Nicolas Renahy, Jusqu’au bout. Vieillir et résister dans le monde ouvrier

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Nicolas Renahy, Jusqu’au bout. Vieillir et résister dans le monde ouvrier, Paris, La Découverte, coll. « L’envers des faits », 2024, 208 p.

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Sociologue des classes populaires et des mondes ruraux, Nicolas Renahy propose avec cet ouvrage une étude sociologique sur la vieillesse ouvrière. Dans la filiation d’un de ses premiers livres Les Gars du coin1, assumant l’héritage bourdieusien de La Misère du monde2 et dans la veine de Ceux qui restent3 de Benoît Coquard – son collègue du CESAER –, l’auteur nous livre ici une enquête ethnographique sensible en pays montbéliardais, avec Christian Corouge dans le rôle d’entremetteur et de guide dans ce groupe d’ancien·ne·s ouvrier·e·s syndiqué·e·s CGT de l’usine de Peugeot-Sochaux.

À travers leur quotidien et leur passé militant (mais pas seulement), Nicolas Renahy offre une plongée dans la vie ordinaire des retraités de la classe ouvrière, qui représentent près d’un tiers des retraités actuels, mais dont le monde s’est effondré avec la désindustrialisation. Dès lors, comment concilier fin de vie active et activisme militant ? À l’heure de la retraite, quelles formes nouvelles de solidarité peuvent se mettre en place pour prolonger celles de l’usine ? Sont-elles toujours possibles ? C’est à ces questions, et à bien d’autres, que tente de répondre ce livre à travers les récits de vie de cette catégorie de retraités bien souvent invisibilisés.

Mêlant parcours individuels et élaboration d’un collectif, c’est à la fois l’histoire, le présent et la mémoire de ces hommes et de ces femmes qui nous sont donnés à lire à travers leurs mobilisations passées (la grève fondatrice de 1989), les liens et l’entraide maintenus après leur départ de l’usine, les modalités diverses mais possibles de l’engagement une fois la retraite arrivée. À l’intérieur de ce groupe se distinguent des expériences d’injustice particulières, symbolisées par la figure des ouvrières ou celle des travailleurs immigrés. Mais l’enquête n’élude pas non plus ceux et celles pour qui la fin de la vie active fut également synonyme de démobilisation, voire de rejet d’un passé douloureux. Le témoignage de Gérard est à cet égard très parlant.

Au-delà de l’approche militante sont également abordés les difficultés financières, les problèmes de santé, les deuils qui touchent ces ouvrier·e·s dont les corps ont été usés par l’usine et dont l’espérance de vie est moindre (entre 3 et 5 ans selon le sexe) que celle des cadres. Point remarquable : le rôle que la culture a pu jouer dans leur existence. Facteur d’émancipation, elle a tenu ici une place importante, parfois originale, entre la troupe de théâtre militant « Chech’ Papiers » des ouvriers tunisiens, les groupes Medvedkine mêlant ouvriers et techniciens du cinéma, ou les plus traditionnelles bibliothèques politiques et syndicales.

À l’issue de la lecture, ce sont de nouvelles de formes de sociabilité – particulièrement celles du care, dans un département où près de la moitié de la population vit dans un désert médical – qui s’affirment et rendent compte des voies de résistance déployées par ces cégétistes à la retraite. Bien sûr, ce groupe n’est pas nécessairement représentatif de tous les retraités ouvriers ; bien sûr, tous les ouvriers retraités n’étaient pas syndiqués ; il n’en demeure pas moins que ces portraits d’anciens de « la Peuge » présentent un caractère d’exemplarité qui permet à ce livre de nous offrir des passages émouvants sur le quotidien loin d’être anecdotique de ces retraités, ainsi que de riches enseignements sociologiques sur le « troisième âge » des classes populaires. Dans le cas contraire, il n’aurait pas obtenu le prix 2025 du meilleur ouvrage sur le monde du travail : mérité !

Notes

1 Nicolas Renahy, Les Gars du coin. Enquête sur une jeunesse rurale, Paris, La Découverte, 2005. Return to text

2 Pierre Bourdieu (dir.), La Misère du monde, Paris, Seuil, 1993. Return to text

3 Benoît Coquard, Ceux qui restent. Faire sa vie dans les campagnes en déclin, Paris, La Découverte, 2019. Return to text

References

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Morgan Poggioli, « Nicolas Renahy, Jusqu’au bout. Vieillir et résister dans le monde ouvrier », Revue d’histoire sociale [Online], 2 | 2026, Online since 26 October 2026, connection on 07 November 2026. URL : https://www.ouvroir.fr/rhs/index.php?id=317

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Morgan Poggioli

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