Du Populism au populisme : retour sur l’historiographie mouvementée de la Farmers’ Alliance et du People’s Party

  • From Populism to Populism: A Look Back at the Turbulent Historiography of the Farmers’ Alliance and the People’s Party

DOI : 10.57086/rhs.287

Abstracts

La diffusion du concept de populisme contraste avec la relative méconnaissance de son origine. Apparu aux États-Unis dans les années 1950, celui-ci sert d’outil analytique pour interroger, à partir du maccarthysme, la longue tradition politique de la politisation réactionnaire du ressentiment populaire contre les élites. Il reprend toutefois l’appellation d’un mouvement politique de la fin du 19e siècle – la Farmers’ Alliance et le People’s Party – qui défendait la souveraineté populaire face à « l’oligarchie » formée par les partis au pouvoir et les forces économiques issues des dynamiques monopolistiques du capitalisme du Gilded Age. De ce décalage naît une controverse historiographique majeure dans les années 1960 et 1970, lorsque les spécialistes du Populism historique remettent en cause la pertinence de ce nouveau « populisme ». Cet article propose de mettre en lumière le rôle structurant joué par cette controverse dans l’historiographie du Populism historique, et montre comment, malgré son essoufflement à partir des années 1970, celle-ci continue d’influencer les travaux contemporains, notamment depuis le retour en force actuel des débats autour du « populisme ». Ce faisant, il dresse également un bilan inédit et aussi exhaustif que possible de l’historiographie du Populism états-unien depuis les premiers travaux scientifiques des années 1920 jusqu’aux recherches les plus récentes.

The widespread use of the concept of populism contrasts with the relative obscurity of its origins. Emerging in the United States in the 1950s, the term was developed as an analytical tool to interrogate—through the lens of McCarthyism—the political tradition of reactionary mobilizations of popular resentment against elites. It nonetheless draws on the name of a late nineteenth-century political movement—the Farmers’ Alliance and the People’s Party—which advocated popular sovereignty in opposition to the “oligarchy” formed by ruling parties and the economic forces generated by the monopolistic dynamics of Gilded Age capitalism. This conceptual disjunction gave rise to a major historiographical controversy in the 1960s and 1970s, when specialists of American Populism challenged the validity of this new “populism.” This article seeks to highlight the structuring role played by this controversy in the historiography of Populism, and shows how it continues to shape contemporary scholarship – particularly in light of the recent resurgence of debates surrounding “populism.” In doing so, it also provides a new and as comprehensive as possible assessment of the historiography of American Populism, from the earliest scholarly works of the 1920s to the most recent studies.

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Text

L’auteur remercie Federico Tarragoni pour la relecture attentive de cet article.

Au début de l’année 2016, alors que la vie politique américaine est happée par les primaires des deux grands partis en vue de l’élection présidentielle, l’historien Charles Postel intervient dans le débat public pour questionner l’inflation de l’usage du terme de « populisme1 ». Il souhaite alors souligner l’inconsistance d’un concept à la mode dans les champs politique, médiatique et scientifique : pour preuve, il est alors utilisé pour qualifier simultanément Donald Trump côté républicain, un outsider milliardaire aux positions d’extrême droite, et Bernie Sanders côté démocrate, un sénateur indépendant du Vermont n’hésitant pas à se dire socialiste. Spécialiste du People’s Party2, Charles Postel rappelle que le terme Populism dérive d’abord du surnom de ce parti actif dans les années 1890, et qu’au regard de ses propositions en faveur de réformes démocratiques et socio-économiques, comme de son hostilité aux trusts et à « l’oligarchie », il serait seulement possible, moyennant nuances, de dresser un parallèle avec les idées défendues par Bernie Sanders. Il déplore enfin la persistance du concept de « populisme », depuis longtemps disqualifié par l’historiographie, mais qui continue d’apporter de la confusion à l’étude du People’s Party et, plus généralement, à l’appréhension des phénomènes politiques qu’il vient désigner3.

En effet, les approches critiques du « populisme4 » ont soulevé les aspects problématiques du concept dans son acception traditionnelle (et toujours majoritaire) aux États-Unis et en Europe5. Premièrement, la connotation polémique et disqualifiante du terme demeure dans les usages scientifiques du « populisme », toujours présenté comme une menace pour la démocratie. Deuxièmement, il repose sur un flou définitionnel qui détermine un « style » politique, dont les caractéristiques sont en réalité partagées par l’ensemble du champ (personnalisation, démagogie, appel au peuple). S’il vient souvent requalifier l’extrême droite contemporaine, le concept peut ainsi s’appliquer à des phénomènes d’orientations idéologiques variées. Il est alors possible de parler de populisme de gauche et de droite, non sans confusion.

Désormais incontournable au sein des sciences sociales à l’échelle internationale, le concept de « populisme » trouve pourtant son origine dans la volonté d’interpréter le maccarthysme en tant qu’expression d’une tradition politique américaine inscrite dans le temps long. Au milieu des années 1950, plusieurs chercheurs, parmi lesquels le sociologue Daniel Bell et l’historien Richard Hofstadter, détournent le surnom du People’s Party pour forger un outil conceptuel et dessiner une généalogie politique qui remonte au 19e siècle pour aboutir au maccarthysme. Le populisme devient une attitude politique irrationnelle et provinciale fondée sur le ressentiment des petits contre l’élite intellectuelle et politique, teintée d’antisémitisme, de xénophobie, d’antipluralisme et de complotisme. Autant de caractéristiques qui sont attribuées au Populism originel, une fois ce dernier intégré à cette généalogie politique, alors qu’il avait toujours été étudié comme un mouvement réformateur et progressiste. Cette nouvelle approche rencontre dès les années 1960 une réaction de la part des historiens spécialistes du mouvement, qui donne lieu à « l’un des épisodes les plus sanglants de l’historiographie américaine6 ».

Nous voulons montrer en quoi cette controverse fut un élément structurant de l’historiographie du Populism (soit le People’s Party et la Farmers’ Alliance qui le précède) et comment, malgré sa perte de vitesse dès les années 1970, celle-ci continue à peser sur la recherche, notamment depuis les années 2000, quand les débats autour du « populisme » firent un retour en force. Plus largement, cet article propose un passage en revue inédit de l’historiographie du Populism, méconnue de ce côté-ci de l’Atlantique, en s’appuyant principalement sur les travaux publiés (ouvrages et articles) qui traitent spécifiquement du sujet7.

Qu’est-ce que le Populism ? Les trois temps du débat (1920-1970)

Un paradigme progressiste : naissance de l’historiographie

Peut-être davantage que d’autres, l’historiographie du Populism s’est toujours montrée sensible aux enjeux politiques contemporains qui viennent teinter la perception du phénomène8. Ainsi, The Populist Revolt de John D. Hicks (1931), premier jalon fondateur de cette historiographie, est hanté par la Grande Dépression au point de donner à la crise économique de la fin du siècle (1873-1896) un rôle moteur dans l’émergence du mouvement9. Il souligne la détresse des agriculteurs endettés du Midwest et des métayers du Sud soumis au crop-lien system (un système de crédit sous forme d’avance sur récoltes), tous dominés économiquement et politiquement par les compagnies de chemin de fer, les trusts, les banquiers et les négociants. Ce contexte revivifie le mouvement agrarien réformateur initié par la Grange dans les années 1860 : il se renouvelle à travers la Farmers’ Alliance, au sein d’organisations militantes et de coopératives agricoles, dont la plus puissante est la Southern Alliance, fondée au Texas, qui se déploie à l’ensemble du Sud et même jusqu’au Kansas dans la deuxième moitié des années 1880. Au même moment, la Farmers’ Alliance se rapproche du mouvement ouvrier organisé au sein des Knights of Labor, afin d’opérer une alliance des producteurs fondée sur un programme déjà défendu par les anciens tiers partis réformateurs (Greenback Party, Union Labor Party). Il est question de réformer le capitalisme industriel à tendance monopolistique, d’impôt sur le revenu, de réformes monétaires (augmentation de la masse monétaire par la mise en circulation de greenbacks, une monnaie papier émise par l’État, nationalisation de la création monétaire, maintien du bimétallisme) et démocratiques (suffrage féminin, extension du suffrage direct, bulletin secret, initiative et référendum). C’est aussi une réponse aux promesses déçues des deux grands partis, démocrate et républicain, qui entraîne le mouvement à présenter des candidats indépendants aux élections de 1890, puis à former un parti national, le People’s Party, en vue des élections, notamment la présidentielle de 1892. Son candidat, James B. Weaver, et son programme dit d’Omaha (Nebraska), récoltent plus d’un million de voix et arrivent en tête de certains États des Grandes Plaines et des Rocheuses. Malgré tout, le parti reste minoritaire et finit par nouer des alliances électorales (fusion), avec les républicains au Sud et avec les démocrates dans le Midwest, qui culminent lors de l’élection présidentielle de 1896 autour de la candidature commune du démocrate William Jennings Bryan. Cette stratégie entraîne des divisions qui s’intensifient après la défaite de Bryan, si bien que le mouvement périclite jusqu’à disparaître au début du 20e siècle.

La centralité que John Hicks accorde à l’économie témoigne de son inscription dans le courant des progressive historians, mais il soulève d’autres enjeux qui balisent l’étude future du Populism : rôle de la Farmers’ Alliance, passage au politique (formes de mobilisation, création du parti, manœuvres politiciennes et alliances), différences entre le Sud et l’Ouest, héritage du programme dans les réformes de l’ère progressiste (1896-1917). En outre, The Populist Revolt est remarquable par sa forme – une synthèse à l’échelle nationale, un exercice qui demeurera rare dans une historiographie qui privilégie les études par État, voire à l’échelle des comtés. Ainsi, Hicks avait lui-même d’abord travaillé sur le Minnesota et la Caroline du Nord10, tandis que certaines monographies, sous la forme de livres ou d’articles, avaient précédé son ouvrage (Géorgie, Alabama, Indiana, Iowa)11, ou l’ont immédiatement suivi (Texas, Virginie, plus tardivement le Mississippi)12.

Enfin, The Populist Revolt est encore imprégné du paradigme turnerien de la Frontier, soit l’idée que l’avancée du front pionnier vers l’Ouest façonne l’identité politico-culturelle du pays, par lequel il explique la radicalité démocratique du mouvement. Il accorde ainsi davantage d’importance aux États du Midwest, notamment à ceux des Grandes Plaines, qu’aux États du Sud, qu’il tente d’ailleurs, de façon plus rhétorique que théorique, d’associer à la Frontière13. L’équilibre est rétabli en 1938 par Comer Vann Woodward, qui insiste sur le Populism du Sud au sein d’une biographie sur Tom Watson, leader charismatique des populistes de Géorgie, prolongée en 1951 dans Origins of the New South14. Si les enjeux socio-économiques demeurent centraux pour Vann Woodward, son approche régionale l’amène à souligner la plus grande radicalité des sudistes qui, contrairement à leurs homologues du Midwest, se montreraient plus attachés au programme originel et à leur autonomie – il insiste sur les « middle-of-the-road Populists » opposés à toute alliance avec le parti démocrate. Cette radicalité s’exprime également dans la mise en place d’une collaboration entre les populations blanches et afro-américaines. En relevant cette dimension, il interprète le phénomène comme une parenthèse agrarienne réformatrice en rupture avec le passé mais aussi avec l’avenir, puisqu’au 20e siècle les masses rurales tombent encore davantage sous la coupe des caciques démocrates sur fond de lois Jim Crow, tandis que les réformes de l’ère progressiste sont surtout portées par les classes supérieures et moyennes urbaines des professions libérales et commerçantes. Il s’oppose donc à la lecture de John Hicks, qui voit une continuité entre le Populism et l’ère progressiste, et initie le débat sur l’héritage du phénomène qui structure l’historiographie aujourd’hui encore.

L’enjeu de la longue temporalité du Populism concerne aussi bien les branches que les racines et, dans cette perspective, Chester McArthur Destler réfute le paradigme de la Frontière comme matrice du radicalisme, en inscrivant le phénomène au sein d’une étude plus large sur le radicalisme américain15. Il relève ainsi des sources intellectuelles communes aux courants réformateurs urbains et ruraux, notamment Edward Kellogg ou Henry George, et explore les manifestations du Populism urbain. Il appuie sa démonstration sur l’alliance entre le mouvement ouvrier et le People’s Party à Chicago, et sur la campagne malheureuse d’Henry Demarest Lloyd, en 1894, pour le mandat de représentant du septième district congressionnel de l’Illinois16. À travers cet exemple, il interprète le Populism comme une forme d’articulation entre la longue tradition jeffersonienne et le socialisme naissant au sein du mouvement ouvrier.

Réviser le Populism : aux origines du concept de « populisme »

Malgré leurs diversités, ces premières approches offrent une image plutôt positive du Populism, qui apparaît comme un mouvement réformateur de résistance au capitalisme non régulé du Gilded Age, porteur d’une promesse démocratique face au système bipartisan marqué par la fraude, la corruption et la violence. Dans les années 1950 pourtant, cette tradition historiographique est durement révisée à l’aune d’un nouveau contexte politique, le maccarthysme, par une nouvelle génération de chercheurs et d’intellectuels privilégiant l’idée d’une société américaine historiquement structurée autour d’un consensus de valeurs plutôt que par des conflits sociopolitiques, toute remise en question du consensus devenant alors une divergence irrationnelle. Tenants d’un « libéralisme conséquent et gestionnaire », ils sont hostiles à toute radicalité politique et sont critiques des comportements politiques populaires17.

En 1954, le sociologue Daniel Bell organise à Columbia un colloque interdisciplinaire pour réfléchir à une interprétation sociologique, politique et historique du maccarthysme. Sont invités, entre autres, les historiens Richard Hofstadter et Peter Viereck dont le rôle est décisif dans l’inscription du maccarthysme au sein d’une longue tradition américaine à l’aide d’une nouvelle catégorie et d’une nouvelle généalogie politique. C’est en effet lors de cet événement et au sein du recueil qui en découle (The New American Right, 1955, réédité en 1963 sous le titre The Radical Right), qu’est forgé le concept de « populisme », terme dont l’usage est détourné du surnom du People’s Party18.

Persuadés que le maccarthysme est avant tout dirigé contre les intellectuels (et non contre les communistes réels ou supposés), ces intellectuels en font un mouvement social périphérique (du Sud et du Midwest), fondé sur la démagogie (opposition binaire aux élites, réponse au penchant populaire pour l’autoritarisme) et sur l’exploitation du ressentiment populaire. L’approche psychologisante des status politics, qui explique les comportements politiques par l’attachement au statut social, est mobilisée au détriment de la classe sociale : la peur irrationnelle du déclassement symbolique produit un ressentiment qui s’exprime politiquement par la recherche de boucs émissaires, donc sous la forme d’anti-intellectualisme, de nationalisme, de nativisme, d’isolationnisme ou d’antisémitisme19. De prime abord, le concept de « populisme » semble donc requalifier l’extrême droite américaine.

Or, la plupart des participants s’accordent pour situer, de façon régressive, les origines du « populisme » dans le mouvement agrarien de la fin du 19e siècle, d’où dérive le maccarthysme par « dégénérescence » (Viereck) vers l’extrême droite dans les années 1930, par l’intermédiaire du prêtre radiophonique antisémite Charles Coughlin et du gouverneur autocrate de Louisiane Huey Long20. Osée, cette généalogie du populisme interroge en ce qu’elle rassemble sous un même nom des phénomènes politiques réformateurs (le People’s Party puis les progressistes du début du 20e siècle) et d’extrême droite. Pour Daniel Bell, il est significatif que l’extrême droite et le People’s Party partagent les mêmes « formules simples, comme Wall Street, la banque internationale et Trust21 ». De même, Peter Viereck parle du maccarthysme comme de l’union du « vieil instinct populiste du Midwest du tous-pourris de gauche […] avec la droite autoritaire des riches nationalistes du Chicago Tribune », qui partagent les mêmes obsessions contre Wall Street et les intellectuels22. Quant à Lipset, il retient le critère de l’opposition aux élites pour réunir le People’s Party, les socialistes, les nativistes et le Ku Klux Klan, sans égard pour le contexte du discours ou la nature des élites visées23.

Cette perspective historique est approfondie en 1955 par Richard Hofstadter, présent lors du colloque susmentionné, au sein de The Age of Reform, un ouvrage primé, maintes fois réédité, dont l’influence demeure conséquente. Son étude relève la persistance du « populisme » des réformateurs des années 1890 au New Deal, soit une attitude politique provinciale typique du Midwest et du Sud, teintée de nationalisme, d’isolationnisme, d’antisémitisme, de nativisme et d’anti-intellectualisme, et qui s’exprime encore au sein du maccarthysme24. Critique des historiens du Populism, qu’il estime trop favorables à leur sujet d’étude, Hofstadter remarque que peu de choses ont été dites sur ces aspects du phénomène25.

C’est ainsi qu’il s’attèle à prouver l’antisémitisme des leaders du People’s Party (en particulier Mary Elizabeth Lease et Ignatius Donnelly) et souligne l’omniprésence de l’expression « Shylock » pour qualifier la finance, ou plus rarement la mention des Rothschild26. Il relève également des marques de nativisme, qu’il explique comme une réponse à la forte arrivée de migrants alimentée par le substrat anglophobe27. Tout cela entretient l’irrationalité de la mentalité populiste, conspirationniste et obsédée par les complots financiers, juifs ou européens, traduction du « ressentiment » des agriculteurs déclassés contre l’élite de l’Est. Par conséquent, loin d’être réformateur ou progressiste, le People’s Party est en fait « rétrograde et illusoire » ; nostalgique d’un « âge d’or », il veut restaurer le « mythe agrarien » jeffersonien de l’harmonie naturelle d’un pays d’agriculteurs-citoyens indépendants, socialement et ethniquement homogènes28. Et derrière le discours démocratique du People’s Party, Hofstadter lit une « volonté de croisade morale » et un « climat d’enthousiasme absolutiste29 ».

D’autres auteurs participent à cette dynamique révisionniste. En 1956, le sociologue Edward Shils publie The Torment of Secrecy, dont le principal objet est d’expliquer l’origine de la place occupée par le conspirationnisme dans la vie politique américaine, qui est selon lui un trait caractéristique du « populisme » du Midwest depuis le People’s Party jusqu’au maccarthysme30. Et parmi les autres attributs qu’il relève, nous trouvons à nouveau le fondamentalisme religieux, le nativisme, l’isolationnisme, l’antisémitisme et l’attrait populaire pour l’autoritarisme (leader démagogique, suprématie de la volonté du peuple)31. La question de l’antisémitisme occupe une place particulière dans cette démarche révisionniste : plusieurs auteurs, comme Max Lerner et surtout Oscar Handlin, insistent sur cette dimension au point de considérer le Populism comme la première manifestation de l’antisémitisme américain moderne32. Dans une interprétation encore plus radicale, Victor C. Ferkiss dresse même une filiation entre Populism et fascisme américain33.

Antisémite, nativiste, irrationnel, anti-intellectuel, antipluraliste voire autoritaire : le portrait révisé du Populism au prisme du « populisme » est sévère. Une telle interprétation, établie par des non-spécialistes du sujet, ne pouvait que susciter la réaction de la communauté scientifique.

« Réviser les révisionnistes » : la croisade des historiens du Populism

Si le concept de populisme jouit d’un succès rapide en sciences sociales, l’interprétation du Populism qui en découle est assez peu reprise par les historiens spécialistes du sujet. Tout au plus pouvons-nous mentionner l’ouvrage de Sheldon Hackney sur l’Alabama, qui reprend l’analyse des status politics, relève le complotisme ou l’exaltation de la volonté populaire et considère que la collaboration avec les Africains-Américains était avant tout opportuniste34. Comme Vann Woodward, il établit une rupture avec l’ère progressiste mais, contrairement à celui-ci, il considère que les populistes sont des « rebelles primitifs » et provinciaux attachés à l’immobilisme d’une société rurale harmonieuse35. L’influence d’Hackney est sensible chez son élève Roger L. Hart, dont le travail porte sur les différents mouvements d’opposition à la domination démocrate au Tennessee entre 1870 et 189636. Adoptant le cadre analytique des status politics, Hart observe comment le déclassement des petits agriculteurs du Tennessee alimente le caractère raciste, parfois antisémite, irrationnel, paranoïaque et réactionnaire du Populism. Cependant, ces exemples sont marginaux par rapport à la vague de contestations que subissent les révisionnistes.

Dès 1959, Vann Woodward s’étonne de la nouvelle acception du terme « populisme » et de la généalogie établie avec le maccarthysme et l’extrême droite, qui reposent selon lui sur des arguments dont la pertinence mérite discussion37. Il relève une forme d’illusion géographique aux bases fragiles (une origine commune dans le Midwest, où le People’s Party fut faible en dehors des Grandes Plaines), la mise en avant du racisme qui sous-estime la collaboration avec les Africains-Américains face aux lynchages des démocrates, le paradigme des status politics qui néglige la rationalité du mouvement en faveur des intérêts agricoles bien compris. Quant à l’antisémitisme, il l’estime limité à des stéréotypes répandus dans le champ politique et sensiblement plus faibles chez les populistes ruraux que chez les grands partis et dans les grands centres urbains. De la même manière, la tonalité conspirationniste est un trait partagé et assez commun dans l’histoire politique américaine.

Parmi les historiens engagés dans la bataille, Norman Pollack est le plus intransigeant et le plus opiniâtre. Il brocarde avant tout la méthodologie des révisionnistes, soit une approche « anhistorique » et téléologique qui repose sur un nombre limité de sources partiellement étudiées pour permettre, par cherry-picking, une interprétation erronée du Populism correspondant à leur thèse38. Pollack s’inscrit en faux contre le paradigme du consensus américain qui rend toute divergence irrationnelle : le « populisme » serait ainsi le nom de ces contestations populaires irrationnelles, parmi lesquelles le Populism ne serait qu’une expression particulière, observées à travers une perspective psychologisante détachée des aspects contextuels, sociaux et des processus historiques. Il s’applique également à déconstruire le « mythe de l’antisémitisme populiste » : après avoir contesté la nature et l’interprétation des sources utilisées par les révisionnistes, il reprend lui-même le dossier pour conclure que la fréquence du thème est « infinitésimale39 ». Enfin, il interroge la nature progressiste ou réactionnaire du Populism à partir d’une histoire intellectuelle du phénomène dans le Midwest40. Il démontre que la réponse populiste au capitalisme industriel n’est pas rétrograde mais bien progressiste, dans la mesure où le mouvement cherche des solutions pour limiter les abus et les atteintes à la démocratie causés par l’évolution du capitalisme, tout en ayant un rapport favorable au progrès technique et au développement industriel, ainsi que des propositions en faveur du mouvement ouvrier avec lequel il collabore.

En 1963, l’ensemble de ces critiques sont reprises par Walter Nugent dans The Tolerant Populists qui, au prétexte d’une histoire du Populism au Kansas, s’avère être une étude de cas destinée à répondre point par point aux arguments des révisionnistes41. Tout en suivant les évolutions du mouvement dans le Sunflower State, il aborde les thèmes de l’antisémitisme, de l’isolationnisme (au moment de la guerre de 1898) et surtout, du nativisme. À l’aide de statistiques et d’une démarche prosopographique, il souligne les origines nationales diverses des membres et des électeurs du parti qui se montre ouvert au plurilinguisme et hostile aux organisations nativistes, par ailleurs proches des républicains. Quant aux prises de position contre l’immigration asiatique, elles s’expliquent par la collaboration avec le mouvement ouvrier depuis longtemps hostile à celle-ci, et s’inscrivent dans une lutte plus générale contre les formes de travail sous-payé (comme le travail forcé des prisonniers) qui concurrencent les salariés américains. Là encore, les populistes demeurent plus modérés que les républicains.

Bastion du People’s Party, le Kansas devient naturellement un terrain d’étude important dans les années 1960 pour nourrir la contestation historienne des positions révisionnistes. Inspirée par Walter Nugent, la monographie de Gene Clanton souligne les racines du Populism dans le mouvement réformateur des années 1870 et son héritage ambivalent dans l’ère progressiste, de même que Michael Broadhead établit des liens avec le socialisme et le progressisme du début du 20e siècle dans la biographie de Frank Doster42.

Nous le voyons, malgré leurs interprétations contestables, les révisionnistes ont participé à faire de la question de l’inscription du Populism dans le temps long un enjeu incontournable de l’historiographie. C’est justement l’objet de Theodore Saloutos, dans son étude des mouvements agrariens du Sud de l’après-guerre civile au New Deal43. Il réfute la filiation avec le maccarthysme et la droite radicale, ainsi que la xénophobie et l’antisémitisme supposés du phénomène, pour plutôt interroger l’influence des mouvements réformateurs précédents (Grange) et celle du Populism sur les progressistes et les futurs protagonistes du New Deal. Dans le Sud toujours, William Warren Rogers propose une lecture très différente de Sheldon Hackney au sujet de l’Alabama44. Contredisant les approches révisionnistes, il inscrit le Populism dans le radicalisme agrarien de l’après-guerre (Grange, Agricultural Wheel) et relève l’importance de la collaboration avec les Africains-Américains. À l’échelle nationale, Robert Durden souligne ce même héritage au sein du progressisme, puis du New Deal45. En outre, il aborde un autre enjeu historiographique, la nature de l’alliance avec le parti démocrate de Bryan lors de l’élection présidentielle de 1896, souvent lue comme une conspiration d’antichambre opportuniste entre les états-majors. Il démontre au contraire que les leaders populistes se sont affirmés comme des hommes politiques conséquents ayant fait le choix le plus logique au regard de la configuration du champ à ce moment. Leur défaite tient moins à une quelconque trahison des principes et du programme qu’à la campagne agressive et frauduleuse des républicains en position de pouvoir.

Tout au long des années 1960, ce débat structure l’historiographie du Populism, tant et si bien qu’il est mis en scène à plusieurs reprises au sein de recueils compilant les contributions des différents protagonistes tout en présentant les nouvelles perspectives de recherche46. Il est alors étonnant que certains chercheurs refusent de s’impliquer, notamment Martin Ridge, biographe du représentant populiste du Minnesota Ignatius Donnelly, souvent cité pour alimenter les procès en antisémitisme et nativisme47. Il est cependant possible d’adopter une tierce position, à l’image de Karel Bicha, pour qui le Populism de l’Ouest ne serait ni progressiste, ni réactionnaire, mais un « conservatisme ambivalent48 ». À partir de portraits de plusieurs leaders et de l’activité législative des élus populistes, il inscrit le mouvement dans la tradition du libéralisme classique, hostile à l’interventionnisme étatique, favorable aux droits des États et à la libre concurrence, ce qui les éloigne des progressistes du 20e siècle. Ils seraient les héritiers des républicains surnommés « mugwumps » pour avoir soutenu Cleveland en 1884 au nom de la morale politique et du libéralisme économique49.

Nouvelles perspectives et spectre du « populisme » (années 1970-1990)

Histoire sociale et sociohistoire du Populism

En 1966, Theodore Saloutos se demandait « dans quelle mesure les révisionnistes sont parvenus à imposer leur théorie et ont permis une réévaluation de l’interprétation classique du Populism ? », pour répondre : « leur succès est très limité selon moi. Ils ont par contre suscité de nombreux débats et ont ravivé un nouvel intérêt pour le Populisme, ce qui est une contribution plus qu’honorable50 ». Il est vrai qu’au-delà des travaux d’Hackney et Hart, peu d’historiens ont épousé les perspectives révisionnistes : dans une réception nuancée, elles ont pu inspirer Gerald Gaither au sujet des relations entre les populistes et les populations afro-américaines du Sud, présentées de façon irénique par Vann Woodward alors qu’elles furent en réalité plus complexes (et contrastées selon les États) et plus opportunistes qu’humanistes51. Barton Shaw démontre la même chose dans son étude sur le Nord-Est de la Géorgie, où l’alliance avec les Africains-Américains semble électoralement intéressée et n’empêche pas le racisme quand leur vote bénéficie aux démocrates (les populistes demandent même des primaires blanches en 1898)52. Il reprend aussi à son compte la notion d’irrationalité dans son portrait de Tom Watson53.

Mais les débats provoqués par les révisionnistes ont surtout participé à revivifier la recherche sur le Populism dès le milieu des années 1960. D’un point de vue méthodologique, l’usage des statistiques se diffuse et se complexifie pour déterminer la sociologie des membres de la Farmers’ Alliance et des électeurs du People’s Party : d’autres variables sont mobilisées au-delà des seules données économiques, et des indices de corrélation sont plus systématiquement établis. Les travaux susmentionnés d’Hackney sur l’Alabama et de Walter Nugent sur le Kansas témoignent de cet approfondissement, de même que ceux de Robert Worth Miller sur le territoire de l’Oklahoma et ceux de Stanley Parsons et Robert Cherny sur le Nebraska54. Ces derniers s’intéressent particulièrement aux données électorales, interrogées selon les variables ethnoculturelles, sociales, géographiques (ville/campagne), et conservent une perspective hostile aux révisionnistes, dont les différents arguments sont discutés. Le phénomène est également observé à l’échelle plus fine des comtés, qui permet à Steven Hann de relever le recrutement parmi les yeoman farmers de l’upcountry de Géorgie, qui forment une classe moyenne agricole de petits propriétaires55. À travers une approche marxiste et thompsonienne, il montre comment les bouleversements de leur milieu économique et social survenus après-guerre expliquent le développement du mouvement réformateur agrarien dès les années 1870, qui culmine dans les années 1890 avec le Populism56. Les conflits sociaux et culturels ont été produits par la transformation de cet espace périphérique en centre de production du coton intégré au marché, vecteur de nouvelles dominations des intermédiaires marchands et des grands propriétaires.

Dans les années 1970, influencée par le contexte politique du mouvement des droits civiques, la réception de Thompson est surtout visible dans l’approche du Populism en tant que mouvement social observé « par le bas ». Par conséquent, l’accent est mis sur la Farmers’ Alliance au détriment du People’s Party, souvent considéré comme une dégradation de la dynamique vers la politique partisane soumise aux logiques du champ politique. Lawrence Goodwyn est la figure principale de ce courant, avec sa nouvelle synthèse monumentale sur le sujet, Democratic Promise : The Populist Moment in America, dont l’influence fut et demeure considérable57. Il insiste sur les coopératives, les périodiques et l’action éducative de la Farmers’ Alliance, qui stimulent la solidarité et les valeurs démocratiques égalitaires du mouvement. Il privilégie ainsi l’étude de la base militante (grass root) sur les leaders engagés dans le champ politique et décrit l’élaboration d’une « movement culture », une notion qui rappelle les approches de la sociohistoire en France ou, dans une certaine mesure, les répertoires d’actions collective de Charles Tilly58. Ainsi, Goodwyn oppose le vrai populisme des agriculteurs tôt engagés dans les coopératives de la Farmers’ Alliance au « shadow movement » des politiciens opportunistes, qui s’emparent du mouvement et nouent des alliances avec le parti démocrate pour satisfaire leurs ambitions électorales, en sacrifiant au passage le programme pour la seule cause bimétalliste. Il donne par là même le beau rôle au Sud (notamment au Texas, berceau de la Southern Alliance) au détriment du Midwest (en particulier le Nebraska).

Au même moment, Michael Schwartz aborde en sociologue la Farmers’ Alliance en tant que mouvement social d’un groupe subordonné et dominé par une structure politique et sociale oppressive59. Il interroge à l’aide de la sociologie du politique l’échec du Populism et le triomphe final de l’ancienne élite sudiste qui s’impose sur les masses agricoles et sur les Africains-Américains par le système Jim Crow. Selon lui, il s’explique par les contradictions produites par le passage de la Farmers’ Alliance au People’s Party, soit du mouvement au parti, qui a produit l’abandon des coopératives, la démobilisation des masses et l’oligarchisation de sa structure et de sa direction. L’intérêt porté à la Farmers’ Alliance est également sensible dans l’étude approfondie de Robert McMath sur la Southern Alliance, dans laquelle il souligne particulièrement le rôle des femmes, tandis que Theodore Mitchell insiste sur les aspects éducatifs du mouvement60. Quant aux approches sociohistoriques, elles se retrouvent dans les travaux de Donna Barnes sur le Texas et de Lala Steelman sur la Caroline du Nord, avec un intérêt plus marqué pour le champ politique61. De même, Scott G. McNall reprend l’étude du phénomène au Kansas par une sociohistoire du politique attentive aux dynamiques sociopolitiques et aux évolutions des organisations et des configurations du champ politique62. Ces approches « par le bas » permettent d’observer comment les évolutions socio-économiques d’après-guerre et les dominations qui les accompagnent ont accouché de conflits politiques et par conséquent de mobilisations populaires qui suscitent de nouvelles formes de sociabilités et de solidarités (comme les coopératives) ainsi que des structures pour les porter (en premier lieu la Farmers’ Alliance ici privilégiée). Elles approfondissent également les conséquences et les enjeux du passage à la politique institutionnelle, autant de questionnements rendus centraux par les travaux de Goodwyn – soit la création d’un parti indépendant et l’entrée dans l’arène électorale, l’arrivée de professionnels de la politique et les alliances avec d’autres forces –, propices à interroger les raisons des réussites et des échecs du Populism.

Idées et héritages du Populism : une histoire politique intellectuelle

Pour autant, l’histoire politique intellectuelle plus traditionnelle demeure foisonnante et connaît même un regain dans les années 1980, quand s’observe un intérêt renouvelé pour les idées, les programmes, les élections, les stratégies et le rapport aux institutions. La biographie du sénateur William Peffer par Peter Argersinger (prétexte à une fresque politique du Populism au Kansas), le travail de Barton Shaw sur la Géorgie ou l’étude de Gene Clanton sur l’activité des élus populistes au Congrès en sont l’illustration63. Cette approche apporte d’autres éclairages sur l’échec du People’s Party. L’étude de la configuration du champ politique permet d’expliquer les difficultés rencontrées en Louisiane : manipulations ou empêchement du vote afro-américain, violence politique, impasses culturelles à la collaboration interraciale (que l’électoralisme atténue au sein du People’s Party par rapport à la Farmers’ Alliance)64. Jeffrey Ostler explique l’échec du mouvement dans l’Iowa, pourtant confronté aux mêmes problématiques socio-économiques que le Kansas et le Nebraska, par la compétitivité du bipartisme qui laisse peu de place à l’émergence d’un tiers parti alternatif65. Dans une démarche plus proche de l’histoire des idées, Bruce Palmer cherche à comprendre l’échec du Populism en étudiant la pensée des acteurs et sa transcription dans l’action politique66. À partir de plusieurs États du Sud, il observe en détail les représentations populistes du territoire, de leur statut social, du développement du capitalisme, de l’urbanisation et de l’industrialisation. Il en conclut que leur volonté d’articuler l’héritage idéologique de la tradition jeffersonienne avec la nouvelle donne capitaliste industrielle manquait de radicalité pour être conséquente en matière d’applications concrètes.

Sans surévaluer son opposition à l’histoire sociale, avec laquelle une certaine complémentarité s’est aussi nouée67, l’histoire politique a permis de discuter les conclusions de Goodwyn et de restaurer la place du People’s Party. Robert Cherny montre que le Populism au Nebraska ne se résume pas à un « shadow movement » de politiciens : l’implantation de la Northern Alliance et des coopératives furent précoces, et les leaders de cet État étaient au moins aussi radicaux que ceux du Sud68. En s’appuyant principalement sur le Kansas, Gene Clanton reproche à Goodwyn d’avoir trop insisté sur la Farmers’ Alliance et le Texas, alors que l’idéal politique du mouvement doit beaucoup aux réformateurs radicaux du Midwest et aux tiers partis des années 1870-188069.

C’est enfin en histoire politique que l’héritage des thèses révisionnistes est le plus sensible, s’exprimant à travers l’importance accordée à la temporalité, qui relève de deux enjeux distincts mais corrélés : premièrement, le débat sur la nature progressiste ou rétrograde du Populism, qui est traité dès les années 1960 dans les réponses directes aux révisionnistes (Walter Nugent), et dont les prolongements se font surtout sentir à partir des années 2000 ; deuxièmement, la question des racines et de l’héritage intellectuel et humain (militant, électoral) du Populism dans le temps long, qui s’impose en réponse à la généalogie établie avec le maccarthysme.

Les racines intellectuelles et organisationnelles du Populism sont les moins sujettes à débat. La continuité militante et programmatique avec les organisations précédentes est assez établie (Grange, Knights of Labor, Agricultural Wheel) et l’enjeu relève surtout de l’intégration du phénomène au sein de la tradition libérale et républicaine américaine d’inspiration jeffersonienne. Celle-ci est portée par Norman Pollack qui, dans une démarche d’histoire des idées, offre une synthèse approfondie des conceptions politiques et socio-économiques populistes70. Il montre comment, en puisant dans cette tradition politique, le Populism a proposé une alternative démocratique et libérale au capitalisme industriel du Gilded Age, fondée sur l’extension du rôle de l’État, démocratiquement organisé, au profit du bien-être collectif. Robert Miller met lui aussi en avant ces racines plongées dans le républicanisme radical et les idéaux jeffersoniens chez les populistes de l’Oklahoma, produit d’un double héritage du Sud et du Midwest issu des populations originaires du Kansas et du Texas71.

Le lien entre le Populism et le mouvement progressiste du début du 20e siècle, déjà souligné par Hicks, suscite cependant des débats. Si Gene Clanton reconnaît que les deux phénomènes ont des traits idéologiques communs (hostilité au capitalisme manufacturier monopolistique, volonté de démocratiser les institutions), ils diffèrent en plusieurs points72. D’abord, le mouvement progressiste est porté par les deux grands partis et, au Kansas, par les républicains qui avaient été les adversaires acharnés des populistes. Ensuite, le recrutement social est différent dans la mesure où les progressistes sont issus de la bourgeoisie ou classe moyenne et, surtout, se considèrent comme une élite intellectuelle : les leaders populistes, même ceux issus des classes supérieures, se vivent comme des membres des classes populaires dans un esprit égalitaire. Au Nebraska, Robert Cherny note une rupture dans l’électorat, les dirigeants et dans les projets, de même que Hackney pour l’Alabama, qui souligne néanmoins plusieurs points programmatiques communs73.

À l’inverse, Elizabeth Sanders soutient la thèse d’une continuité entre les deux phénomènes au sein d’une contribution essentielle74. Dans Roots of Reform, elle montre comment les propositions portées par les organisations réformatrices du Gilded Age ont été actualisées au cours de l’ère progressiste dans de très nombreux secteurs et comment elles ont été la matrice intellectuelle d’un interventionnisme étatique face au capitalisme sans limite. À l’échelle de l’Alabama, Samuel Webb inscrit le Populism dans la lignée des adversaires de l’hégémonie démocrate de la Reconstruction aux années 1920, quand certains populistes intègrent la faction progressiste du Parti républicain75. Au-delà du mouvement progressiste, le passage vers le socialisme, où certains militants populistes trouvent un nouvel engagement, commence également à être étudié dans cette période76.

Le Populism à la conquête de l’Ouest : les apports de l’élargissement géographique de la recherche aux Rocheuses et à la côte Ouest

L’enjeu de l’héritage du Populism trouve de nombreux éclaircissements dans les États des Rocheuses et de la côte Pacifique. À partir des années 1960, ceux-ci commencent à intéresser les historiens qui les avaient jusqu’alors négligés au profit du Midwest et du Sud. Le People’s Party y avait pourtant obtenu des résultats considérables : en 1892, James Weaver avait emporté le Colorado, l’Idaho et le Nevada, et plusieurs États avaient élu des gouverneurs, éventuellement dans le cadre d’alliances avec les démocrates (Colorado, Idaho, Oregon, Washington, Montana)77. Ces travaux sont bien inscrits dans les enjeux historiographiques du temps, dans la mesure où ils répondent aux arguments des révisionnistes, mais aussi à John Hicks qui considérait le Populism des Rocheuses comme un courant opportuniste limité à la seule défense du bimétallisme et de la libre frappe de la monnaie (Free Silver). Ils permettent aussi d’affiner les relations entre Populism et monde ouvrier, les secteurs miniers et ferroviaires étant importants dans ces États, et d’approfondir les liens avec le mouvement progressiste du début du 20e siècle, qui connut de nombreuses incarnations dans la région.

Les études sur le Colorado clarifient cet aspect du débat. Pour John Morris, la vie politique du gouverneur Davis H. Waite (1893-1895) doit être inscrite dans le temps long en ce qu’il renouvelle les idéaux jacksoniens et anticipe le New Deal. James E. Wright, quant à lui, réfute les thèses révisionnistes pour souligner l’héritage du mouvement dans l’ère progressiste78. Cette même postérité est observée par David Berman dans le territoire de l’Arizona, où le Populism comme le mouvement progressiste ont su structurer le vote autour des intérêts socio-économiques79. En outre, il décrit un glissement vers le socialisme dû au recrutement plus prolétaire, également souligné par Carlos Schwantes à propos de l’État de Washington, étudié dans une perspective transnationale avec la Colombie britannique80.

Ces monographies battent en brèche l’image d’un Populism des Rocheuses limité aux questions minières et monétaires, telle que défendue par Hicks : au Colorado ou dans l’Idaho, le mouvement embrasse la diversité du programme populiste à laquelle adhèrent à la fois des mineurs et des agriculteurs81. D’autres aspects viennent enrichir l’appréhension du phénomène, comme sa nature plus urbaine et ouvrière dans les États de Washington et du Montana, où les dirigeants sont souvent des réformateurs issus des classes moyennes et bourgeoises82. Présence de l’ensemble du corpus programmatique et recrutement plus ouvrier : c’est également la conclusion de Robert Larson dans sa synthèse sur les Rocheuses83. L’historien avait déjà souligné ces aspects dans son travail sur le territoire du Nouveau-Mexique, mais il était parvenu à dégager la multiplicité des motifs de vote et d’engagement grâce aux observations à des échelles plus fines84. Dans cet espace, le Populism rassemble des populations urbaines, opposées au trust ferroviaire du Sante Fe, rurales, en lutte contre les gros ranchers et hispaniques engagées contre la prédation des terres. Hostile aux thèses révisionnistes, Robert Larson rejoint Walter Nugent dans sa vision du Populism, mais il remarque une spécificité liée à la conquête de l’Ouest : les populistes craignent que les promesses de l’Ouest soient compromises par l’évolution monopoliste du capitalisme et la crise économique85.

Retour au « populisme » (années 2000-2020)

La persistance du Populism au sein des populist studies

Des années 1960 aux années 1990, la plupart des travaux sur le Populism continuent de faire référence au débat historiographique initié par les révisionnistes, mais à partir des années 1980, ils se préoccupent peu de répondre aux arguments énoncés par Hofstadter et ses homologues. Le conflit historiographique a laissé des traces dans les pistes de recherche, notamment au sujet de l’héritage du Populism, mais il semblait s’être résolu en faveur des historiens spécialistes du mouvement.

Or, en dehors des rangs de ces derniers, tout se passe comme si cette mise à jour scientifique n’avait pas eu lieu, puisque parallèlement le concept de « populisme » consolide sa présence dans le champ scientifique et se diffuse au-delà des États-Unis. Comme dans sa première acception, il continue à requalifier la droite radicale, mais il élargit considérablement sa portée grâce à une définition plus souple : le populisme est avant tout un « style » politique dont les caractéristiques se retrouvent également dans d’autres courants idéologiques à travers l’espace et le temps. Le Populism n’échappe donc pas au « populisme » dont il serait l’une des premières manifestations86.

Premier grand jalon des populist studies, encore embryonnaires lors de sa parution, Populism. Its Meaning and National Characteristics assume son caractère exploratoire et propose différentes approches pour définir le populisme par des critères transposables à l’échelle internationale87. En ce sens, il se détache des réflexions des années 1950, centrées sur les États-Unis et l’idéologie, mais s’y rattache en invitant Richard Hofstadter à traiter le cas nord-américain88. Le Populism est également convoqué par Peter Worsley, qui propose d’en faire l’idéal-type du « style » populiste, dont il relève plusieurs critères : célébration de la volonté populaire, leader charismatique en communion avec la foule, participation directe du peuple à la vie politique89. Il cherche ainsi à maintenir la possibilité d’une généalogie avec ce phénomène historique supposément originel, tout en appliquant ensuite le concept à de nombreuses expériences politiques à travers l’espace et le temps. Cette formalisation du « populisme » comme « style » politique est prolongée en 1980 par Margaret Canovan, qui relève des traits similaires : appel au peuple, hostilité aux élites, leader fort90. Elle dresse également une typologie du « populisme », au sein de laquelle le Populism est classé comme une expression du « populisme agraire » originel, aux côtés des narodniki russes et des mouvements agrariens d’Europe de l’Est.

Malgré ces efforts, le flou définitionnel demeure tant ces caractéristiques sont partagées dans le champ politique, si bien que n’importe quel mouvement peut être subsumé sous le concept, sans égard pour son idéologie, bien qu’il continue de requalifier d’abord la droite radicale à laquelle des mouvements progressistes d’opposition se voient associés. Moyennant nuances, c’est sous cette forme que le « populisme » s’impose en Europe et aux États-Unis, où il connaît une popularité par vague, à la fin des années 1990 et au milieu des années 2010, à la faveur de contextes marqués par la montée de l’extrême droite partisane et, dans la seconde période, par le renouveau de la gauche radicale. Au sein des études sur le populisme, le Populism est presque systématiquement invoqué dans l’objectif d’apporter une solidité historienne au concept91, avec des raccourcis qui témoignent d’une méconnaissance de l’historiographie92. Seul Jan-Werner Müller l’exclut de son interprétation et assume une rupture entre un ancien Populism progressiste et un nouveau « populisme » d’extrême droite93.

À l’inverse, Michael Kazin cherche à réconcilier le concept de « populisme » avec l’histoire du Populism, sans pour autant porter atteinte à cette dernière94. Selon lui, le « populisme » est un « style » politique propre à la vie politique américaine depuis la fin du 19e siècle, qui se serait progressivement déporté de la gauche vers la droite à partir des années 1930, depuis le People’s Party vers Reagan – un basculement qu’il cherche à comprendre et illustrer. Certes le fond change, et cette reconnaissance distingue Michael Kazin d’Hofstadter, mais le « populisme » est une affaire de forme : il s’agit d’une rhétorique opposant le bon peuple souverain de producteurs aux élites corrompues qui usurpent la légitimité démocratique.

La réception de Michael Kazin est fondamentale dans la lecture qu’Ernesto Laclau fait du Populism dont il se sert pour illustrer sa propre version du concept, déjà élaborée en 1977, mais systématisée en 2005 dans On Populist Reason95. Pour le philosophe argentin, le « populisme » est une méthode discursive mobilisée par des mouvements d’opposition dans le but de disputer l’hégémonie politique au pouvoir en place. Il s’agit d’articuler des revendications insatisfaites hétérogènes grâce à un « signifiant vide », le peuple, installé dans une relation antagonique avec « l’oligarchie ». Bien que le cadre théorique diffère, les caractéristiques du « populisme » de Laclau ne sont guère différentes de celles définies par les approches traditionnelles auxquelles il s’oppose pourtant : appel au peuple, leader charismatique, opposition à l’élite (ici l’oligarchie). À l’appui des seuls ouvrages de Goodwyn et Kazin, il traite le People’s Party comme une étude de cas d’un moment populiste inabouti car incapable d’articuler les demandes particulières en une cause universelle (ou dans ses termes, une « chaîne d’équivalence »)96.

Historicité du Populism : progrès ou réaction ?

Les spécialistes du Populism ne pouvaient être indifférents à la popularité croissante du concept dans les champs politico-médiatique et scientifique, d’autant plus qu’il continuait de qualifier l’extrême droite contemporaine en l’associant aux populistes de la fin du 19e siècle. Or, réitérer le travail accompli dans les années 1960 par Walter Nugent, Norman Pollack et tant d’autres, aurait été superfétatoire.

En réponse, les historiens abordèrent plutôt le Populism par son historicité pour interroger sa nature progressiste ou rétrograde (voire réactionnaire), dans une démarche qui rappelle (sans les utiliser) les outils analytiques de « champ d’expérience » et d’« horizon d’attente » issus de l’histoire des concepts97. En 2007, Charles Postel publie The Populist Vision, une nouvelle synthèse qui envisage le phénomène à travers ses idées et ses représentations dans différents domaines – la place des femmes, l’éducation, l’économie, l’État, les relations interethniques, la religion, la science et le progrès technique98. Cet ouvrage s’impose rapidement comme un jalon important du débat sur l’interprétation du Populism en affirmant qu’il incarne une modernité alternative au monde capitaliste et industriel du Gilded Age et non le dernier feu d’une tradition prémoderne de l’Amérique rurale, immobiliste et nostalgique. Si les idéaux de Jefferson et de Lincoln sont convoqués, ce n’est pas pour opérer un retour en arrière, mais pour légitimer leur projet de société future qui les actualiserait dans une modernité démocratique et attentive au bien commun. Celle-ci est plus démocratique et favorable à la régulation de l’économie par l’État (voire à la création de services publics dans certains secteurs), mais n’en est pas moins attachée à l’éducation, aux sciences et aux techniques afin d’améliorer les conditions de vie et de travail du pays. Dans une certaine mesure, elle est aussi plus tolérante, bien que le mouvement se montre assez ambivalent au sujet de la question raciale, notamment dans le Sud où les coopérations locales n’empêchent pas, selon les lieux et les contextes, un soutien aux mesures discriminatoires (voir aussi infra)99.

Également critique de la confusion entre le Populism et le « populisme » d’extrême droite, Gregg Cantrell retrace l’histoire du People’s Party au Texas en suivant une démarche en partie thématique à la manière de Charles Postel (rapport au genre, aux relations raciales)100. Selon lui, le mouvement demeure marqué par le républicanisme démocratique de Jefferson (et de Jackson), mais il se détache du libéralisme classique pour inaugurer le libéralisme américain moderne, que l’historiographie avait jusqu’alors fait commencer à l’ère progressiste. En effet, les populistes ne considèrent plus l’État comme un instrument intrinsèquement tyrannique. Au contraire, ils envisagent qu’il puisse garantir la liberté individuelle face aux trusts et organiser l’économie, ouvrant la voie à l’interventionnisme social et économique du mouvement progressiste et du New Deal.

Joe Creech propose une autre piste à partir de la variable religieuse et plus particulièrement de l’influence du protestantisme évangélique en Caroline du Nord101. Les populistes ne seraient ni progressistes ni réactionnaires, mais incarneraient une via media « restauratrice ». Ils sont tournés vers le passé politique (l’idéal démocratique de Jefferson et républicain de Lincoln) et la tradition chrétienne, dont ils se servent pour promouvoir un futur où cet idéal serait restauré au profit d’un équilibre social harmonieux. Cette perspective est structurée par la mentalité évangélique qui diabolise les adversaires et l’état du monde, et qui christianise les valeurs démocratiques comme un bien pour lequel il faut s’engager avec ferveur. Dans un écho à Goodwyn, Joe Creech présente tout de même la pensée populiste comme « an uniquely democratic vision of America102 » (« une vision démocratique particulière de l’Amérique »).

Dans un même mouvement, les historiens continuent d’interroger les liens du Populism avec les précédents courants réformateurs et son héritage au 20e siècle : Charles Postel l’inscrit dans le long combat pour l’égalité né de l’après-guerre civile et en fait l’impulsion des réformes de l’ère progressiste103. Assez classiquement, Gregg Cantrell relève l’influence du Populism sur plusieurs législations du début du siècle et illustre cette filiation par le parcours de plusieurs leaders texans dans les rangs progressistes104. À une échelle plus fine, Connie Lester dessine le parcours postérieur de militants du Tennessee au sein d’institutions qui œuvrent à la modernisation de l’agriculture durant l’ère progressiste (instituts agricoles, Farmers’ Union, inspecteurs et experts au service de l’État)105. James Hunt invite à observer la complexité de la filiation entre Populism et mouvement progressiste à l’aune de la biographie de Marion Butler106. Le dirigeant national du People’s Party (1896-1904) et sénateur de Caroline du Nord s’était vu attribuer par Vann Woodward le mauvais rôle du politicien manœuvrier, ambitieux, architecte des alliances politiques, face à l’homme de principe Tom Watson. Son parcours postérieur témoigne en réalité d’un attachement aux réformes populistes qu’il continue de défendre au sein du courant progressiste du Parti républicain, mais sa marginalisation invite à nuancer la portée de cet héritage. Enfin, plusieurs travaux ont approfondi l’étude de la collaboration avec le mouvement ouvrier et ont observé les transferts programmatiques, électoraux et militants vers le socialisme et le syndicalisme, y compris radical du côté des Industrial Workers of the World (IWW)107. Ils permettent de souligner la véritable dimension ouvrière du phénomène, y compris dans les États ruraux (notamment ceux du Sud), qui ne se résume donc pas à la promotion incantatoire d’une alliance des producteurs, même si les limites de la collaboration sont nombreuses et poussent les éléments les plus avancés vers le socialisme.

Au-delà du concept de « populisme » : état de la recherche contemporaine

Si le spectre du populisme continue de hanter l’appréhension du Populism, l’historiographie récente ne s’y limite pas et se montre sensible aux nouvelles approches et thématiques pour affiner la connaissance du phénomène. En dehors de la dimension religieuse susmentionnée, la place des femmes s’est affirmée comme une piste prometteuse depuis la fin des années 1990108. Celle-ci est d’autant plus fondée qu’elles étaient nombreuses et actives au sein de la Farmers’ Alliance, que certaines figures charismatiques se sont détachées (Mary Elizabeth Lease) et que le People’s Party était favorable à l’extension du droit de vote aux femmes.

Concernant les États du Sud, la question raciale est approfondie dans la continuité des révisions de la lecture irénique de Vann Woodward. Dans sa synthèse sur le New South post-Reconstruction, Edward Layers réserve trois chapitres à la Farmers’ Alliance et au People’s Party, « l’événement politique le plus important du Gilded Age109 ». S’il soulève les ambiguïtés du mouvement vis-à-vis de la question noire, il met en avant que l’effondrement du Populism laisse la main libre aux démocrates, qui accélèrent le processus de révocation du droit de vote des Africains-Américains pour éviter toute nouvelle menace électorale. La complexité des rapports interraciaux concentre l’attention de nombreux chercheurs, dont Omar Ali, et nécessite comme toujours de différencier les territoires : Joe Creech estime ainsi qu’on pourrait parler d’un véritable mouvement biracial en Caroline du Nord110. Depuis le début des années 2000, cet État est un terrain d’étude important du fait de l’alliance un temps victorieuse avec le parti républicain, qui permet la collaboration avec les populations afro-américaines, et de la réponse violente des démocrates lors du massacre de Wilmington (1898)111. La monographie de James M. Beeby discute le caractère conservateur de cette alliance telle que l’avait présentée Goodwyn112. Non seulement la coopération est ancienne et organisée à la base, mais elle permet la réunion avec les Africains-Américains fidèles aux républicains sans heurter les populistes blancs issus des rangs démocrates. Comparant la fusion républicano-populiste de Caroline du Nord au Readjuster Party de Virginie, il propose de questionner la solidité de la domination démocrate avant 1900 à l’échelle du prétendu « Solid South ».

La période voit également la parution de nouvelles monographies, sur le Dakota du Sud notamment, mais d’autres se font toujours attendre, comme une mise à jour sur la Virginie ou une étude sur l’Oregon, qui donnerait lieu à une bonne étude de cas sur la filiation avec le mouvement progressiste qui y fut très actif113. Le travail de Michael Pierce sur l’Ohio permet de nuancer la faiblesse du phénomène dans les États du Midwest du centre-nord-est : absent des espaces ruraux où la concurrence bipartisane est trop importante pour laisser la place à un tiers parti, il s’implante dans les milieux urbain et ouvrier grâce à un même programme en faveur des classes productrices issu du Labor Republicanism114. Au sein de l’American Federation of Labor, grand syndicat jugé hostile au People’s Party par l’historiographie, John McBride cherche à permettre cette union, mais il se confronte au dirigeant Samuel Gompers et à la modération des leaders populistes. Pour autant, cette tentative augure l’alliance entre le mouvement ouvrier et les démocrates de Bryan durant l’ère progressiste. Signalons également, parmi les autres thématiques abordées récemment, que le rapport à l’impérialisme naissant dans les années 1890 permet de questionner les positions contrastées du mouvement à ce sujet, notamment lors de la guerre hispano-américaine, puis face aux projets impérialistes à Cuba et aux Philippines115.

Enfin, certaines lectures du phénomène ont été révisées par de nouvelles méthodes. Donna Barnes s’est appuyée sur les études des mouvements sociaux (théories des cadres, de la mobilisation des ressources, de la structure des opportunités politiques) dans ses recherches sur le Populism en Louisiane. Elle critique le traitement négatif qu’a opéré Goodwyn de l’entrée en politique partisane avec la création du People’s Party, qui ne prend pas en compte le fonctionnement et la configuration du système politique au regard desquels il s’agissait de la stratégie la plus pertinente116. Enfin, Thomas Alter II inaugure l’approche transnationale du phénomène en étudiant le rôle militant et idéologique des révolutionnaires allemands de 1848 ayant émigré au Texas et de leurs descendants117.

Conclusion

Si l’historiographie du Populism ne se confond pas avec celle du concept de « populisme », l’apparition de ce dernier a en partie structuré les réflexions sur ce mouvement, en imposant les thèmes de la nature idéologique du phénomène, de ses racines et de son héritage, du caractère progressiste ou rétrograde de son projet et de ses représentations. Malgré les efforts entrepris dès les années 1960, la Farmers’ Alliance et le People’s Party continuent d’être évoqués dans les études sur le « populisme », en tant que phénomènes originels d’une catégorie politique toujours mal définie et disqualifiante. Cela est encore plus vrai en Europe, où l’historiographie est mal connue et où la nuance entre Populism et populism peut sembler incongrue.

Pourtant, c’est au sein même des études sur le « populisme » qu’un retournement peut actuellement être observé. En effet, plusieurs approches critiques du concept invitent à mobiliser une méthode socio-historique fondée sur l’étude des phénomènes les plus anciens pour trouver des critères applicables à d’autres objets politiques et élaborer une nouvelle théorie du « populisme ». Parmi celles-ci, il faudrait évoquer la recherche d’un idéal-type de « l’esprit démocratique du populisme » chez les narodniki russes par Federico Tarragoni, qu’il observe ensuite au sein du Populism, et l’établissement d’un « populisme démocratique » à partir de la Farmers’ Alliance, qu’Antoine Chollet promeut en s’inspirant de Goodwyn118. Elles permettent de distinguer le « populisme » de l’extrême droite et de redéfinir le concept sur des bases historiennes qui ne dénatureraient pas l’expérience populiste de la fin du 19e siècle.

Notes

1 Charles Postel, « If Trump and Sanders Are Both Populists, What Does Populist Mean? », Process, a Blog for American History Organization of American Historians, 01/02/2016, https://www.oah.org/tah/february-2/if-trump-and-sanders-are-both-populists-what-does-populist-mean/, consulté le 5 mai 2025. Return to text

2 Charles Postel, The Populist Vision, New York, Oxford University Press, 2007 ; Equality. An American Dilemna (1866-1896), New York, Hill and Wang, 2019. Return to text

3 Pour une critique approfondie du concept de « populisme », voir : Charles Postel, « Populism as a Concept and the Challenge of U.S History », IdeAs, 14, 2019, https://doi.org/10.4000/ideas.6472, consulté le 6 mai 2025 ; « The American Populist and Anti-Populist Legacy », dans John Abromeit, Bridget Maria Chesterton, Gary Marotta, York Norman, Transformations of Populism in Europe and the Americas: History and Recent Tendencies, Londres, Bloomsbury Academic, 2015, p. 116-135. Return to text

4 Pour les approches critiques du concept en français : Antoine Chollet, L’Anti-populisme ou la nouvelle haine de la démocratie, Paris, Textuel, 2023 ; Federico Tarragoni, L’Esprit démocratique du populisme, Paris, La Découverte, 2019. Return to text

5 Par cette précision géographique, nous distinguons ici la tradition sud-américaine. Voir Federico Tarragoni, « L’autre démocratie. Sur la rationalité politique du populisme latino-américain », Revue d’histoire moderne et contemporaine, 70-2, 2023, p. 60-80. Return to text

6 Walter Nugent, The Tolerant Populists. Kansas Populism and Nativism, Chicago, University of Chicago Press, 1963, (2e édition, 2013), p. XI. Return to text

7 Sur l’historiographie du People’s Party : Robert C. McMath Jr., Peter H. Argersinger, Connie L. Lester, Michael F. Magliari, Walter Nugent, David B. Danbom, « “Agricultural History” Roundtable on Populism », Agricultural History, 82, 1, 2008, p. 1-35 ; William C. Pratt, « South Dakota Populism and Its Historians », South Dakota History, 22, 4, 1993, p. 309-329 ; William F. Holmes, « Populism: In Search of Context », Agricultural History, 64, 4, 1990, p. 26-58 ; James Turner, « Understanding the Populists », Journal of American History, 67, 2, 1980, p. 354-373. Return to text

8 Comme cela est remarquablement démontré par James L. Hunt : « Creating North Carolina Populism, 1900-1960, Part 1: The Progressive Era Project, 1900-1930 », North Carolina Historical Review, 97, 2, 2020, p. 168-199 ; « Creating North Carolina Populism, 1900-1960, Part 2: The Progressive Era Legacy, 1930-1960 », North Carolina Historical Review, 97, 3, 2020, p. 305-336. Return to text

9 John D. Hicks, The Populist Revolt: A History of the Farmers’ Alliance and the People’s Party, Minneapolis, University of Minnesota Press, 1931. À ce sujet, voir : Martin Ridge, « Populism Redux: John D. Hicks and the Populist Revolt », Reviews in American History, 13, 1, 1985, p. 142-154. Il existe des travaux plus anciens, notamment : Frank L. McVey, The Populist Movement, New York, Macmillan Co, 1896 ; Solon J. Buck, The Agrarian Crusade, New Haven, Yale University Press, 1920. Sur ces premiers travaux, des années 1890 aux années 1920, voir Theodore Saloutos, « The Professors and the Populists », Agricultural History, 40, 4, 1966, p. 235-254. Return to text

10 John D. Hicks, « The People’s Party in Minnesota », Minnesota History Bulletin, 5, 1923-1924, p. 531-560 ; « The Farmers’ Alliance in North Carolina », North Carolina Historical Review, 2, 1925, p. 162-187. Return to text

11 Alex Mathews Arnett, The Populist Movement in Georgia: A View of the “Agrarian Crusade” in the Light of Solid South Politics, New York, Columbia University Press, 1922 ; John B. Clark, Populism in Alabama, Auburn, Auburn Printing Co, 1927. Sous forme d’articles : Ernest D. Stewart, « The Populist Party In Indiana », Indiana Magazine of History, 14, 4, 1918, p. 332-367 et « The Populist Party in Indiana », Indiana Magazine of History, 15, 1, 1919, p. 53-74 ; Herman Clarence Nixon, « The Populist Movement in Iowa », Iowa Journal of History and Politics, 24, 1, 1926, p. 44-65. Return to text

12 Roscoe C. Martin, The People’s Party in Texas: A Study in Third Party Politics, Austin, University of Texas Press, 1933 ; William Du Bose Sheldon, Populism in the Old Dominion. Virginia Farm Politics, 1885-1900, Princeton, Princeton University Press, 1935 ; Albert D. Kiwan, Revolt of the Rednecks: Mississippi Politics, 1876-1925, Lexington, University of Kentucky Press. 1951, (chap. 9, p. 93-103). Return to text

13 John D. Hicks, op. cit., 1931 (éd. 1955), p. 36-53. Selon Hicks, la guerre de Sécession aurait ramené les États du Sud « au stade de développement de l’époque de la Frontière ». Return to text

14 C. Vann Woodward, Tom Watson: Agrarian Rebel, New York, Macmillan, 1938 et Origins of the New South, 1877-1913, Bâton-Rouge, Louisiana State University Press, 1951. Voir aussi, Robert C. McMath Jr., « C. Vann Woodward and the Burden of Southern Populism », Journal of -Southern History, 67, 4, p. 741-768. Return to text

15 Chester McArthur Destler, American Radicalism, 1865-1901: Essays and Documents, New London, Connecticut College, 1946, p. VII-VIII ; du même auteur, voir aussi : Henry Demarest Lloyd and the Empire of Reform, Philadelphie, University of Pennsylvania Press, 1963. Return to text

16 Ibid., p. 162-254 (chapitres 8 à 11). Return to text

17 Yves Viltard, « Archéologie du populisme. Les intellectuels libéraux américains saisis par le maccarthysme », Genèses. Sciences sociales et histoire, 37, 1999, p. 44-69. Sur le contexte politique et intellectuel de l’émergence du courant révisionniste et de la création du concept de populisme : Michael Paul Rogin, The Intellectuals and McCarthy. The Radical Specter, Cambridge, MIT Press, 1967 ; Antoine Chollet, op. cit., 2023, p. 29-76 ; Nicolas Barreyre, « Le Populisme était-il un populisme ? Quand un concept échappe à la critique historienne », Revue d’histoire moderne et contemporaine, 70-2, 2023, p. 51-59. Return to text

18 Daniel Bell (dir.), The New American Right, New York, Criterion, 1955 ; The Radical Right, New York, Doubleday, 1963. Return to text

19 Richard Hofstadter, « The Pseudo-Conservative Revolt », dans Daniel Bell (dir.), op. cit., p. 83. Seymour Martin Lipset, « The Sources of Radical Right », dans Daniel Bell (dir.), op. cit., p. 322 et 340. Return to text

20 David Riesman et Nathan Glazer, « The Intellectual and the Discontented Classes », dans Daniel Bell (dir.), op .cit., p. 113 ; Peter Viereck, « The Revolt Against the Elite », dans Daniel Bell (dir.), op. cit., p. 162-163, 171, 179. Return to text

21 Daniel Bell, « The Dispossessed », dans Daniel Bell (dir.), op. cit., p. 3 ; Seymour Martin Lipset, op. cit., p. 361. Return to text

22 Ibid., p. 171 et 179. Return to text

23 Seymour Martin Lipset, op. cit., p. 322. Return to text

24 Richard Hofstadter, The Age of Reform, New York, Alfred A. Knopf, 1955, p. 4-5 et 20-21. Return to text

25 Ibid., p. 61. Return to text

26 Ibid., p. 78-80. Return to text

27 Ibid., p. 9 et 85. Return to text

28 Ibid., p. 12 et 62. Return to text

29 Ibid., p. 16-17. Return to text

30 Edward Shils, The Torment of Secrecy. The Background and Consequences of American Security Policies, Glencoe, Free Press, 1956. Return to text

31 Ibid., p. 71, 86, 93, 98, 101, 103-104 et 131. Return to text

32 Max Lerner, America as a Civilization, New York, Simon & Schuster, 1957 ; Oscar Handlin, Adventure in Freedom: Three hundred Years of Jewish Life in America, New York, McGraw-Hill Book, 1954 ; « American Views of the Jew at the Opening of the Twentieth Century, American Jewish Historical Society, 40, 4, 1951, p. 323-344 ; « Reconsidering the Populists », Agricultural History, 39, 2, 1965, p. 68-74. Return to text

33 Victor C. Ferkiss, « Populist Influences on American Fascism », Western Political Quaterly, 10, 1957, p. 350-373. Return to text

34 Sheldon Hackney, Populism to Progressivism in Alabama, Princeton, Princeton University Press, 1969. Return to text

35 Ibid., p. 326-327. Return to text

36 Roger L. Hart, Redeemers, Bourbons & Populists: Tennessee, 1870-1896, Bâton-Rouge, Louisiana State University Press, 1975. Return to text

37 C. Vann Woodward, « The Populist Heritage and the Intellectual », American Scholar, 29, 1, 1959, p. 55-72. Return to text

38 Norman Pollack, « Hofstadter on Populism: A Critique of “The Age of Reform” », Journal of Southern History, 26, 4, 1960, p. 478-500 ; « Fear of Man: Populism, Authoritarianism, and the Historian », Agricultural History, 39, 2, 1965, p. 59-67. Return to text

39 Norman Pollack, « The Myth of Populist Antisemitism », American Historical Review, 68, 1, 1962, p. 76-80 ; « Handlin on Anti-Semitism: A Critique of “American Views of the Jew” », Journal of American History, 51, 3, 1964, p. 391-403. Voir aussi : John Higham, « Anti-semitism in the Gilded Age: A Reinterpretation », Mississippi Valley Historical Review, 43, 4, 1957, p. 559-578. Return to text

40 Norman Pollack, The Populist Response to Industrial America, Cambridge, Harvard University Press, 1962. Return to text

41 Walter Nugent, op. cit., 1963, (2e édition 2013). Return to text

42 Gene O. Clanton, Kansas Populism: Ideas and Men, Lawrence, University Press of Kansas, 1969, version révisée : A Common Humanity: Kansas Populism and the Battle for Justice and Equality, 1854-1903, Manhattan, Sunflower University Press, 2004 ; Michael J. Brodhead, Persevering Populist: The Life of Frank Doster, Reno, University of Nevada Press, 1969. Return to text

43 Theodore Saloutos, Farmer Movements in the South, 1865-1933, Los Angeles, University of California Press, 1960. Voir aussi : « The Professors and the Populists », Agricultural History, 40, 4, 1966, p. 235-254. Return to text

44 William Warren Rogers Jr., The One-Gallused Rebellion, Agrarianism in Alabama, 1865-1896, Tuscaloosa, University of Alabama Press, 1970. Return to text

45 Robert F. Durden, The Climax of Populism: The Election of 1896, Lexington, University Press of Kentucky, 1965. Return to text

46 Irwin Unger, Populism: Nostalgic or Progressive?, Chicago, Rand McNally, 1964 (collection de sources) ; Raymond J. Cunningham (dir.), The Populists in Historical Perspective, Boston, Heath, 1968 ; Theodore Saloutos (dir.), Populism: Reaction or Reform?, New York, Holt, Rinehart and Winston, 1968 ; Sheldon Hackney (dir.), Populism: The Critical Issue, Boston, Little, Brown & Co, 1971. Plus tard, sur le même modèle : William Holmes (dir.), American Populism, Boston, Heath, 1994. Return to text

47 Martin Ridge, Ignatius Donnelly: The Portrait of a Politician, Chicago, University of Chicago Press, 1962, p. 400. Return to text

48 Karel D. Bicha, Western Populism: Studies in an Ambivalent Conservatism, Lawrence, Coronado Press, 1976. Return to text

49 Ibid., p. 21. Return to text

50 Theodore Saloutos, op. cit., 1966. Return to text

51 Gerald H. Gaither, Blacks and the Populist Movement: Ballots and Bigotry in the New South, Tuscaloosa, University of Alabama Press, 1977. Sur cette question, William H. Chafe, « The Negro and Populism: A Kansas Case Study », Journal of Southern History, 34, 3, 1968, p. 402-419. Return to text

52 Barton C. Shaw, The Wool-Hat Boys: Georgia’s Populist Party, Bâton-Rouge, Louisiana State University Press, 1984. Return to text

53 Ibid., p. 209-211. Return to text

54 Stanley B. Parsons, The Populist Context: Rural Versus Urban Power on a Great Plains Frontier, Westport, Greenwood Press, 1973 ; voir aussi : « Who Were the Nebraska Populists? », Nebraska History, 44, 1963, p. 83-99 ; Robert W. Cherny, Populism, Progressivism and the Transformation of Nebraska Politics, 1885-1915, Lincoln, University of Nebraska Press, 1981 ; Robert Worth Miller, Oklahoma Populism: A History of the People’s Party in Oklahoma Territory, Norman, University of Oklahoma Press, 1987. Return to text

55 Steven Hann, The Roots of Southern Populism: Yeoman Farmers and the Transformation of the Georgia Upcountry, 1850-1890, New York, Oxford University Press, 1983. Return to text

56 E.P. Thompson, The Making of the English Working Class, Londres, Victor Gollancz, 1963. Return to text

57 Lawrence Goodwyn, Democratic Promise: The Populist Moment in America, New York, Oxford University Press, 1976, version abrégée : The Populist Moment: A Short History of the Agrarian Revolt in America, New York, Oxford University Press, 1978. Return to text

58 Charles Tilly, La France conteste, de 1600 à nos jours, Paris, Fayard, 1986, p. 541-551. Dans une certaine mesure seulement, puisque la notion de « movement culture » dépasse le niveau instrumental des répertoires d’actions collectives. Return to text

59 Michael Schwartz, Radical Protest and Social Structure: The Southern Farmers’ Alliance and Cotton Tenancy, 1880-1890, Chicago, University of Chicago Press, 1976. Return to text

60 Robert C. McMath Jr., Populist Vanguard: A History of the Southern Farmers’ Alliance, Chapel Hill, University of North Carolina Press, 1975 ; Theodore R. Mitchell, Political Education in the Southern Farmers’ Alliance, 1887-1900, Madison, University of Wisconsin Press, 1987. Return to text

61 Donna Barnes, Farmers in Rebellion: The Rise and Fall of the Southern Farmers’ Alliance and People’s Party in Texas, Austin, University of Texas Press, 1984 ; Lala Carr Steelman, The North Carolina Farmers’ Alliance: A Political History, 1887-1893, Greenville, East Carolina University Publications, 1985. Return to text

62 Scott G. McNall, The Road to Rebellion. Class formation and Kansas Populism (1865-1900), Chicago, The University of Chicago Press, 1988. Return to text

63 Peter H. Argersinger, Populism and Politics: William Alfred Peffer and the People’s Party, Lexington, University of Kentucky Press, 1974 ; du même auteur, voir aussi le recueil d’articles : The Limits of Agrarian Radicalism: Western Populism and American Politics, Lawrence, University Press of Kansas, 1995 ; Barton C. Shaw, op. cit., 1984. ; Gene O. Clanton, Congressional Populism and the Crisis of the 1890s, Lawrence, University Press of Kansas, 1998. Return to text

64 William Ivy Hair, Bourbonism and Agrarian Protest: Louisiana Politics, 1877-1900, Bâton-Rouge, Louisiana State University Press, 1969 (surtout p. 198-267). Return to text

65 Jeffrey Ostler, Prairie Populism: The Fate of Agrarian Radicalism in Kansas, Nebraska, and Iowa, 1880-1892, Lawrence, University Press of Kansas, 1993. Return to text

66 Bruce Palmer, “Man Over Money”: The Southern Populist Critique of American Capitalism, Chapel Hill, University of North Carolina Press, 1980. Return to text

67 Robert McMath Jr., American Populism. A Social History, 1877-1898, New York, Hill and Wang, 1993. Return to text

68 Robert W. Cherny, op. cit., 1984. Return to text

69 Gene O. Clanton, Populism: The Humane Preference in America, 1890-1900, Boston, Twayne Publishers, 1992. Return to text

70 Norman Pollack, The Just Polity: Populism, Law and Human Welfare, Urbana-Champaign, University of Illinois Press, 1987 ; The Humane Economy: Populism, Capitalism, and Democracy, New Brunswick, Rutgers University Press, 1990. Return to text

71 Robert Worth Miller, op. cit., 1987. Return to text

72 Gene O. Clanton, « Populism, Progressivism, and Equality: The Kansas Paradigm », Agricultural History, 51, 3, 1977, p. 559-581. Return to text

73 Robert W. Cherny, op. cit., 1984 ; Sheldon Hackney, op. cit., 1969. Return to text

74 Elizabeth Sanders, Roots of Reform. Farmers, Workers and the American State (1877-1917), Chicago, University of Chicago Press, 1999. Return to text

75 Samuel L. Webb, Two-Party Politics in the One-Party South: Alabama’s Hill Country, 1874-1920, Tuscaloosa, University of Alabama Press, 1997. Return to text

76 James R. Green, Grass-Roots Socialism: Radical Movements in the Southwest, 1895-1943, Bâton-Rouge, Louisiana State University Press, 1978. Return to text

77 Parmi les travaux pionniers, la thèse de David B. Griffiths, Populism in the Far West, 1890-1910, University of Washington, 1967 – publiée sous le titre Populism in the Western United States, 1890-1900, New York, Edwin Mellen, 1992). Articles : David B. Griffiths, « Far Western Populism: The Case of Utah, 1893-1900 », Utah Historical Quarterly, 37, 4, 1969, p. 396-407 ; David B. Griffiths, « Populism in Wyoming », Annals of Wyoming, 40, 1968, p. 57-71. Sur la Californie : Michael Rogin, « California Populism and the “System of 1896” », Western Political Quarterly, 22, 1, 1969, p. 179-196 ; Alexander Saxton, « San Francisco Labor and the Populist and Progressive Insurgencies », Pacific Historical Review, 34, 4, 1965, p. 421-438 ; Tom G. Hall, « California Populism at the Grass-Roots: The Case of Tulare County, 1892 », Southern California Quarterly, 49, 2, 1967, p. 193-204. Il est aussi question du Populism dans des ouvrages aux problématiques plus larges : Lewis L. Gould, Wyoming: A Political History, 1868-1896, New Haven, Yale University Press, 1968 ; Mary Ellen Glass, Silver and Politics in Nevada: 1892-1902, Reno, University of Nevada Press, 1969. Return to text

78 John R. Morris, Davis H. Waite, The Ideology of a Western Populist, Washington, D.C., University Press of America, 1982 (thèse de 1965 publiée sans révision) ; James E. Wright, The Politics of Populism Dissent in Colorado, New Haven, Yale University Press, 1974 (p. 266-272 pour la réponse aux révisionnistes). Return to text

79 David R. Berman, Reformers, Corporations, and the Electorate: An Analysis of Arizona’s Age of Reform, Niwot, University Press of Colorado, 1992 ; du même auteur : Politics, Labor, and the War on Big Business: The Path of Reform in Arizona, 1890-1920, Boulder, University Press of Colorado, 2012. Return to text

80 Carlos A. Schwantes, Radical Heritage: Labor, Socialism, and Reform in Washington and British Columbia, 1885-1917, 1979 (p. 49-66 sur le People’s Party). Return to text

81 James E. Wright, op. cit., 1974 ; William Joseph Gaboury, Dissension in the Rockies: A History of Idaho Populism, New York, Garland, 1988 (thèse de 1966 publiée sans révision). Return to text

82 Thomas A. Clinch, Urban Populism and Free Silver in Montana: A Narrative of Ideology and Political Action, Helena, University of Montana Press, 1970 ; Thomas W. Riddle, The Old Radicalism: John R. Rogers and the Populist Movement in Washington, New York, Graland Sicence, 1991 (thèse de 1976 publiée sans révision). Return to text

83 Robert W. Larson, Populism in the Mountain West, Albuqerque, University of New Mexico Press, 1986. Centrée sur les Front Range States (Montana, Colorado, Wyoming, Nouveau Mexique), cette synthèse est assez peu comparative et organisée par État. Return to text

84 Robert W. Larson, New Mexico Populism: A Study of Radical Protest in a Western Territory, Boulder, Colorado Associated University Press, 1974. Return to text

85 Ibid., p. 175-176. Return to text

86 George B. Tindall, « Populism: A Semantic Identity Crisis », Virginia Quarterly Review, 48, 4, 1972, p. 501-518. Return to text

87 Ghita Ionescu et Ernest Gellner (dir.), Populism. Its Meaning and National Characteristics, Londres, Weinfield & Nicholson, 1969. Return to text

88 Richard Hofstadter, « North America », op. cit., p. 9-27. Return to text

89 Peter Worsley, « The Concept of Populism », op. cit., p. 244-246. Return to text

90 Margaret Canovan, Populism, New York, Harcourt, 1981. Return to text

91 Quelques exemples significatifs au sein d’une bibliographie abondante et répétitive : Paul Taggart, Populism, Buckingham, Open University Press, 2000 ; Guy Hermet, Les Populismes dans le monde, Paris, Fayard, 2001 ; Pierre-André Taguieff, L’illusion populiste, Paris, Éditions Berg International, 2002 ; Monica Simeoni, Una democrazia morbosa. Vecchi e nuovi populismi, Rome, Carocci, 2013 ; Gregor Fitzi (dir.), Populism and the Crisis of Democracy, Londres, Routledge, 2017-18 (3 tomes) ; Cas Mudde, Cristóbal Rovira Kaltwasser, Populism, a Very Short Introduction, New York, OUP, 2017 ; Pierre Rosanvallon, Le Siècle du populisme, Paris, Seuil, 2020. Return to text

92 Antoine Chollet, « De quelques mésusages de l’histoire. Le cas du populisme nord-américain dans la science politique européenne », Revue européenne des sciences sociales, 58, 2, 2020, p. 97-116, https://doi.org/10.4000/ress.6822. Return to text

93 Jan-Werner Müller, Was ist Populismus ? Ein Essay, Berlin, Suhrkamp, 2016, p. 45-49. Return to text

94 Michael Kazin, The Populist Persuasion: An American History, Ithaca, Cornell University Press, 1995 (sur le People’s Party spécifiquement, voir p. 27-48). Return to text

95 Ernesto Laclau, Política e ideología en la teoría marxista. Capitalismo, fascismo, populismo, Madrid, Siglo XXI, 1978 ; On Populist Reason, Londres, Verso, 2005. Return to text

96 Ibid., p. 234-242. Return to text

97 Reinhart Koselleck, Le Futur passé. Contribution à la sémantique des Temps Historiques, Paris, Éditions de l’EHESS, 1990. Return to text

98 Charles Postel, op. cit., 2007. Return to text

99 Ibid, p. 173-204. Return to text

100 Gregg Cantrell, The People’s Revolt: Texas Populists and the Roots of American Liberalism, New Haven, Yale University Press, 2020. Return to text

101 Joe Creech, Righteous Indignation. Religion and the Populist Revolution, Champaign, University of Illinois Press, 2006, p. XXIII-XXIV. Return to text

102 Ibid, p. 183. Return to text

103 Charles Postel, op. cit., 2007, p. 271-279, 289. Return to text

104 Gregg Cantrell, op. cit., 2020, p. 412-418. Return to text

105 Connie L. Lester, Up from the Mudsills of Hell. The Farmers’ Alliance, Populism, and Progressive Agriculture in Tennessee, 1870-1915, Athens, University of Georgia Press, 2006. Return to text

106 James L. Hunt, Marion Butler and American Populism, Chapel Hill, University of North Carolina Press, 2003. Return to text

107 Matthew Hild, Arkansas’s Gilded Age: The Rise, Decline, and Legacy of Populism and Working-Class Protest, Columbia, University of Missouri Press, 2018 ; R. Alton Lee, Farmers vs. Wage Earners. Organized Labor in Kansas, 1860-1960, Lincoln, University of Nebraska Press, 2008 ; Mathieu Hild, Greenbackers, Knights of Labor, and Populists: Farmer-Labor Insurgency in the Late-Nineteenth-Century South, Athens, University of Georgia Press, 2007 ; David R. Berman, Radicalism in the Mountain West, 1890-1920, Boulder, University Press of Colorado, 2007. Voir aussi, la collection d’articles de William C. Pratt, After Populism, The Agrarian Left on the Northern Plains, 1900-1960, Pierre, South Dakota State Historical Society Press, 2022. Return to text

108 Brooke Orr Speer, The « People’s Joan of Arc ». Mary Elizabeth Lease, Gendered Politics and Populist Party Politics in Gilded-Age America, Lausanne, Peter Lang, 2014 ; Michael Lewis Goldberg, An Army of Women: Gender and Politics in Gilded Age Kansas, Baltimore, Johns Hopkins University Press, 1997 ; Marion Knox Barthelme, Women in the Texas Populist Movement. Letters to the Southern Mercury, College Station, A&M University Press, 1997. Return to text

109 Edward Layers, The Promise of the New South: Life After Reconstruction, New York, Oxford University Press, 1992, voir les chapitres 9-11. Return to text

110 Omar H. Ali, In the Lion’s Mouth: Black Populism in the New South, 1886-1900, Jackson, University Press of Mississippi, 2010. James M. Beeby (dir.), Populism in the South Revisited: New Interpretations and New Departures, Jackson, University Press of Mississippi, 2012. Voir aussi : Joseph Gerteis, « Populism, Race, and Political Interest in Virginia », Social Science History, 27, 2, 2003, p. 197-227 ; Joe Creech, op. cit., 2006. Return to text

111 David Zucchino, Wilmington’s Lie : The Murderous Coup of 1898 and The Rise of White Supremacy, New York, Atlantic Monthly Press, 2021. Return to text

112 James M. Beeby, Revolt of the Tar Heel The North Carolina Populist Movement, Jackson, University Press of Mississippi, 2008. Return to text

113 R. Alton Lee, Principle over Party: The Farmers’ Alliance and Populism in South Dakota, 1889-1900, Pierre, South Dakota State Historical Society Press, 2011. Thèse non publiée de William Haas Boyer, Oregon Politics and the Evolution of the Populist Movement in Portland, 1890-1898, University of Oregon, 2003. Return to text

114 Michael Pierce, Striking with the Ballot: Ohio Labor and the Populist Party, DeKalb, Northern Illinois University Press, 2010. Sur la dimension urbaine du Populism, voir aussi Robert Johnston, The Radical Middle Class: Populist Democracy and the Question of Capitalism in Progressive Era Portland Oregon, Princeton, Princeton University Press, 2003. Return to text

115 Nathan Jessen, Populism and Imperialism. Politics, Culture, and Foreign Policy in the American West, 1890-1900, Lawrence, University Press of Kansas, 2017. Return to text

116 Donna Barnes, The Louisiana Populist Movement, 1881-1900, Bâton-Rouge, Louisiana State University Press, 2011. Return to text

117 Thomas Alter II, Toward a Cooperative Commonwealth: The Transplanted Roots of Farmer-Labor Radicalism in Texas, Champaign, University of Illinois Press, 2022. Return to text

118 Federico Tarragoni, op. Cit., 2019 – sur le Populism, p. 181-196 ; Antoine Chollet, op. cit., 2023, p. 142-155. Return to text

References

Electronic reference

François Robinet, « Du Populism au populisme : retour sur l’historiographie mouvementée de la Farmers’ Alliance et du People’s Party », Revue d’histoire sociale [Online], 2 | 2026, Online since 26 October 2026, connection on 07 November 2026. URL : https://www.ouvroir.fr/rhs/index.php?id=287

Author

François Robinet

Université Savoie Mont Blanc, LLSETI.

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