades internationales, il n’est pas le fruit d’un enrôlement massif voulu par le Komintern et ses sections nationales comme cela a pu être avancé parfois, mais bien plus le reflet de structures transnationales qui ont facilité un élan préexistant et permis de démultiplier les vocations, à l’heure des Fronts populaires enthousiastes.

Paradoxalement, cet afflux d’étrangers ne facilite pas la tâche des républicains espagnols, sur le plan diplomatique comme sur le plan militaire. Mise devant le fait accompli dès l’été 1936, au moment de la bataille de Madrid (avant même la création des internationales, qui n’intervient qu’à l’automne), la République espagnole aurait préféré recevoir des armes de la part des démocraties européennes plutôt que des combattants qui n’avaient parfois aucune expérience militaire. De plus, alors qu’elle dénonce le soutien allemand et italien aux armées de Franco, l’irruption de volontaires internationaux à ses côtés affaiblit sa position. Elle doit se résoudre à les régulariser en 1937 dans un dispositif militaire plus classique, qui provoque oppositions et désillusions chez de nombreux volontaires des milices (« miliciens oui ! soldats non ! ») mais touche moins les brigadistes, du fait d’une autonomie relative conservée par les Brigades internationales jusqu’à leur dissolution en septembre 1938.

Si ce renfort de volontaires n’est en réalité véritablement efficient qu’en 1936 sur le plan militaire, Édouard Sill réévalue à l’inverse l’apport du service sanitaire international des Brigades. Alors que l’Espagne républicaine manquait de personnel médical formé et de structures pour soigner les blessés, la SSI permet la venue en Espagne de près de deux mille volontaires médecins, infirmier(e)s, brancardiers, plus de 150 ambulances et véhicules sanitaires, l’installation d’hôpitaux de campagne, de cliniques, de maisons de convalescence et de rééducation pour plusieurs milliers de lits. C’est également l’espace du volontariat féminin qui, très vite exclu du champ militaire, peut trouver ici le moyen de son expression, malgré la misogynie maladive d’André Marty.

Nous aurions encore beaucoup à écrire, en particulier sur l’excellent dernier chapitre consacré à l’inscription du phénomène sur le temps long, mais nous préférons nous arrêter ici pour laisser aux lecteurs le plaisir de découvrir les autres aspects passionnants de l’ouvrage. Aussi, en dehors de graphiques hélas peu lisibles, nous ne pouvons que féliciter Édouard Sill pour son travail et en recommander la lecture.

Notes

1 Rémi Skoutelsky, L’Espoir guidait leurs pas. Les volontaires français en Espagne républicaine. Les volontaires français dans les Brigades internationales, 1936-1939, Paris, Grasset, 1998. Return to text

References

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Morgan Poggioli, « Édouard Sill, « L’illusion lyrique ». Le volontariat international combattant dans la guerre d’Espagne », Revue d’histoire sociale [Online], 2 | 2026, Online since 26 October 2026, connection on 07 November 2026. URL : https://www.ouvroir.fr/rhs/index.php?id=313

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Morgan Poggioli

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