À la recherche du peuple russe. Des usages d’Augustin Thierry dans l’écriture d’une contre-histoire de la Russie (19e siècle)

DOI : 10.57086/rhs.207

Abstracts

Si l’institutionnalisation de l’histoire de l’État-nation au 19e siècle est désormais bien étudiée, il n’en va pas de même de l’essor de l’histoire du peuple. Nous affirmons pourtant que celle-ci constitue un dispositif discursif distinct. Il est utile, pour en mesurer le développement, de reconstituer les circulations et transpositions de modèles d’un contexte national à un autre. L’article analyse trois réceptions du dispositif discursif élaboré par Augustin Thierry durant la Restauration. Ce dispositif est mobilisé pour écrire une contre-histoire de la Russie impliquant, contre l’histoire officielle de l’État-nation, la mise en valeur du rôle du peuple. Le jeu de similitudes et de contrastes entre ces trois réceptions met en lumière les ambiguïtés constitutives de la notion de peuple, ainsi que de la persona d’historien·ne du peuple. L’étude porte successivement sur l’histoire du peuple comme ethnie (chez les slavophiles), comme potentiel (chez Alexandre Herzen) et comme classe (chez Gueorgui Plekhanov).

While the institutionalization of the history of the nation-state during the 19th century is now well-researched, the same cannot be said of the flourishing of people’s history. We claim, however, that the latter constitutes a distinct discursive device. One way to assess its development is to trace the circulation and transposition of models from one national context to another. The paper analyzes three receptions of the discursive device developed by Augustin Thierry during the French Restoration. This device is used to write a counter-history of Russia – emphasizing, contrary to the official history of the nation-state, the role of the people. The interplay of similarities and contrasts among these three receptions highlights the inherent ambiguities of the notion of “the people”, as well as of the persona of the people’s historian. The study successively examines the history of the people as ethnic group (within the slavophile movement), as potential (in the historical writings of Alexander Herzen), and as class (in the historical writings of Georgi Plekhanov).

Outline

Text

Que l’établissement de la profession historienne, intervenu dans la majorité des pays occidentaux au cours de la seconde moitié du 19e siècle, soit lié à l’affirmation des États-nations n’est désormais plus à prouver1. Les effets de ce lien sur la construction de l’objet et du sujet de l’histoire savante sont eux aussi bien documentés. L’intérêt du savant2 se porte prioritairement sur les institutions politiques centralisées, conçues comme véhicule de l’unité nationale3. Un tel savant, s’adressant à ses pairs, se pense professionnel car objectif : arraché à l’arbitraire individuel, à l’esprit de clocher et de parti par la maîtrise de techniques spécialisées et le développement d’une constellation de vertus4. Parmi celles-ci, le désintéressement, conçu comme neutralisation des intérêts particuliers, joue un rôle cardinal5. Cette revendication à l’universel n’est possible que parce que « des agents qui ont intérêt à l’universel créent un jeu dans lequel l’universel rapporte des intérêts6 ». Un jeu – celui du champ savant – lui-même inscrit dans l’espace des professions et/ou dans l’espace bureaucratique, c’est-à-dire, d’une manière ou d’une autre, dans un rapport à l’État7.

L’affirmation de l’État-nation dans et par l’histoire procède, à suivre Foucault, de la domestication d’une « contre-histoire8 » antérieure. Cette dernière (Foucault évoque les récits anglais du joug normand du 17e siècle et l’histoire nobiliaire française du siècle suivant) ne traitait pas des rois et des grandes lignées, mais des « peuples » ou des « nations », au sens ancien, vague et malléable, de groupes multiples supposés dotés d’une existence empirique et d’une essence ethnohistorique. Les membres de ces groupes sont présumés partager des mœurs (notamment religieuses), une mémoire et, parfois, une langue et une origine géographique. La contre-histoire des 17e-18e siècles érigeait la lutte pluriséculaire entre de tels peuples en principe ultime d’intelligibilité du passé. Loin de tout désintéressement, l’historien revendiquait son appartenance à l’un des groupes en lutte ; un groupe supposé, malgré sa supériorité, avoir subi une conquête expliquant sa déchéance ultérieure. L’intervention historienne était présentée comme « élément tactique à l’intérieur de la guerre réelle qu’on mène9 ».

Mais s’il est vrai qu’au tournant du 19e siècle cette contre-histoire disparaît au profit des romans de l’État, que faire des « histoires des peuples » (people’s histories) qui prolifèrent au cours de ce même siècle10 ? Les grands personnages, événements, institutions y apparaissent pris dans un courant sous-jacent qui constitue l’objet propre de l’historien·ne : la formation sociale, morale et intellectuelle d’un peuple par lui-même. Cette formation survient en réponse aux expériences de ces groupes qui, en l’absence de titres ou de lignée fameuse, sont couramment présumés dépourvus de traditions, de qualités et de rôle historique. L’historien·ne peut alors se présenter en amoureux·se de ce peuple digne d’être traqué dans les lacunes des archives. La professionnalisation de l’histoire tend à assimiler cette posture à l’amateurisme et à la littérature. Néanmoins, certains historiens du peuple se voient attribuer, aux côtés des fondateurs de discipline, le statut de génies inclassables ; aussi suspects que visionnaires, ils sont régulièrement convoqués lorsqu’on prétend redonner du champ ou du souffle au métier. Si Michelet constitue un cas d’école11, c’est également vrai d’Augustin Thierry. Plusieurs travaux récents, dont un ouvrage fondateur de Florence Hulak12, ont souligné la singularité du « dispositif discursif13 » inventé par Thierry durant la Restauration, à distance tant de l’histoire racialiste de son frère Amédée que de l’histoire de l’État-nation de Guizot. L’« idée cardinale » à laquelle le dispositif de Thierry donne corps, « inconnue du xviiie siècle et vite dissipée par les histoires nationales, [est que] le véritable sujet de l’histoire n’est pas le groupe vainqueur mais la masse silencieuse des vaincus14 ».

Néanmoins, il existe encore peu de travaux sur les historien·nes du peuple non canonisé·es, et sur les circulations internationales des pratiques et des modèles. Florence Hulak a montré que les ambiguïtés du dispositif de Thierry l’ouvrent à des destins variés. Durant le moment 1848, un Michelet inquiet de la désunion sociale se l’approprie dans une démarche d’instruction nationale, tandis que Marx et Engels font de la lutte un principe universel ancré dans les lois du développement économique15. Néanmoins, le contexte dans lequel l’œuvre de Thierry connaît la réception la plus variée et durable est peut-être celui de la Russie16. Cette réception s’explique par la manière singulière dont les élites russes interrogent l’identité et l’avenir de leur nation face à l’Europe. La Russie est-elle vouée à être, ou bien l’Autre éternellement primitive, ou bien l’imitatrice servile ? Ne peut-on lui composer un autre destin ? Et pourquoi ne pas convoquer à cette fin Augustin Thierry, cet illustre Français attribuant les progrès des nations européennes aux résistances des peuples opprimés ?

Une étude exhaustive des usages de Thierry par les élites russes du 19e siècle excéderait les possibilités de cet article (et les compétences linguistiques actuelles de l’autrice). Notre sélection est guidée par deux principes. 1) Nous nous concentrons sur des acteurs qui mobilisent Thierry pour promouvoir des contre-figures du peuple et du sujet savant, opposées à celles simultanément promues par les élites au pouvoir17. C’est pourquoi nous ne nous attarderons pas sur Mikhaïl Pogodine, qui invoque l’autorité de Thierry pour asseoir celle de l’État impérial. 2) Nous avons sélectionné trois cas qui, par leurs contrastes, font ressortir la plasticité du dispositif de Thierry. Après une brève reconstruction de l’histoire du peuple élaborée par celui-ci, nous examinerons ses usages par les slavophiles et par Alexandre Herzen (au tournant des années 1850), puis par Gueorgui Plekhanov (au tournant du 20e siècle). L’approche adoptée relève de l’histoire intellectuelle et de l’épistémologie. Nous abordons, sans pouvoir les épuiser, les deux questions suivantes :

  1. Quelles figures du « peuple » ces histoires élaborent-elles ? Dans quelle mesure font-elles jouer d’autres modalités d’identification collective – l’ethnie, la classe ?
  2. Quelles personae savantes18 ces histoires construisent-elles ? Quel rapport de telles figures entretiennent-elles avec d’autres – l’historien militant de la lutte des nations, l’historien professionnel en voie de codification, l’historien·ne populaire19 ?

Transmettre le glorieux pedigree des peuples opprimés : Augustin Thierry

Le dispositif inventé par Thierry repose sur l’assimilation de deux discours qui, au siècle précédent, se disputaient la représentation des collectivités humaines dans le temps20. L’histoire de la lutte des peuples ou des nations érigeait un groupe ethnohistorique vaincu en héros secret du passé. L’histoire libérale de la civilisation faisait du développement de la société civile le principe impersonnel d’un progrès uniforme21. Thierry fait jouer ces discours l’un contre l’autre, à partir d’une reconstruction en miroir de l’histoire anglaise22 et française23.

Celui qui a connu les « émotions politiques, l’enthousiasme et les douleurs de notre grande révolution24 » puis le drame de la Restauration refuse d’envisager le progrès comme un processus continu et impersonnel. Ses récits portent sur des groupes historiques particularisés. Pour autant, il refuse de ramener ces groupes à une essence ethnique. Le peuple anglais n’existe à l’orée du récit que comme agrégat de tribus25 ; le peuple français, comme ces « populations différentes d’origine et de langage » que comprend « le nom de Gaulois26 ». Ce qui confère à ces populations disparates l’unité et les qualités d’un héros, c’est l’expérience de la conquête et de la domination par un peuple étranger (normand ou franc). Les populations se voient alors ramassées en un « ordre plébéien27 » partageant l’expérience de l’exploitation, de l’oppression et de la résistance. Une telle expérience partagée débouche sur l’établissement d’un « pacte social28 », et stimule l’universalisation des valeurs du groupe. Autrement dit, le peuple de ces histoires est un devenir (et un progrès) plutôt qu’une essence. Certes, Thierry emploie le terme de « race ». Mais dans un contexte où celui-ci désigne principalement les lignées nobles, un tel geste a valeur de subversion29. La « vraie » race, c’est la plèbe vaincue, opprimée et résistante, avec sa « tradition populaire30 ».

Par quelles voies Thierry prétend-il reconstituer la formation d’un tel agent collectif ? Le savant invoque sa propre inscription dans l’histoire, et son expérience des « révolutions démocratiques31 ». Il raconte la manière dont ces événements, qui lui ont fait éprouver le « terrible réveil de ce vieil esprit [de liberté]32 », sapèrent sa confiance de jeune homme en l’autorité des livres et des professeurs (qui prétendaient que l’histoire n’est affaire que « de rois ou même de peuples conquérants33 »). Thierry dit avoir alors ressenti le besoin d’aller « remu[er] […] les archives34 » pour dégager « l’histoire populaire […] encore ensevelie dans la poussière des chroniques35 ». Mais ces archives ne se révèlent guère plus fiables que les récits établis. Rien d’étonnant à cela : les vainqueurs ont tout intérêt à travestir « l’état violent de la conquête36 » et à dépeindre les héros populaires en voleurs et bandits37. Pour déchiffrer ces lacunes et ces altérations, il faut « un nouveau travail, […] un nouvel art38 ». Celui-ci est irréductible à des règles : il exige la formation d’une « plus forte manière de sentir et de juger39 ».

Le récit d’une telle quête archivistique, ainsi que les renvois réguliers aux sources, servent bien à signaler l’appartenance du sujet au corps des « historien[s] », et Thierry est attentif à se distinguer des « moraliste[s] » dont « le goût de la masse [est la] seule règle40 ». Mais l’historien du peuple ne se prétend pas exclusivement intéressé à la vérité. La désagrégation de la plèbe anglaise41 fait redouter la dilapidation définitive de l’héritage des peuples évanouis. Or, la lutte fait toujours rage. L’exigence de vérité n’est donc pas séparable d’un désir d’infléchir le cours de l’histoire vers l’émancipation. C’est pourquoi, loin de se limiter à l’obligation de réparation envers les vaincu·es, l’histoire du peuple de Thierry constitue un « dispositif narratif de subjectivation42 ». Il s’agit de permettre à son/sa lecteur·trice d’éprouver les souffrances des vaincu·es, de faire siens leurs espoirs et d’honorer leurs combats. Conjointement à l’appareil d’administration de la preuve, le discours déploie ainsi de nombreux codes du récit épique. Le « poète populaire43 » veut susciter tour à tour l’indignation, l’admiration et, in fine, l’identification et l’engagement44. C’est pourquoi le public visé par un tel historien ne peut se limiter aux pairs : l’histoire doit « se répandre plus généralement chez nous, et devenir en quelque sorte populaire45 ». Si cette histoire du peuple participe de l’essor plus large des histoires populaires, elle ne revêt pas la forme dominante de la vulgarisation, adaptation du discours établi aux (in)capacités présumées du public populaire46. L’histoire du peuple dont Thierry devient le nom raconte la formation du peuple passé pour soutenir celle du peuple présent.

Un tel dispositif est traversé par des ambiguïtés, d’abord quant à la figure du peuple qu’il implique. Au sein de ses récits, Thierry est conduit à admettre que si l’expérience de l’oppression est nécessaire à la formation d’un peuple, elle n’est pas suffisante. Par exemple, il aurait manqué aux campagnes françaises les vestiges d’une identification ethnohistorique partagée, ce « sentiment confus47 » de l’antique municipalité romaine que les habitant·es des bourgs ont en partage. Si donc les récits de Thierry déploient une conception non-essentialiste du peuple, la capacité d’une masse opprimée à faire peuple n’en dépend pas moins, semble-t-il, de la possibilité de se donner des ancêtres et des souvenirs communs. Surtout, le dispositif de Thierry, orienté vers la formation d’une « masse nationale […] homogène48 », est mis à mal par le creusement des antagonismes de classe sous la monarchie de Juillet. Thierry refuse d’envisager qu’un groupe socio-économique particulier, se définissant par un « antagonisme né d’hier49 », puisse assumer l’héritage plébéien. Née d’une volonté de prolonger (et préserver) la Révolution, son histoire du peuple se mue, durant les années 1840, en dispositif d’incorporation des classes populaires à l’État-nation.

Ces ambiguïtés concernent indissociablement la persona de l’historien du peuple. Celui-ci se découvre menacé de l’extérieur : par l’accélération de la professionnalisation du monde des lettres, la séparation des champs de production et de circulation, l’opposition entre les codes savants et les codes « amateur », « populaire » et « littéraire ». Mais ces menaces extérieures exposent les fragilités internes de sa persona. D’abord, si l’art de faire surgir le peuple des lacunes des archives est irréductible à des règles, comment s’assurer qu’il se distingue du vulgaire « goût de la masse » soumettant les sources à sa tyrannie ? Ensuite, l’historien du peuple affiche, certes, une posture modeste d’amoureux de la plèbe du passé ; mais en s’attribuant le rôle d’exécuteur testamentaire du peuple passé, il établit son autorité sur le peuple du présent. Il risque ainsi de s’ériger en « démopède50 », juge et éducateur des classes populaires.

Régénérer la nation : les slavophiles

Le mouvement slavophile rassemble un nombre limité d’intellectuels issus de la noblesse russe51 : Alexeï Khomiakov (1804-1860), Ivan Kireïevski (1806-1856), Piotr Kireïevski (1808-1856), Constantin Aksakov (1817-1860), Youri Samarine (1819-1879). Ils ont été introduits à Thierry durant les années 1830 via les cours dispensés par l’historien Mikhaïl Pogodine (1800-1875) à l’université de Moscou52. Si la publication de traductions russes de l’œuvre de Thierry est tardive53, les membres des classes lettrées sont francophones et, durant la première moitié du 19e siècle, consomment avidement les revues et ouvrages français les plus récents54. Plusieurs historiens en vue au début du siècle, Pogodine mais aussi Nikolaï Polevoi (1796-1846), se réfèrent à Thierry dès les années 1820, l’associant souvent à Guizot55 mais lui offrant parfois un traitement plus singularisé.

Dans son enseignement comme dans ses écrits, Pogodine – un fils de serf qui doit tout au régime impérial – endosse une persona parfaitement identifiée dans son contexte : celle de l’historien promoteur du « nationalisme officiel56 ». Durant les années 1830, le gouvernement cherche à asseoir son tournant autoritaire et à stimuler la création d’une identité nationale par un discours nationaliste inédit, organisé autour de la triade « Orthodoxie, Autocratie, Narodnost’ »57. Le dernier terme – que l’on peut traduire par « nationalité » ou « esprit national », mais aussi par « populaire58 » – y est subordonné aux deux premiers : si le peuple (narod) russe fait l’objet d’une valorisation publique, c’est dans la mesure où on le suppose orthodoxe et, surtout, dévoué au tsar. Comment un fervent promoteur de l’idéologie officielle tel que Pogodine peut-il affirmer, en 1827, avoir trouvé en Thierry (et Guizot) la clé pour déchiffrer l’histoire russe ? Si le dispositif de Thierry – consistant à relire l’histoire nationale à partir d’une conquête, source d’un antagonisme de classe ainsi que de l’existence de l’État – permet de comprendre l’histoire russe, c’est, affirme Pogodine, parce qu’il est inapplicable à celle-ci. Le schéma narratif de la conquête permet d’élucider, par la négative, la spécificité de la trajectoire historique russe. La Russie n’aurait jamais connu de conquête : l’État russe serait le produit d’un accord librement contracté entre le peuple slave, trop paresseux pour se gouverner, et les Varègues59. Pogodine prétend ainsi rendre compte de ce qu’il pose comme un fait : l’absence de lutte des classes et de domination étatique en Russie.

Dans une série de textes publiés au tournant des années 185060, les slavophiles élaborent un récit de l’histoire russe qui semble, à première vue, converger avec celui de Pogodine. L’État russe, affirment-ils, n’est pas fondé sur une conquête61. Mais de manière surprenante, ils réintroduisent le dispositif de Thierry pour raconter un épisode ultérieur de l’histoire russe : le règne de Pierre Ier, dépeint comme une « conquête62 » du peuple russe par son empereur. À partir de l’ère pétrinienne, la Russie se serait scindée en une élite dirigeante oppressive et une plèbe (au sens d’une majorité opprimée) : autrement dit, la trajectoire de la Russie aurait rejoint celle des nations européennes. L’usage du schème narratif de Thierry pour penser un pouvoir légitime permet ici deux choses. 1) Prétendre que le règne de Pierre Ier brise la continuité monarchique : la trahison par Pierre des principes des monarques russes antérieurs serait synonyme d’usurpation et de création d’un régime despotique. 2) Conférer à cette rupture une dimension ethnique : si Pierre rompt ainsi avec les principes traditionnels de gouvernement, ce serait du fait de son amour immodéré pour l’Europe. Cet amour l’aurait conduit à « deven[ir] un étranger63 » vis-à-vis de son peuple et à créer une élite artificielle, implantée dans une ville édifiée ex nihilo (qu’Aksakov écrit avec une orthographe germanisée, « Sankt-Pétersbourg64 »). À cette élite, Pierre n’aurait inculqué qu’amour pour l’Europe et mépris pour le peuple dont elle est issue : « Les membres de la classe supérieure ont été arrachés aux principes, concepts et coutumes russes, en même temps qu’au peuple russe ; ils commencèrent à vivre, à se vêtir et à parler comme des étrangers65 ». Autrement dit, l’élite bureaucratique russe n’est pas oppressive parce qu’elle est une élite, mais parce qu’elle forme « une population immigrée66 » sur sa propre terre natale.

Par cette conquête interne, le reste du peuple russe aurait déchu au rang de « classes inférieures67 ». Or, dans la construction de leur relation à ces classes, les slavophiles mobilisent également le modèle de Thierry. Ils s’indignent du mépris dans lequel les historiens savants tiennent les classes populaires (de fait, l’histoire sociale de la paysannerie russe en est encore à ses balbutiements, ne serait-ce que du fait de la censure qui, jusqu’en 1858, proscrit toute publication touchant à la question du servage68). Dans une recension de l’Histoire de la Russie (1858) de Sergueï Soloviov, Aksakov s’indigne que ce dernier ne consacre que six pages à la paysannerie : « L’auteur n’a omis qu’une seule chose : le peuple russe69 ». Les slavophiles mettent alors en scène leur enquête sur les traces de ce peuple, s’appuyant moins sur l’exploration de documents que sur celle des derniers livres sur la culture populaire slave et sur la commune traditionnelle70. Piotr Kireïevski, seul, développe une pratique empirique : il fait beaucoup pour introduire les pratiques folkloristes en Russie71. Les slavophiles s’autorisent de ces enquêtes pour souligner les qualités spirituelles exceptionnelles des classes populaires. Piotr Kireïevski dresse un parallèle explicite entre les « mendiants aveugles » qui transmettent les cantiques populaires et les « rhapsodes grecs72 ». Cette valorisation a pour revers une critique virulente des élites, cette « cour » européanisée mêlant parvenus et nobles déracinés, corrompus par le luxe73.

Mais chez Thierry, c’est l’expérience de l’oppression et de la résistance qui confère à une multiplicité de groupes (aux liens préalables souvent ténus) son unité, sa perfectibilité et son rôle historique. À l’inverse, chez les slavophiles, les classes populaires ne sont valorisées qu’en tant que conservatoire d’une identité ethnique supposée antérieure à la conquête. Pour cette raison, le peuple des slavophiles n’est pas un peuple urbain : Aksakov disqualifie explicitement les marchands – êtres hybrides qui, tout en imitant la noblesse européanisée, « s’inventent une sorte de tradition ancienne à laquelle ils s’accrochent » – et les classes populaires urbaines – « la classe sociale la plus pitoyable en Russie, et la plus hétérogène74 ». Le peuple des slavophiles est un peuple paysan (dûment homogénéisé) : la paysannerie « seule a préservé, dans une large part, l’essence de la tradition russe dans toute sa pureté75 ». Cette identité ethnique est perçue à travers le prisme du culturel, et tout particulièrement – ce qui distingue les slavophiles du panslavisme démocratique des années 1820-184076 – du religieux : le christianisme orthodoxe définirait, dans son essence, l’identité slave. Si cette thèse s’identifie superficiellement à celle du nationalisme officiel, le sens que lui confèrent les slavophiles est très différent : l’orthodoxie est en effet présentée comme une religion de la communion populaire, dont l’organisation communale rurale (mir) est supposée l’expression. De même, le peuple des slavophiles n’est pas présumé dévoué au tsar mais plutôt indifférent aux affaires régaliennes, indifférence qui expliquerait son quiétisme politique supposé. Ainsi, tandis que chez Thierry la plèbe manifeste son progrès par des révoltes, pour les slavophiles, la préservation des qualités russes au sein de la paysannerie se signale par l’absence de toute révolte : « Qui a jamais entendu parler d’une rébellion de la plèbe en Russie […] ? Personne, bien sûr, parce que ce n’est jamais arrivé77 ».

Or, cette ethnicisation du dispositif de Thierry se conjugue avec la désambiguïsation de la persona savante correspondante. Les slavophiles ne se présentent pas en élèves du peuple, mais bien en guides. Ils se mettent en scène comme des propriétaires terriens aux longues généalogies78, profondément ancrés dans le christianisme orthodoxe et dans leurs terres79. Les slavophiles se prétendent donc, au même titre que la paysannerie, rescapés de l’européanisation80. Or, cette identité n’implique nullement l’égalité. Si les paysan·nes sont préservé·es du déracinement par leur isolement, ils et elles sont, par là même, privé·es de tout rôle moteur dans l’histoire. L’esprit national vit en elles et eux « de manière presque inconsciente […], n’étant plus […] revivifié […] par les efforts concertés des classes supérieures de la société81 » : ils et elles forment le conservatoire de l’identité nationale plutôt que son principe actif. Et ce conservatoire n’est peut-être pas si solide : ne voit-on pas des habitant·es des villages abandonner les vêtements russes « et commencer à parler de mode82 » ? Les slavophiles, qui ont pu solidifier leur identité au contact de la culture européenne83, doivent donc régénérer la nation russe, en rappelant chacun·e à son identité, ainsi qu’à sa place respective. En somme, la réception de Thierry par les slavophiles nourrit la construction d’un nationalisme contestataire – opposé, jusqu’en 1855 du moins84, au nationalisme officiel –, ethnique – au sens d’un essentialisme ethnoculturel centré sur la religion – et paternaliste.

Discerner le peuple potentiel : Alexandre Herzen

De manière contemporaine, mais selon une orientation bien différente, l’œuvre de Thierry connaît une autre réception russe. Alexander Herzen (1812-1870) suit de près, depuis le début des années 1830, chaque publication de l’historien français85. Cet intérêt précoce et intense se nourrit de la relation ambiguë de Herzen au mouvement slavophile. Identifié comme l’un des représentants majeurs du camp « occidentaliste », qui prétend que la Russie doit suivre la voie de l’Europe, Herzen noue cependant des relations étroites avec Khomiakov, Ivan et Piotr Kireïevski, Constantin Aksakov et Samarin86. Il est frappé par la promotion slavophile de la commune rurale, dont il livre sa propre interprétation sécularisée : le mir représenterait une organisation sociale protosocialiste, résultant non de qualités slaves intrinsèques mais d’un heureux hasard de l’histoire. Cependant, dans les années 1840, Herzen reproche aux slavophiles de fermer les yeux sur les aspects oppressifs de cette organisation : son caractère patriarcal, ainsi que sa tendance à étouffer les individualités. Si l’on peut y voir une promesse pour l’avenir, il faut accepter de la soumettre à une intervention « par le haut », modernisatrice87.

La relation de Herzen à la Russie et au peuple russe change à partir de 1847, lorsque, fuyant la répression impériale, il émigre en Europe. Un tel changement est souvent attribué par les commentateur·trices à l’expérience traumatique88 de l’échec des révolutions de 1848. Mais l’examen de la sociabilité de Herzen durant les années 1847-1852 met en lumière l’importance des relations interpersonnelles, souvent ambivalentes, qu’il tisse avec les intellectuel·les libéraux·ales et socialistes européen·nes89. À leur contact, Herzen découvre une nouvelle perspective sur l’histoire, sous-tendue par la capacité créatrice des masses. En même temps, il est heurté par la prégnance de stéréotypes négatifs sur son pays d’origine. Les intellectuel·les européen·nes ne se contentent pas de dénoncer l’impérialisme de Nicolas Ier. Ils et elles témoignent d’un mépris pour le peuple russe – supposé l’esclave fidèle du tsar – et pour l’élite intellectuelle russe – jugée incapable de pensée originale et d’action émancipatrice. Herzen est blessé par la condescendance qu’il ressent à son propre égard, contrastant avec le prestige dont il jouissait en Russie. Il décide alors d’intervenir pour défendre l’honneur du peuple russe, espérant peut-être obtenir ainsi l’attention de ces Européen·nes arrogant·es.

L’occasion se présente en septembre 1851, lorsque Michelet publie un texte dans lequel il brosse un portrait héroïque d’une Pologne démocratique face à l’autocratie russe. Il y condamne d’un même geste le tsar, le peuple russe (« impossible […] [à] distinguer du gouvernement qui l’écrase90 »), et les intellectuels russes, « quelques hommes de talent [qui] ont amusé l’Europe de la pâle représentation d’une prétendue littérature russe91 ». C’est en réponse à ce texte que Herzen publie dans l’Avènement du Peuple du 19 novembre 1851, sous le titre « Le peuple russe et le socialisme. Lettre à Monsieur J. Michelet » (et grâce à l’aide de ce dernier92), le texte qui le fera connaître auprès d’un lectorat européen93. Il s’agit d’une histoire du peuple russe qui emprunte largement au « grand Augustin Thierry94 ». Herzen s’y désole que la « générosité95 » dont Michelet fait preuve à l’égard des peuples opprimés ne s’étende pas aux Russes. Il lui reproche en outre son nationalisme, au sens de cette « étroitesse d’esprit […] de tenir sa nation pour un Peuple choisi96 ». Dès lors, de même que Michelet revendiquait le besoin de « poser contre tous la personnalité du peuple [français]97 », Herzen affirme qu’« il est de [s]on devoir de dire quelques mots [au] sujet [du peuple russe]98 ».

Herzen repart du thème slavophile du mir. Mais il en propose une relecture très originale99, nouant ce thème à celui des communes urbaines si cher à Thierry. Car la Russie a, elle aussi, ses luttes communales. Herzen voit dans la résistance menée au 15e siècle par la principauté médiévale de Novgorod face aux assauts des premiers tsars moscovites l’analogon russe de ces luttes que Pogodine, et les slavophiles avec lui, voulaient réserver à l’Europe. Herzen suggère même que si Novgorod était sortie gagnante, la Russie eût connu un destin tout autre : celui du « développement des institutions communales100 ». Mais Novgorod fut vaincue. Comment, dès lors, ne pas voir dans l’histoire russe les prémices avortées du mouvement plébéien européen ? Pourtant Herzen affirme : « le peuple russe était ruiné, abaissé, […] mais il était jeune, et en réalité il n’y avait pas en lui de désespoir, il a plutôt déserté le champ de bataille qu’il n’a été vaincu101 ».

C’est en ce point de son texte que Herzen établit une jonction étonnante entre plèbe urbaine et paysannerie. Les exilé·es de Novgorod auraient rejoint les campagnes ; et cette rencontre aurait activé le potentiel présent dans la vie ordinaire du mir. Pour contestable qu’il soit, un tel récit propose, en toute fidélité à Thierry, une conception historique et relationnelle de ses protagonistes. L’armée tsariste et le peuple russe ne préexistent pas à la lutte : leur cohésion et leur orientation future se sont dessinées, à suivre Herzen, dans leur confrontation. D’un côté, Ivan le Terrible aurait appris à se comporter en conquérant – proclamant : « Je ne suis pas Russe, je suis Allemand102 ». D’un autre côté, les populations urbaines et rurales auraient appris à se reconnaître mutuellement et à traiter la classe dominante en conquérante103. Désormais, chaque nouvelle offensive ne ferait que creuser « une sorte de lutte et d’antagonisme104 » et stimuler le développement du peuple. Contre les « droits de son seigneur [et] la justice du tribunal105 », les classes populaires se seraient donné leurs « propres notions du droit et de la justice106 ». Pendant dix siècles, « sous la dure écorce extérieure du tsarisme et de l’impérialisme, [un peuple] a grandi et s’est développé, comme les cristaux croissent sous une géode107 ». Il faut ici entendre le terme de peuple au sens fort : une entité collective ayant forgé une volonté générale et un projet hégémonique. Le « mouvement populaire ne voudra […] qu’étendre les institutions de la commune rurale à toutes les propriétés, aux villes, à l’État entier108 ». Ainsi, à travers l’expérience pluriséculaire de l’oppression et de la résistance, l’« étrange communisme109 » primitif des communes rurales en serait venu à rejoindre « l’idée révolutionnaire de l’Europe110 », c’est-à-dire l’idée socialiste. Herzen en vient à rêver une convergence de ces mouvements populaires venant, des deux côtés de l’Europe, régénérer l’humanité – tout comme, lorsque Rome s’abîmait dans la décadence, la convergence du christianisme et des invasions barbares avait ouvert un nouveau cycle historique111.

Mais Herzen ne fonde ces affirmations sur aucune preuve. Il vit désormais à plusieurs milliers de kilomètres de sa Russie natale, sans accès à sa population ni à ses archives. Plus encore, étant issu de la haute noblesse, l’intimité de Herzen avec les classes populaires n’a rien de celle d’un Michelet. L’optimisme assertif dont il témoigne au sujet du peuple russe pourrait dès lors surprendre. S’agit-il de présenter aux Européen·nes une image délibérément idéalisée afin de corriger les préjugés ambiants ? L’enjeu est plus complexe ; et les textes de Herzen, renonçant à toute administration de la preuve, exposent le soubassement éthique du dispositif de Thierry. Le désir d’exhumer les traces d’un progrès populaire ne peut, en dernière instance, trouver de justification épistémologique. Certes, ce désir confère à l’historien·ne un « pouvoir d’intuition et de divination, le flair des traces presque effacées112 » ; il n’en constitue pas moins, comme tout point de vue, un principe d’occultation et de déformation. Le choix du point de vue relève donc, in fine, du plan éthique. Au principe de la persona d’historien·ne du peuple, on trouve un engagement en faveur de l’émancipation de l’humanité. Cet engagement fonde l’une des maximes favorites de Herzen : il faut « apprendre à écouter l’herbe pousser, et éviter de faire la leçon à des grains matures, mais les aider à se développer et éliminer les obstacles qui entravent leur croissance113 ». L’engagement pour l’émancipation exige un certain type d’enquête : celle qui guette au sein de la culture plébéienne cet « élément assez prononcé dans son état embryonnal, et qui aurait le droit à ce développement114 ».

Herzen, depuis son exil, ne peut mener cette recherche que sur un mode conjectural, mais il invite les « jeunes gens » demeurés en Russie à aller « au peuple ! au peuple ! […] Voici votre place à vous, exilé·es du savoir115 ». Chez les populistes (narodniki) des années 1870 qui répondront à l’appel, le désir de connaître le peuple se noue alors à celui de contribuer à sa formation sans la médiation des livres ou de l’enquête savante116 : par la voie directe de la rencontre et de la vie en commun. La tension impliquée dans la persona d’historien·ne du peuple, entre les positions d’élève et de guide, est alors reconduite, mais sur un mode nouveau. Elle se déploie, non plus dans l’espace d’un texte ou de sa lecture, mais dans celui d’une relation entre individus vivants, dans laquelle l’intellectuel·le se met en jeu et s’expose à sortir transformé·e.

Analyser le peuple pour identifier la classe : Gueorgui Plekhanov

Un demi-siècle plus tard intervient la réception de Thierry qui aura la plus grande postérité. Gueorgui Plekhanov (1856-1918) est sans doute l’un des Russes à avoir étudié le plus attentivement l’œuvre de l’historien français. Cette lecture n’en est pas moins surdéterminée par sa rupture précoce et définitive avec le narodnichestvo. Avant son émigration en 1880, Plekhanov avait été un protagoniste important du mouvement : lui aussi était « allé au peuple117 ». Il avait rencontré la paysannerie, désormais « émancipée » (suite au manifeste impérial du 3 mars 1861), et vu dans sa commune encore active les germes d’un processus révolutionnaire118. Mais le temps de l’exil est celui de l’autocritique. Plekhanov s’attelle à cette tâche dans un texte court de 1883119, suivi deux ans plus tard d’une épaisse brochure intitulée « Nos divergences d’opinion ». Il y remonte au « père » du populisme russe : Herzen. Plekhanov reproche à celui-ci ses « vues semi-slavophiles120 » : Herzen aurait affirmé que le mir ouvre le peuple russe à un destin absolument singulier. Or, ce que Plekhanov a perçu au sein de la paysannerie « émancipée », c’est plutôt l’accélération de la scission entre des fermiers (koulaks) tirant profit des nouvelles conditions économiques et une majorité rurale paupérisée, en voie de prolétarisation. Mais plus généralement, Plekhanov critique chez Herzen la prégnance de l’analogie embryologique. Celle-ci révèle un optimisme volontariste, consistant à prêter décisoirement aux masses les plus diverses (ou à celles qui, pour des motifs subjectifs, ont sa préférence) des potentialités immenses de développement. Aux yeux de Plekhanov, Herzen, et les narodniki à sa suite, se dérobent ainsi au calcul sobre des possibilités effectives des groupes humains, possibilités nécessairement différenciées. Ils et elles se condamnent à une « vue abstraite », qui « naturellement ne suffit pas à esquisser une modalité d’action pratique121 ».

Or, cette faiblesse, Plekhanov la décèle chez Thierry lui-même. Certes, il attribue à celui-ci une place de choix dans le canon du « matérialisme122 ». Pour justifier cette panthéonisation, Plekhanov souligne l’attention portée par Thierry aux dynamiques sociales qui sous-tendent les institutions et la conception agonistique qu’il livre de ces dynamiques123. Cependant, pas davantage que Herzen, Thierry ne répond-il à la question cruciale : pourquoi certains peuples opprimés – mais pas tous – ont-ils été les agents des progrès de l’humanité ?

Plekhanov prétend qu’à un niveau intuitif, Thierry aurait déjà découvert la clé de l’explication matérialiste : c’est la nature des intérêts économiques des agents qui détermine le cours de l’histoire124. Établir rigoureusement le « matérialisme dialectique125 » revient donc à systématiser cette intuition. Les êtres humains, dans leur rapport à leur environnement, développent leurs forces productives. Ceci engendre une succession réglée de modes de production et, conjointement, de divisions sociales entre exploiteurs et exploité·es. Le calcul des possibilités ouvertes à tel ou tel groupe opprimé repose dès lors sur l’identification de sa position dans l’histoire (le mode de production alors prédominant) et dans la société (la position occupée au sein dudit mode de production). Plekhanov pourrait ainsi sembler abandonner Thierry, endosser une persona de fondateur de science et formuler des lois universelles du développement économique, directement applicables à n’importe quel groupe humain. Pour le peuple russe, la sentence semble implacable : avant de pouvoir espérer intervenir sur la scène de l’histoire, il aurait à traverser toutes les étapes du développement économique occidental.

Mais la réponse que Plekhanov apporte à la question du destin du peuple russe s’avère bien plus complexe. C’est que l’éclairage des processus historiques particuliers à la lumière d’un système de lois n’a rien d’une opération mécanique. Que les lois soient universelles ne signifie pas qu’elles opèrent de manière uniforme, puisqu’elles interviennent dans des circonstances variées. Il faut donc, pour faire la médiation entre l’universalité des lois et la particularité des cas, construire des types au sein d’un modèle plurilinéaire126. La réalisation de cette opération pour le cas russe constitue la tâche intellectuelle ultime que s’assigne Plekhanov, devant aboutir à la publication d’une monumentale Histoire de la pensée sociale russe127. Or, ici, Thierry s’avère à nouveau d’une aide précieuse. Il établit le « type occidental » : celui d’un développement accéléré sous l’effet d’une conquête. Qu’en est-il de la Russie ? Sous quel type national est-elle subsumable ? Pour répondre à cette question, Plekhanov endosse une persona historienne. Il ne s’agit néanmoins pas de celle d’historien·ne du peuple, ardent·e arpenteur·euse d’archives. Plekhanov se présente en synthétiseur des données et enquêtes disponibles sur l’histoire des classes populaires russes, qui a connu depuis les années 1860-1870 un développement important128. Ces données et enquêtes fournissent les faits indispensables à la construction du type et, parfois, certaines explications traduisibles en langage scientifique129.

Plekhanov s’accorde avec Pogodine et les slavophiles pour prétendre – pace Herzen – que la Russie ne présente pas les formes d’antagonisme social caractéristiques des nations européennes. Mais ce fait, qui relève du plan de la structure sociale fondamentale, ne peut être rapporté à une simple conjoncture politique. Il faut l’expliquer par la spécification que les circonstances matérielles imposent à l’opération des lois universelles130. Plekhanov propose l’explication suivante : l’uniformité et l’extension du territoire russe ont considérablement freiné le développement économique ; dans le même temps, ce territoire était exposé de toutes parts à la menace de peuples militairement plus avancés ; sous cette pression, la population russe a activement soutenu le renforcement de l’État, et celui-ci a ainsi pu établir sur elle une puissante domination. Or, un tel processus s’ancre dans une appropriation économique : celle de la force de travail de l’ensemble de la population par l’État. C’est un tel mode de production, dans lequel l’État constitue la principale instance d’extraction de la survaleur, que Plekhanov désigne comme le « despotisme oriental131 ». Celui-ci se caractérise par le blocage artificiel du mouvement des forces productives. Et Plekhanov affirme que la commune, loin de constituer un vestige de communisme primitif ouvrant au socialisme, fut créée de toutes pièces au début de l’ère moscovite pour faciliter l’extraction de la survaleur par l’État, constituant ainsi la pierre angulaire du système d’exploitation despotique132.

Si cette analyse de la structure du pouvoir en contexte russe est décisive pour la démarche de Plekhanov, c’est qu’elle permet de déterminer la bonne manière de se rapporter aux classes populaires russes. Certes, par moments, Plekhanov semble se faire historien narodnik, guettant les traces de la culture et des résistances paysannes. Il souligne ainsi que l’absence d’antagonisme visible n’empêche pas l’existence d’une « lutte latente » : les paysan·nes n’ont pas cessé « de se moquer des “maîtres” et de résister à leur domination par tous les moyens à leur disposition133 ». Mais la prégnance d’un antagonisme infrapolitique (entendu au sens d’« une grande variété de formes discrètes de résistance qui n’osent pas dire leur nom134 ») au sein de la paysannerie russe ne suffit pas, aux yeux de Plekhanov, à la rendre digne d’intérêt. Il faut, prétend-il, apprendre « à analyser le concept de “peuple” de manière à en identifier la composante révolutionnaire135 » : tout groupe opprimé et résistant n’est pas capable d’effectuer un « travail historique utile136 ». Selon lui, la paysannerie russe se perçoit bien comme groupe unifié soumis aux exactions d’une élite altérisée137. Elle n’en appelle pas moins au tsar comme à une figure providentielle, et n’en désire pas moins la préservation de la commune qui assure son exploitation138. Or, cette absence de conscience claire a, selon Plekhanov, des ressorts structurels : c’est le produit de la position du groupe dans le mode de production existant. En Russie plus encore qu’ailleurs, la paysannerie, pétrifiée dans l’organisation communale, ne contiendrait aucune puissance de changement historique. C’est pourquoi Plekhanov place tous ses espoirs dans le prolétariat urbain naissant139, qui devra jouer auprès de la paysannerie le rôle de guide140.

Mais si le despotisme oriental installe les paysans dans l’arriération, il engendre la soumission de l’ensemble des classes aux intérêts du régime et aux « traditions du servage141 ». De ce fait, les classes qui auraient dû revêtir un rôle historiquement moteur sont figées dans l’immobilisme. La bourgeoisie ne parvient pas à s’acquitter de sa tâche d’éducation politique du prolétariat. C’est qu’elle n’est que trop consciente de « l’apolitisme142 » de celui-ci, qui n’a rien des sans-culottes parisiens : son lien aux campagnes demeure trop étroit pour qu’il fasse corps avec la bourgeoisie dans sa lutte contre le despotisme. À suivre Plekhanov, la situation semble donc bloquée. On comprend que son modèle plurilinéaire est, en dernière instance, structuré selon la binarité Orient/Occident. Au sein de celle-ci, l’Occident conserve le monopole de l’historicité, tandis que l’Orient est abandonné à la monotonie despotique.

Mais de ce constat décourageant sur les possibilités historiques du peuple russe, Plekhanov tire une conclusion surprenante : c’est l’intelligentsia social-démocrate qui doit endosser vis-à-vis du prolétariat russe le rôle historique que la bourgeoisie est incapable d’assumer. Autrement dit, le calcul pessimiste prépare l’apparition providentielle de l’intellectuel·le-guide, ouvert·e sur l’Occident, ainsi en mesure d’« adopter le point de vue du prolétariat143 » alors même que le prolétariat national n’est pas encore constitué. Plekhanov peut alors prétendre que la Russie n’est que semi-orientale, « oscill[ant] entre l’Occident et l’Orient144 » : l’intelligentsia russe assure au pays une voie de sortie vers l’ouest. Ayant compris – grâce à la lecture de Thierry – les ressorts du progrès, cette classe européanisée a pour tâche, à travers la construction d’un « parti ouvrier socialiste145 », d’attribuer à chaque membre du peuple russe le rôle qui lui revient dans le progrès national.

Si la persona d’historien·ne du peuple implique une posture démopédique, c’est au titre d’exécuteur·trice testamentaire des peuples héroïques du passé. Les prétentions didactiques de l’historien scientifique plekhanovien s’ancrent bien plutôt dans un calcul des possibilités différenciées ouvertes aux classes opprimées, calcul permis par l’établissement de lois universelles du développement historique. Or, de telles lois ont été formulées sur la base d’un schéma tiré de l’histoire des autres – de cet « autre » occidental qu’il s’agit d’égaler sans le singer. La tension présente dans la persona de Thierry – entre élève et guide de la plèbe – est, comme chez les slavophiles, résolue en faveur du second rôle.

Conclusion

Nous avons proposé un parcours dans l’histoire de l’histoire du peuple. Celle-ci gagne en effet à être appréhendée à travers ses transpositions d’un contexte national et historique à un autre. Il eût fallu ancrer le propos dans une analyse sociohistorique poussée des trajectoires, réseaux et pratiques matérielles impliqués dans ces transpositions. Mais une approche relevant de l’histoire intellectuelle, orientée par des questionnements épistémologiques, n’en permet pas moins de mettre en lumière les tensions que recouvre un tel dispositif discursif. Celui-ci révèle ce que Gérard Bras analyse comme des « ambiguïtés » constitutives du terme de peuple : « s’il y a un sens “vrai” [de ce terme], il est dans le système de la pluralité des significations et dans le jeu des différences, des oppositions qui structurent les relations entre [elles]146 ». L’histoire du peuple se situe au carrefour d’une histoire de l’ethnie, de l’État-nation et de la classe. C’est cette position nodale qui lui confère sa fonction matricielle et permet à des intellectuels aussi différents que les slavophiles, Herzen et Plekhanov de se réclamer de Thierry. Aux mains des slavophiles et de Plekhanov, l’histoire du peuple bascule dans autre chose : une contre-histoire toujours, mais où l’attention aux classes populaires sert à déterminer une spécificité nationale et à mesurer les possibilités russes par rapport au destin européen. Herzen est sans doute celui qui se montre le plus fidèle au dispositif de Thierry. Il divulgue les signes d’un potentiel présent dans la vie populaire russe et, sans chercher à comparer les peuples, rêve à de grandes convergences. Renonçant à l’administration de la preuve, il expose en même temps le soubassement éthique d’une telle histoire du peuple. Celle-ci, même dans ses versions les plus empiriques, est traversée par une tension constitutive, entre l’attention patiente à la réalité des classes populaires et la tension désirante vers ce que celles-ci pourraient devenir, vers l’avenir qu’elles pourraient ouvrir. L’historien·ne du peuple risque toujours de « peindre [celui-ci] aux couleurs de [ses] désirs147 », dans l’espoir que le peuple du présent accepte d’y répondre. La fécondité d’une telle « dialectique intellectuels-masses148 » dépend alors, sans doute, de l’exercice permanent de la réflexivité.

Notes

1 C’est l’objet de la série d’ouvrages issue du programme de recherche « Representations of the Past : the Writing of National Histories in the Nineteenth and Twentieth Century Europe » (2003-2008), financé par la European Science Foundation et dirigé par Stefan Berger, Christoph Conrad et Guy Marchal. Return to text

2 À travers cet article, nous avons fait le choix de n’utiliser l’écriture inclusive que si des femmes (dans le vocabulaire des acteur·trices) sont effectivement visées ou (dans le vocabulaire de l’analyse) effectivement présentes, c’est-à-dire rarement. Return to text

3 Stefan Berger, Christoph Conrad, The Past as History, Basingstoke, Palgrave Macmillan, 2015, p. 106. Return to text

4 Lorraine Daston, « Objectivity and impartiality », dans Thijs Weststeijn, Maat Jaap, Rens Bod (dir.), The Making of the Humanities, vol. III, Amsterdam, Amsterdam University Press, 2014, p. 27-42. Return to text

5 Pour le cas britannique, voir Stefan Collini, Public moralists. Political Thought and Intellectual Life in Britain, 1850-1930, Oxford, Clarendon Press, 1991, p. 205. Return to text

6 Pierre Bourdieu, L’Intérêt au désintéressement. Cours au Collège de France (1987-1989), Paris, Raisons d’agir, 2022, p. 290. Return to text

7 Ibid., p. 191. Return to text

8 Michel Foucault, « Il faut défendre la société ». Cours au Collège de France. 1975-1976, Paris, EHESS, p. 46. Return to text

9 Id. Return to text

10 Stefan Berger, Christoph Conrad, op. cit., p. 111. Return to text

11 Camille Creyghton, Résurrections de Michelet, Paris, EHESS, 2019, p. 19-21. Return to text

12 Florence Hulak, L’Histoire libérale de la modernité. Race, nation, classe, Paris, PUF, 2023 ; Aude Déruelle, Yann Potin (dir.), Augustin Thierry. L’histoire pour mémoire, Rennes, PUR, 2018 ; Loïc Rignol, « Augustin Thierry et la politique de l’histoire. Genèse et principes d’un système de pensée », Revue d’histoire du xixe siècle, 25, 2002, p. 87-100. Return to text

13 Florence Hulak, op. cit., p. 43. Return to text

14 Ibid., p. 30. Return to text

15 Ibid., p. 35. Return to text

16 Aux côtés de la Grande-Bretagne, dont l’histoire nationale – c’est l’objet principal de notre travail doctoral en cours – se construit autour d’une discussion de L’Histoire de la conquête de l’Angleterre par les Normands. Néanmoins, le statut de Thierry au sein des élites lettrées n’est pas le même dans les deux pays. En Grande-Bretagne, c’est le représentant de la France révolutionnaire, qui a pris d’assaut l’histoire du peuple anglais, et conquis celui-ci par sa plume. Dès lors, il s’agit de reconquérir le terrain de l’histoire nationale tout en s’appropriant partiellement le dispositif de l’ennemi. En Russie, Thierry apparaît, aux côtés de Guizot, comme le grand historien de l’Europe, parvenu à mettre au jour le principe secret du progrès de celle-ci. Dès lors, il s’agit de faire pour le peuple russe ce que Thierry a fait pour les peuples européens. Return to text

17 Sur le développement plus large de la profession historienne et la constitution des archives publiques au 19e siècle en Russie, voir Alexandr Antoshchenko, « Russia », dans Ilaria Porciani, Lutz Raphael (dir.), Atlas of European Historiography. The Making of a Profession 1800-2005, Basingstoke, Palgrave Macmillan, 2010, p. 87-92. Sur l’historiographie russe dans ses rapports à la construction de l’État-nation, voir Frances Nethercott, Writing History in Late Imperial Russia, Londres, Bloomsbury Academic, 2020 ; Thomas Sanders (dir.), Historiography of Imperial Russia, Londres, Routledge, 1999 ; Gyula Szvák, « The Golden Age of Russian Historical Writing : The Nineteenth Century », dans Stuart Macintyre, Juan Maiguashca, Attila Pók (dir.), The Oxford History of Historical Writing, vol. 4 : 1800-1945, Oxford, Oxford University Press, 2011, p. 303-325 ; Andrew Mycock, Marina Loskoutova, « Nation, State and Empire : The Historiography of ‘High Imperialism’ in the British and Russian Empires », dans Stefan Berger, Chris Lorenz (dir.), Nationalizing the Past. Historians as Nation Builders in Modern Europe, Basingstoke, Palgrave Macmillan, 2010, p. 233-258. Return to text

18 Au sens des « images du sujet connaissant et les prescriptions philosophiques pour conduire sa vie » (Gadi Algazi, « Exemplum and Wundertier : three concepts of the scholarly persona », BMGN : The Low Countries Historical Review, 131, 4, p. 11). Return to text

19 Émilien Ruiz, « L’histoire populaire : label éditorial ou nouvelle forme d’écriture du social ? », Le Mouvement social, 2020, 4, 269-270, p. 185-230. Return to text

20 Florence Hulak, op. cit., p. 76 ; John Burrow, A Liberal Descent. Victorian historians and the English past, Cambridge, Cambridge University Press, p. 20-21. Return to text

21 Murray Pittock, « Historiography », dans Alexander Broadie (dir.), The Cambridge Companion to the Scottish Enlightenment, Cambridge, Cambridge University Press, p. 258-279. Return to text

22 Augustin Thierry, « Première partie. Histoire d’Angleterre », Dix ans d’études historiques, Paris, Classiques Garnier, 2012 (1834), p. 27-208 ; Id., Histoire de la conquête de l’Angleterre par les Normands, de ses causes et de ses suites jusqu’à nos jours, en Angleterre, en Écosse, en Irlande et sur le continent, Paris, Bibliothèque nationale de France, 1825. Return to text

23 Id., Lettres sur l’histoire de France, Paris, Classiques Garnier, 2012 (1827). Return to text

24 Id., Considérations sur l’histoire de France, Paris, Classiques Garnier, 2014 (1939), p. 113. Return to text

25 Id., Histoire de la conquête…, op. cit., p. 16. Return to text

26 Id., Lettres sur l’histoire de France, édition de 1842, Paris, Tessier, p. 31. Return to text

27 Id., Essai sur l’histoire de la formation et des progrès du Tiers-État, Paris, Classiques Garnier, 2014 p. 2. Return to text

28 Id., Lettres sur l’histoire de France, op. cit., p. 238. Return to text

29 Florence Hulak, op. cit., p. 39. Return to text

30 Augustin Thierry, Histoire de la conquête…, op. cit., p. 553. Return to text

31 Id., Lettres sur l’histoire de France, op. cit., p. 61. Return to text

32 Ibid., p. 151. Return to text

33 Id., Histoire de la conquête…, op. cit., p. xiv. Return to text

34 Id., « Préface », Dix ans d’études historiques, op. cit., p. vi. Return to text

35 Id., Lettres sur l’histoire de France, op. cit., p. 293. Thierry travaille sur le Recueil des historiens originaux de France. Return to text

36 Id., Histoire de la conquête…, op. cit., p. vii. Return to text

37 Ibid., p. 114. Return to text

38 Id., Lettres sur l’histoire de France, op. cit., p. 314. Return to text

39 Ibid., p. 294. Return to text

40 Ibid., p. 306. Return to text

41 Id., Histoire de la conquête…, op. cit., p. 488-490. Return to text

42 Florence Hulak, op. cit., p. 49. Return to text

43 Augustin Thierry, Histoire de la conquête…, op. cit., p. 114. Return to text

44 Id., Lettres sur l’histoire de France, op. cit., p. 292. Return to text

45 Ibid., p. 63. Return to text

46 Émilien Ruiz, art. cité. Return to text

47 Augustin Thierry, Lettres sur l’histoire de France, op. cit., p. 156-160. Return to text

48 Id., Essai, op. cit., p. 1-2. Return to text

49 Id. Return to text

50 Federico Tarragoni, « Le peuple spectateur et l’émancipation démocratique : sur la sensibilité populiste en littérature », Raison publique, 19, 2, p. 210. Return to text

51 Michael Hughes, « “Independent gentlemen”: The Social Position of the Moscow Slavophiles and Its Impact on Their Political Thought », The Slavonic and East European Review, 1993, 71, 1, p. 66-88. Return to text

52 Andrzej Walicki, The Slavophile Controversy, Oxford, Oxford University Press, p. 49. Return to text

53 Les Récits des temps mérovingiens sont traduits en 1863 ; l’Histoire de la conquête d’Angleterre, en 1897 ; les Lettres sur l’histoire de France, en 1901. La francophonie des élites russes rend ces traductions moins nécessaires. Surtout, un tel décalage doit être rapporté au contexte politique des années 1825-1855 – celui du règne répressif de Nicolas Ier. Thierry, souvent envisagé comme l’un des plus « révolutionnaires » des historiens libéraux français, aurait probablement été censuré. Cette hypothèse est corroborée par l’existence attestée de traductions non publiées, avec une importante circulation privée. On peut mentionner, outre les traductions précoces de Polevoi et Herzen, celles effectuées dans les années 1860 par Kropotkine : voir António Ferraz de Oliveira, « Kropotkin’s commune and the politics of history », Global Intellectual History, 3, 2, 2018, p. 156-177. Return to text

54 Derek Offord, Vladislav Rjéoutski, Gesine Argent, The French Language in Russia: A Social, Political, Cultural and Literary History, Amsterdam, Amsterdam University Press, 2018. Return to text

55 Sur la réception de Guizot en Russie, voir Catherine Evtukhov, « Guizot in Russia », dans Catherine Evtuhov, Stephen Kotkin, The Cultural gradient, Lanham, Rowman & Littlefield Publishers, 2003 ; et sur la réception de Louis Blanc, Lamartine et Thiers, voir Dmitry Shlapentokh, « The Western Historians of the French Revolution in the late 19th century Russian intellectual history », Revue des études slaves, 63, 4, 1991, p. 739-751. Return to text

56 Alexander Riasanovsky, « Pogodin and Shevyrev in Russian Intellectual History », Harvard Slavic Studies, 1957, 5, 4, p. 149-167. Return to text

57 Id., Nicholas I and Official Nationality in Russia, 1825-1855, Berkeley, University of California Press, 1959. Return to text

58 Sur les notions de narod et de narodnost, voir l’article d’Alexey Miller, « Natsiia, Narod, Narodnost’ in Russia in the 19th Century: Some Introductory Remarks to the History of Concepts », Jahrbücher für Geschichte Osteuropas, 56, 3, 2008, p. 379-390. Voir également Nathaniel Knight, « Ethnicity, Nationality and the Masses: Narodnost’ and Modernity in Imperial Russia », dans David Hoffman, Yanni Kotsonis (dir.), Russian Modernity. Politics, Knowledge, Practices, Londres, Macmillan, 2000, p. 41-65. Return to text

59 Alexander Riasanovsky, « The Norman Theory of the Origin of the Russian State », The Russian Review, 7, 1, 1947, p. 96-110. Return to text

60 Alexeï Khomiakov, « On Humboldt [1849] », dans Marc Raeff (éd.), Russian Intellectual History: An Anthology, New York, Harcourt, 1978, p. 208-230 ; Ivan Kireïevski, « On the Nature of European Culture and on Its Relationship to Russian Culture [1852] », dans Boris Jakim, Robert Bird (éd.), On Spiritual Unity. A Slavophile Reader, Hudson, Lindisfarne Books, 1998, p. 187-233 ; Constantin Aksakov, « On the Internal State of Russia [1855] », dans Marc Raeff (éd.), op. cit., p. 230-252. Return to text

61 Constantin Aksakov, art. cité, p. 218. Return to text

62 Ibid., p. 242. Return to text

63 Ibid., p. 245. Return to text

64 Id. Return to text

65 Ibid., p. 243. Return to text

66 Id. Return to text

67 Ivan Kireïevski, « On the Nature », art. cité, p. 216. Return to text

68 Michael Petrovich, « The Peasant in Nineteenth-Century Historiography », dans Wayne Vucinich (dir.), The Peasant in Nineteenth-Century Russia, Stanford, Stanford University Press, 1968, p. 191-230. Return to text

69 Cité dans Ibid., p. 195. Return to text

70 August von Haxthausen, Études sur la situation intérieure, la vie nationale et les institutions rurales de la Russie, Hanovre, Han, 1848. Return to text

71 Wladimir Berelowitch, « La découverte des ‘‘cantiques spirituels’’ par les folkloristes et ethnographes russes du 19e siècle », Cahiers du monde russe, 52, 2-3, 2012, p. 414. Sur l’influence de la slavophilie sur la Société de géographie russe, voir Id., « Aux origines de l’ethnographie russe : la Société de géographie dans les années 1840-1850 », Cahiers du monde russe et soviétique, 31, 2-3, 1990, p. 265-273. Return to text

72 Cité dans Id., p. 415. Return to text

73 Constantin Aksakov, art. cité, p. 243. Return to text

74 Ibid., p. 249. Return to text

75 Id. Return to text

76 Les années 1820 ont vu l’apparition, notamment à Prague, d’un mouvement de promotion du Volksgeist slave. Influencé par le romantisme démocratique de Herder, ce mouvement affirme l’égalité des peuples slaves (dont l’unité serait d’ordre linguistique et artistique) et rejette l’hégémonie russe. Les slavophiles, en identifiant la slavité à l’orthodoxie, en proposent une conception plus étroite et excluante (Polonais·es et Croates, catholiques, en sont exclu·es). Néanmoins, durant les années 1830-1840, les slavophiles se préoccupent avant tout de la régénération interne du peuple russe. Les choses changent après 1848, lorsque le gouvernement endosse un panslavisme devenu synonyme d’impérialisme russe. Return to text

77 Constantin Askakov, art. cité, p. 231. Return to text

78 Peter Christoff, K.S. Aksakov, A Study in Ideas, Princeton, Princeton University Press, 1982, p. 322. Return to text

79 Michael Hughes, art. cité, p. 80. Return to text

80 Ivan Kireïevski, « On the Nature », art. cité, p. 218. Return to text

81 Ibid., p. 216. Return to text

82 Constantin Askakov, art. cité, p. 245. Return to text

83 Stéphane Vibert, « De la civilisation européenne au messianisme universel », dans Wanda Dressler (dir.), Eurasie – Espace mythique ou réalité en construction, Bruxelles, Bruylant, p. 73. Return to text

84 À partir des années 1860, alors que la première génération slavophile s’éteint, la relation du mouvement slavophile – désormais porté par Youri Samarine et Ivan Aksakov (le frère cadet de Constantin) – au régime impérial se reconfigure. Celui-ci s’approprie des éléments de la rhétorique panslave pour promouvoir sa politique impérialiste et se montre beaucoup plus réceptif au discours des slavophiles. Ces derniers deviennent des conseillers du tsar en matière de politique extérieure. Return to text

85 Martin Malia, Alexander Herzen and the Birth of Russian Socialism, Cambridge, Harvard University Press, 1961, p. 95. Return to text

86 Aileen Kelly, The discovery of chance, Oxford, Cambridge, Harvard University Press, 2016, passim. Return to text

87 Ibid., p. 239. Return to text

88 Dolf Oehler, Le Spleen contre l’oubli. Juin 1848. Baudelaire, Flaubert, Heine, Herzen, trad. G. Petitdemange, S. Cornille, Paris, Payot & Rivages, 1996 p. 218. Return to text

89 Michel Mervaud, « Herzen et Proudhon », Cahiers du monde russe et soviétique, 12, 1-2, 1971, p. 110-188 ; Id., « Le conflit avec les “marxides” : note sur les rapports de Herzen et de Marx », Revue des études slaves, 83, 1, 2012, p. 163-183. Return to text

90 Jules Michelet, Légendes démocratiques du Nord, Paris, Flammarion, 1854, p. 95. Return to text

91 Ibid., p. 51. Return to text

92 Michel Cadot, « Herzen et Michelet », Revue des études slaves, 78, 2/3, 2007, p. 182. Return to text

93 Le texte est traduit en anglais en 1855 par W. Linton sous le titre The Russian people and their socialism. A letter to M.J. Michelet. Return to text

94 Cité par Aileen Kelly, op. cit., p. 135. Return to text

95 Alexandre Herzen, Le Peuple russe, op. cit., p. 13-14. Return to text

96 Id., « La Russie », op. cit. Return to text

97 Jules Michelet, Le Peuple, Paris, GF, [1846] 1992, p. 63. Return to text

98 Alexandre Herzen, Le Peuple russe, op. cit., p. 37. Return to text

99 Un seul historien russe, proche des décembristes, avait proposé une interprétation semblable, dont Herzen avait sûrement connaissance : Nikolaï Polevoi, qui, dans son Histoire du peuple russe (1829-1833), se référait déjà à Thierry. Sur ce point, voir Wladimir Berelowitch, « Villes libres et franchises urbaines dans l’historiographie russe du XIXe et du début du XXe siècle », Cahiers du monde russe, 2010, 51, 4, p. 629-652. Return to text

100 Alexandre Herzen, Du développement des idées révolutionnaires en Russie, Paris, Franck, 1851, p. 14. Return to text

101 Id., Le Peuple russe, op. cit., p. 16. Return to text

102 Id., Du développement…, op. cit., p. 18. Return to text

103 Id., Le Peuple russe, op. cit., p. 27. Return to text

104 Id., « La Russie… », art. cité. Return to text

105 Id., Le Peuple russe, op. cit., p. 25. Return to text

106 Ibid., p. 28. Return to text

107 Id., « La Russie… », art. cité. Return to text

108 Id., Du développement des idées…, op. cit., p. 162. Return to text

109 Id., Le Peuple russe, op. cit., p. 24. Return to text

110 Ibid., p. 19. Return to text

111 Id., « La Russie… », art. cité. Return to text

112 Friedrich Nietzsche, « De l’utilité et de l’inconvénient des études historiques pour la vie », dans Œuvres : La Naissance de la tragédie ; Considérations inactuelles I et II, Paris, Gallimard, 1990. Return to text

113 Alexandre Herzen, « The Cannon Fodder of Liberation [1862] », Herzen Reader, op. cit., p. 154. Return to text

114 Ibid., p. 21. Return to text

115 Id., « A Giant is Awakening ! [1861] », in Herzen Reader, Evanston, Northwestern University Press, p. 146. Return to text

116 Même si le narodnichestvo a également nourri une importante production historiographique, qui représente « une manière savante d’“aller au peuple” » (Michael Petrovich, art. cité, p. 200). Dans l’enquête en cours, dont le présent article présente certains résultats, cette histoire narodnik devrait assurément faire l’objet d’une étude approfondie, étude que nous souhaiterions mener lorsque nos compétences linguistiques nous le permettront. Return to text

117 Samuel Baron, Plekhanov, the Father of Russian Marxism, Stanford, Stanford University Press, 1963, p. 21. Return to text

118 Gueorgui Plekhanov, « La loi du développement économique de la société et les problèmes du socialisme en Russie », Zemlya i Volya, 3 et 4, janvier 1879. Sur la question des représentations élitaires de la paysannerie dans les années post-émancipation, voir Cathy Frierson, Peasant Icons. Representations of Rural People in Late Nineteenth-Century Russia, Oxford, Oxford University Press, 1993. Return to text

119 Id., « Socialism and the Political Struggle [1883] », dans Georgi Plekhanov, Selected Philosophical Works, vol. 1, Moscou, Progress Publishers, 1960, p. 49-107, ici p. 67. Return to text

120 Id., « Our Differences [1885] », dans Gueorgui Plekhanov, Selected Philosophical Works, vol. 1, op. cit., p. 107-166, ici p. 165. Return to text

121 Ibid., p. 131. Return to text

122 Jean-Numa Ducange, « Marx, le marxisme et le “père de la lutte des classes”, Augustin Thierry », Actuel Marx, 58, 2, 2015, p. 12-27. Return to text

123 Gueorgui Plekhanov, « Essays on the History of Materialism [1896] », dans Gueorgui Plekhanov, Selected Philosophical Works, vol. 2, Moscou, Progress Publishers, 1976, p. 31-183, ici p. 138. Return to text

124 Id., « The Initial Phases of the Theory of the Class Struggle [1900] », dans Ibid., p. 427-474, ici p. 454. Return to text

125 Id., « The Development of the Monist View of History [1895] », dans Gueorgui Plekhanov, Selected Philosophical Works, vol. 1, op. cit., p. 480-698, ici p. 627. Return to text

126 Marian Sawer, « Plekhanov on Russian History: A Marxist Approach to Historical Pluralism », Science & Society, 1975, 39, 3, p. 292-317. Return to text

127 La fille de Plekhanov, Eugénie Batault-Plekhanov, avait réalisé une traduction française du premier volume, parue en 1926 aux éditions Bossard. Nous nous appuyons sur la nouvelle traduction par Michel Niqueux et Martine Godet, parue en 1984 aux éditions de l’Institut d’études slaves, avec une préface de Jutta Scherrer. Return to text

128 Voir Michael Petrovich, art. cité. Return to text

129 Gueorgi Plekhanov, Histoire de la pensée sociale russe, Paris, Institut d’études slaves, 1984, p. 46-77. Return to text

130 Ibid., p. 55. Return to text

131 Ibid., p. 103. Plekhanov développe cette catégorie à partir de l’esquisse qu’en fournit Marx, mais surtout à partir des travaux des historiens russes libéraux, qu’il cite abondamment. Return to text

132 Ibid., p. 101. Plekhanov marque ici son désaccord vis-à-vis des suggestions marxiennes d’envisager la commune russe comme vestige d’un communisme primitif. Concernant les débats sur l’origine et le développement de la commune rurale au sein de l’historiographie russe du tournant du 20e siècle, voir Michael Petrovich, art. cité, p. 207-218. Return to text

133 Gueorgi Plekhanov, « The Initial Phases », art. cité, p. 451. Return to text

134 James C. Scott, La Domination et les arts de la résistance. Fragments du discours subalterne, Paris, Amsterdam, 2009, p. 33. Return to text

135 Gueorgi Plekhanov, « Our Differences », art. cité, p. 142. Return to text

136 Ibid., p. 137. Return to text

137 Ibid., p. 130. Return to text

138 Id., Histoire de la pensée…, op. cit., p. 139. Return to text

139 Sur la question des représentations élitaires du prolétariat urbain dans la Russie de la fin du 19e siècle, voir Reginald Zelnik (dir.), Workers and Intelligentsia in Late Imperial Russia, Berkeley, University of California, 1998. Return to text

140 Gueorgi Plekhanov, Histoire de la pensée…, op. cit., p. 153. Return to text

141 Id., « Our Differences », art. cité, p. 215. Return to text

142 Id., Histoire de la pensée…, op. cit., p. 139. Return to text

143 Id., « Socialism and the Political Struggle », art. cité, p. 85. Return to text

144 Id., Histoire de la pensée…, op. cit., p. 48. Return to text

145 Id., « Socialism and the Political Struggle », art. cité, p. 100. Return to text

146 Gérard Bras, Les Voies du peuple. Éléments d’une histoire conceptuelle, Paris, Éditions Amsterdam, 2018, p. 21. Return to text

147 Jean-Pierre Olivier de Sardan, « Populisme développementiste et populisme en sciences sociales », Cahiers d’études africaines, 30, 120, 1990, p. 477. Return to text

148 Antonio Gramsci, « Appunti per una introduzione e un avviamento allo studio della filosofia e della storia della cultura », dans Quaderni del carcere. Quaderno 11, Edizione critica dell’Istituto Gramsci, p. 1386. Return to text

References

Electronic reference

Delphine Frasch, « À la recherche du peuple russe. Des usages d’Augustin Thierry dans l’écriture d’une contre-histoire de la Russie (19e siècle) », Revue d’histoire sociale [Online], 2 | 2026, Online since 26 October 2026, connection on 07 November 2026. URL : https://www.ouvroir.fr/rhs/index.php?id=207

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Delphine Frasch

ENS Lyon

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