La croisière d’Edith Wharton en Méditerranée (1888) : un avènement à soi ?

Edith Wharton’s 1888 cruise through the Mediterranean: a coming to self?

Die Kreuzfahrt von Edith Wharton durch das Mittelmeer (1888): Eine Selbstentstehung?

DOI : 10.57086/sources.351

p. 67-79

Abstracts

Jeune mariée, Edith Wharton effectua une longue navigation en Méditerranée en 1888, parcourant en particulier la mer Égée. Le journal tenu à cette occasion resta longtemps inconnu des chercheurs et précède de près de vingt ans ses premières tentatives littéraires de récit de voyage comme Italian Backgrounds. Dans cet article, on cherche à reconstituer la logique de la venue à l’écriture de cette représentante de la grande bourgeoisie cultivée de la Nouvelle Angleterre. La volonté de dresser un mémorial de ce voyage voisine avec l’effort pour exister indépendamment de ses deux compagnons de route et pour s’affirmer sinon en tant que femme, du moins dans une forme de différence. Sans laisser apparaître une voix vraiment originale par rapport à la littérature de voyage existante sur la Grèce et ses habitants, le journal d’Edith Wharton témoigne de l’émergence d’un « je » et d’une prise de conscience de soi.

Edith Wharton’s cruise through the Mediterranean (and mainly the Aegean Sea) took place in 1888, three years after she married Teddy Wharton. The diary she kept during the trip has long remained unknown and was only discovered in the early 1990s. It was her first attempt at writing a travel narrative, more or less twenty years before she published a book like Italian Backgrounds. This paper deals with the reasons why she came to putting her experience into writing. She obviously wanted to write a memorial of this Aegean cruise, but she also tried to enforce her own opinion and to stand independently from her two male fellow travellers (her husband and a common friend named Van Alen). The travel diary does not give way to an entirely original view of either ancient or modern Greece, but in Edith Wharton’s personal history, it may be considered as an important station for the emergence of a self and in a self-discovering process.

Nicolas Bourguinat is professor in modern history at the university of Strasbourg and director of the research team ARCHE (EA 3400).

Als sie frisch verheiratet war, machte Edith Wahrton 1888 eine lange Schifffahrt durch das Mittelmeer, besonders durch die Ägäis. Das bei dieser Gelegenheit geschriebene Tagebuch blieb von den Forschern lang unbekannt und geht fast zwanzig Jahre voraus, ihre ersten literarischen Versuche, einen Reisebericht wie Italian Bachgrounds zu schreiben. In diesem Artikel wird es erklärt sein, wie diese Vertreterin der gebildeten bürgerlichen Oberschicht von New-England zur Feder griff. Der Wille eines Memorials dieser Reise zu bauen geht mit der Bemühung einher, unabhängig von ihren zwei Mitreisenden zu existieren und, wenn auch nicht als Frau, einen eigenen Weg zu gehen. Obwohl das Tagebuch von Edith Wharton keine ganz originale Stimme im Vergleich zu der vorhandenen Reiseliteratur über Griechenland und seine Einwohner bildet, zeigt es das Auftauchen eines „Ich“ und eines Selbstbewusstseins.

Nicolas Bourguinat ist Professor für Neuere und Neueste Geschichte an der Universität Straßburg und leitet die Forschungseinrichtung ARCHE (EA 3400).

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Le récit de la croisière qu’Edith Wharton (1862-1937) effectua entre la Sicile et la mer Égée, en 1888, à bord du yacht Vanadis, est longtemps resté ignoré. Il n’a été découvert qu’en 1991, grâce à la conservatrice Françoise Gattégno, à la bibliothèque municipale d’Hyères. Wharton s’était installée dans cette petite ville de la côte varoise à la fin de sa carrière, mais on ignore encore aujourd’hui comment, sans doute après sa mort, le texte arriva à la bibliothèque municipale. Gattégno montra le manuscrit à l’angliciste et traductrice Claudine Lesage (1943-2013). C’est cette spécialiste de Joseph Conrad qui authentifia le texte et qui en donna une première édition, très confidentielle, en 1992, aux presses de l’Université de Picardie1. Il se présentait à l’origine sous la forme d’un manuscrit dactylographié et relié plein cuir, avec un découpage en chapitres et une table des matières détaillée. Pour Claudine Lesage, il n’y avait pas de doute que ce texte avait représenté beaucoup pour Edith Wharton : quelque chose comme le mémorial d’un voyage maritime attendu et ardemment désiré, qu’elle avait fait taper à la machine et relier pour se donner le plaisir de le relire, depuis les jardins de sa somptueuse villa d’Hyères contemplant la mer.

Cette course en Méditerranée était jusque-là un épisode peu connu, voire complètement ignoré de la vie de la romancière. Seule la mention dans le texte du jour de la célébration de Pâques, le 1er avril, permet de le dater avec certitude de l’année 1888. Aujourd’hui encore, seules les biographies et les études spécialisées l’évoquent succinctement2, mais la bibliographie de la recherche est encore très modeste. Antérieurement à 1888, où elle était âgée de 26 ans, en dehors peut-être de quelques poèmes d’écolière et d’un bref essai de fiction avorté, Wharton n’avait, semble-t-il, encore rien écrit de personnel. L’exhumation de ce texte posait donc, on s’en doute, de nombreuses questions relatives à sa venue à l’écriture. D’autant plus de questions que, dans son autobiographie, elle avait clamé elle-même n’avoir pas tenu de journaux personnels avant une date très avancée (1918), et pour ce qui est des voyages maritimes, elle avait simplement évoqué le projet inabouti d’écrire sur la seconde grande croisière qu’elle effectua, dans son âge mûr (1926), en Méditerranée, à bord de l’Opfreys3. Sans doute n’avait-elle jamais sérieusement imaginé publier le récit de la croisière du Vanadis, mais quelle fonction celui-ci a-t-il rempli dans l’itinéraire long et complexe qui dirigea finalement Wharton vers une carrière de femme de lettres ? Ce n’est pas avant le début des années 1900, en effet, qu’elle allait s’imposer dans le genre littéraire du récit de voyage, processus qui précède donc l’avènement et la reconnaissance de son œuvre de fiction4. Claudine Lesage y a donc identifié un texte de jeunesse qui aurait servi à Wharton de laboratoire, de terrain d’apprentissage, où l’on voit clairement sa plume plus expérimentée et maîtrisée à la fin qu’au début. Au fond, soupçonnait-elle, on avait là la preuve que l’écriture n’avait jamais été pour Wharton le passe-temps ou le délassement d’une femme riche et oisive, mais d’emblée une affaire sérieuse, pour laquelle elle avait accumulé des matériaux5 et exercé sa plume, à l’abri des regards de tout lecteur.

Le fait est que pour les spécialistes de cette partie de l’œuvre de Wharton constituée par les textes de voyage, elle s’est imposée dans ce genre littéraire grâce à un dosage particulièrement soigné entre le récit et le savoir, entre la description et l’érudition. Il n’y a rien chez elle des orientations que l’on prête parfois à l’écriture féminine des voyages, privilégiant l’anecdote, la légèreté, le pittoresque. Ni davantage des domaines thématiques réservés où, selon certains commentateurs, les écritures féminines se seraient constitué une « niche » : la sphère conjugale, la vie domestique, le costume, l’éducation, etc. Ce que Wharton a réussi, dès les premiers textes publiés comme Villas et jardins d’Italie (1904), c’est un mariage adroit entre une voix narrative bien vivante et entraînante, d’un côté, et de l’autre un socle de connaissances historiques et artistiques distillé avec finesse et modération, jamais pesant6. Mais il me semble un peu hasardeux de chercher à voir dans The Cruise of the Vanadis le laboratoire d’une écriture encore non advenue. Le texte présente certains des traits propres à l’écriture whartonienne : il se situe davantage dans la notation ou le compte rendu que dans l’impression de voyage. Il demeure pourtant un essai d’écriture, dont la voix originale ne réussit pas pleinement à s’affirmer, et dans lequel la personnalité de la narratrice demeure très discrète. Il me semble pourtant manifeste que la rédaction de ce texte a représenté pour elle un enjeu, celui d’une écriture personnelle mise au service de la construction et l’affirmation de soi, et c’est ce que je vais m’efforcer de montrer dans les développements qui suivent.

Voyage à l’étranger, croisière méditerranéenne et écriture : la perspective américaine

Si Wharton ne chercha pas à publier son récit de 1888, il faut pourtant rappeler qu’on avait affaire à un secteur de l’édition particulièrement florissant aux Etats-Unis. Depuis les années 1840/1850 environ, nombre d’Américains des deux sexes livraient des témoignages sur leurs périples à l’étranger. Romanciers reconnus, femmes de lettres, journalistes, ou anonymes, tous publiaient des voyages. Les Américaines étaient d’ailleurs nettement moins intimidées ou moins inhibées que les Européennes à l’idée de livrer leurs écrits à un public autre que le cercle familial et amical qui était le destinataire naturel des correspondances et journaux de voyage7. Harriet Beecher Stowe avait par exemple publié des Sunny Memories of Foreign Lands (1854), et d’autres femmes auteurs en avaient fait des serials, comme Jane Eames (A Budget of Letters, 1844) ou Sarah Haight (Over the Ocean, 1846). Cette dernière ne s’embarrassait pas de précautions oratoires, qui affirmait dans une brève note introductive que « ces lettres avaient été écrites à la hâte, depuis les endroits d’où elles sont datées, et adressées à des amis indulgents restés au pays. L’objectif de celle qui les a rédigées n’était que de transmettre à ceux qu’elle aimait une partie du plaisir qu’elle avait ressenti en découvrant pour la première fois ces terres étrangères8. » La curiosité du public de l’Amérique victorienne semblait insatiable, attisée d’ailleurs par les journaux (y compris les feuilles de petites villes de province) qui lorsqu’ils n’expédiaient pas des envoyés spéciaux, comme Margaret Fuller avait pu l’être en 1846-1848 à Paris et à Rome pour le New York Tribune, se satisfaisaient d’accueillir des lettres adressées à leur famille par les heureux voyageurs expatriés dans l’Ancien Monde9. Le Scribner’s Magazine, le Harper’s ou le Century Magazine prépubliaient des textes destinés à reparaître en volume dans les maisons d’édition qui les contrôlaient10. Après 1880, si l’on en croit Mary Suzanne Schriber, la pression des éditeurs s’accentuait pour donner du neuf au public et pour bousculer les monuments établis de la littérature de voyage des décennies précédentes11. Cependant, parmi les récits, ceux qui avaient plus précisément ciblé l’itinéraire du voyage en Orient et le pèlerinage en Terre sainte n’étaient pas en nombre négligeable. Depuis Mark Twain, qui avait donné le ton avec son célèbre The Innocents Abroad, en 1869, plusieurs récits de ce type étaient parus, comme celui de Constance Woolson sur l’Égypte et la Grèce12, mais ils ne se centraient pas tous forcément sur la mer et la croisière.

Dans le dernier quart du xixe siècle, la mer Méditerranée et le pourtour méditerranéen apparaissaient comme un domaine géographique entièrement balisé par le tourisme anglo-saxon. Les Américains avaient même rejoint les Britanniques au cœur des liaisons multiples qui reliaient les ports, les îles, les lieux d’hivernage, les places marchandes. Les établissements anglais anciennement présents, notamment en Sicile et à Malte mais aussi sur plusieurs points de la Méditerranée orientale comme Chypre ou Alexandrie, sous la forme de micro-colonies commerçantes, ont prospéré et grossi jusqu’à devenir de véritables petites communautés de résidents permanents. Pour les Anglais de l’époque victorienne tardive ou de l’ère édouardienne, on peut véritablement parler comme l’a fait l’historien John Pemble d’un tropisme méditerranéen, et décrire leurs séjours et leurs voyages comme le fait d’aller tout bonnement « de chez soi à chez soi », tant les villégiatures, les liens de famille, les hôtels et les guides leur donnaient partout une impression de confort et de familiarité13. Il existait un guide du bassin méditerranéen, publié à Londres par John Murray en 1882 et signé par Robert Playfair, plusieurs fois cité par Wharton, et dont le titre parle de lui-même : Handbook of the Mediterranean. Its cities, coasts and islands. For the use of the general travellers and yachtmen. Pour les Américains, comme les liaisons avec l’Europe étaient désormais devenues régulières, sûres et rapides, du fait des nombreuses lignes de navigation à vapeur, la familiarité avec ces lieux n’était pas moins grande et la vogue des itinéraires maritimes pas moins prégnante.

Le parcours d’une riche héritière de la côte Est telle qu’Edith Wharton en est d’ailleurs parfaitement représentatif. D’après les calculs de son biographe Richard Lewis, compte tenu des voyages en Europe qu’elle avait faits entre 5 et 21 ans, elle avait passé 8 ans à l’étranger sur les 21 premières années de sa vie : avec ses parents, George Frederic et Lucrecia Jones, elle avait fait de longs séjours en Italie, en Suisse et en Espagne avant ses dix ans, entre 1866 et 1872, et pour la santé de son père (qui mourut finalement à Cannes en mars 1882), la famille était retournée vivre sur la côte d’Azur et sur la Riviera en 1880-1882. Dès le lendemain de son mariage avec Teddy Wharton, en 1885, Edith voyageait de nouveau plusieurs mois en Italie… Avec un tel conjoint, elle se rattachait plus que jamais à la haute société de Newport, où les riches familles new-yorkaises avaient leur villégiature, et pour beaucoup, faisaient naviguer des bateaux à voile, régataient ou pratiquaient l’aviron – Teddy de ce point de vue s’affichait comme un vrai sportsman. En mer Égée ou dans les îles ioniennes, elle trouvait aisément des interlocuteurs et des points d’appui, depuis le consul des États-Unis en Grèce, un certain Mr Fearn, qui monta à bord du Vanadis et accompagna nos touristes une semaine durant, entre Athènes et Corfou, pendant le voyage retour de la fin avril, jusqu’à ce Maltais, ancien marin de la Navy, qui leur servit spontanément de guide à Molo, ne réclamant pour sa peine qu’un peu de « bon thé anglais », qu’ils lui firent aussitôt parvenir14. C’était d’autant moins une terra incognita que le voyage des Américains en Grèce avait déjà une longue histoire, qui remontait au volontariat dans la guerre d’Indépendance, où s’était par exemple illustré le médecin philanthrope Samuel Howe, et même au-delà, à des expéditions de la fin du xviiie siècle15. Cette croisière méditerranéenne de 1888, c’est d’ailleurs Edith Wharton à l’origine qui l’avait réclamée, indiquant à son cousin par alliance, James Van Alen, qu’elle « donnerait tout » pour cela. Les frères d’Edith jugeaient l’aventure incongrue et prématurée, mais ils ne furent pas écoutés. Afin de peser sur le choix des escales, le couple Wharton accepta de financer la moitié des frais de la traversée et de la location du navire et de l’équipage16.

La description du bateau, un deux-mâts à vapeur développant 330 tonneaux construit quelques années plus tôt en Écosse, qui mesurait plus de 50 m de long et 6 de large, confirme qu’on avait bien à faire à une croisière d’Américains très fortunés :

Sur l’une des deux tables [du salon], nous prenons les dîners, l’autre étant toujours couverte d’une série d’encriers, de carnets de notes, de cartes et de vases de fleurs. À côté se trouvent nos deux cabines principales, qui occupent toute la largeur du bateau. Elles sont confortablement équipées d’étagères, de placards, de toilettes et de grands tubs pour le bain. À l’avant se trouve la cabine de notre compagnon de voyage [Van Alen], deux cabines pour la femme de chambre et le valet, et une quatrième dans laquelle ils prennent leurs repas (…), puis le quartier de l’équipage et les moteurs17.

Deux stewards et deux cuisiniers s’empressaient pour satisfaire les moindres désirs de ces passagers de luxe. L’équipage se composait encore de deux mécaniciens, deux chauffeurs, cinq matelots, sans compter le capitaine et son second. Le départ du navire se fit d’Alger. L’itinéraire suivi permit à Wharton de faire une circumnavigation des côtes siciliennes, puis d’accomplir une longue étape pour rallier les îles ioniennes et ensuite les Cyclades. Une troisième phase de la croisière fut le passage par Rhodes et les îles du Dodécanèse et de la côte d’Asie Mineure, qui culmina avec la visite au mont Athos. Le retour se fit par Athènes puis, après une excursion en train jusqu’à Corinthe, par la côte dalmate, et le Vanadis traversa ensuite l’Adriatique pour déposer ses passagers à Ancône.

Enfin, il vaut la peine de s’arrêter ici sur le fait qu’il s’agissait d’un voyage en couple. Edith s’assumait depuis sa prime jeunesse comme une femme cultivée et curieuse, et on la voit régulièrement, dans sa correspondance amicale déplorer la sécheresse d’esprit et le manque de goût de ses compatriotes américains. Il ne s’agit pas néanmoins, rappelons-le, d’un voyage de noces. Son mariage datait de déjà trois ans, et elle savait déjà sans doute en grande partie à quoi s’en tenir non seulement sur les goûts assez rustres de son époux, mais aussi sur son instabilité psychologique, qui devait prendre au fil du temps un caractère gravement maniaco-dépressif et le conduire finalement à la folie. Ce n’est donc nullement un voyage de noces, et il ne faut donc pas attendre ici qu’à la découverte des vestiges de la Grèce s’ajoute celle d’une personnalité avec laquelle cette démarche serait partagée, ni que le compte rendu manuscrit du voyage cherche à s’ériger en mémorial d’un amour naissant ou qu’il brosse simplement le portrait de l’époux18. Il m’apparaît également qu’il s’agissait d’un voyage de loisir, de l’entre-soi d’Américains fortunés, et non d’un séjour d’étude ou d’enquête comme la minéralogie, la botanique et l’archéologie en ont offert maints exemples jusqu’à l’époque d’Agatha Christie, dans lequel la femme serait susceptible de prêter main forte à son mari dans les observations, les relevés de terrain ou les comptes rendus de la vie quotidienne19. Cette spécialisation sexuée des tâches, souvent observée dans le cas des voyages savants, ne cadre guère ici avec les préoccupations de James Van Alen et de Teddy Wharton. Le récit d’Edith tient donc ce conjoint instable et déconcertant à bonne distance, d’autant plus que chacun a, dans le Vanadis, la jouissance de sa propre cabine, et il ne laisse percer aucune expression d’attachement ou de complicité. Dans le cadre conjugal de La Croisière du Vanadis, il n’y a donc ni partage des tâches d’écriture, ni apprentissage d’autrui. Et pourtant, le propos qui se développe à la première personne du pluriel n’inclut que le couple Wharton, et non l’ensemble des trois voyageurs : comme l’indique l’expression « notre compagnon de voyage » (our fellow traveller), Van Alen n’est jamais nommé précisément, ni associé dans le collectif de l’énonciation.

De manière évidente, le récit de La Croisière du Vanadis est composé, ce qui signifie très vraisemblablement recomposé. Il ne s’agit pas, en effet, d’un journal de bord, avec des entrées portant quotidiennement la date, la position du navire, la distance parcourue, comparable à celui qu’aurait pu tenir un marin (ou un passager soucieux de s’approprier les valeurs d’un homme de mer). Sans doute Wharton a-t-elle pris des notes dont elle a fait ensuite la synthèse, ponctuant le texte d’indications de dates et d’heures qui restituent pour le lecteur un sentiment de linéarité du temps et lui font revivre la scansion du voyage constituée par la succession des grandes étapes de la navigation. Car c’est d’abord de la partie maritime de son périple en Europe qu’Edith Wharton voulait traiter ou garder trace. Le récit commence par la prise de possession du bateau :

Le 17 février, après deux semaines de brouillard glacé à Paris, nous quittâmes Marseille pour Alger par le steamer Ville de Madrid. Le golfe du Lion était agité, comme à l’accoutumée, et c’est au terme d’une traversée vraiment difficile que nous atteignîmes Alger la nuit suivante. Le Vanadis, yacht à vapeur que nous avions fait armer en Angleterre pour notre croisière méditerranéenne nous attendait dans le port20.

Et le récit s’achève avec le débarquement à Ancône et les adieux à l’équipage.

Wharton s’est également essayée à structurer ce récit à la première personne, ainsi que le montre bien le flottement qui s’installe lorsqu’elle est empêchée par le mal de mer ou la maladie : ainsi note-t-elle à propos d’Alger que « malade et passant le plus gros de [son] temps sur le yacht, [elle a] des souvenirs beaucoup moins clairs que ceux de nombreux endroits où [ils passèrent] seulement quelques heures21 ».

L’expérience du berceau de la civilisation et la connaissance de soi

Pour toutes les Américaines de la période post-bellum, et cela resta plus ou moins valable jusqu’au seuil des années 1920, rédiger et a fortiori publier des relations de voyage n’était pas neutre. En soi, sans doute, ce n’était pas une activité subversive (contrairement à ce qu’affirment encore aujourd’hui certains spécialistes du champ22), mais cela n’en constituait pas moins, en tant que travail de mise en forme, de construction ou d’exploration de soi-même et de son expérience, une démarche potentiellement en conflit avec le canon établi de la féminité. En outre, cela signifiait qu’on s’affrontait aux topoï obligés de la littérature de voyage (la couleur locale, le pittoresque, la hiérarchie des hauts lieux, l’inventaire des beaux-arts), et qu’on acceptait de contribuer, par son témoignage, à un regard polémique sur l’étranger qui avait un rôle très important pour l’identité de la nation américaine d’alors. Or non seulement, on l’a vu, Edith Wharton n’est pas une voyageuse suiviste, réduite à se conformer aux choix de ses deux compagnons de croisière, mais comme commentatrice du voyage, elle sait se montrer provocatrice et ironique. À propos des catacombes de Syracuse, qu’elle a concédé à ses partenaires de visiter, en compensation des heures où elle les avait entraînés dans les jardins, elle remarque :

Je peux aussi bien confesser que j’allai d’un tunnel humide à un autre comme celle qui a des yeux et qui ne voit pas, mais j’affirme hardiment, en me fiant à un guide que j’ai lu par la suite, que les catacombes de Syracuse sont bien plus belles que celles de Rome ou de Naples. Enfin nous émergeâmes dans le délicieux monde du dehors, wo alles grünte und blühte, mais le soleil déclinait et nous avions perdu une heure précieuse23

Edith s’aventure donc à dire « je » et à laisser percer sa propre appréciation sur les choses. Ainsi sur les hauteurs de Palerme devant la cathédrale de Monreale, où elle se rend comme en pèlerinage :

Je dois confesser un sentiment de déception lorsque je me suis trouvée devant (…). Je sais qu’en disant cela, je vais contre l’opinion des plus hautes autorités, cependant ce journal n’est pas écrit pour enregistrer l’avis des autres mais pour noter aussi précisément que possible l’impression que j’ai reçue, moi24.

La jeune Edith Wharton de 1888 était donc bien consciente de ce que les écrivains américains avaient déjà légué au public de leurs voyages vers l’Europe, et elle comprenait que sa stratégie d’écriture ne vaudrait que si elle se montrait suffisamment soucieuse de se démarquer du « sight-seer accepted curriculum » comme elle devait l’écrire dix-sept ans plus tard dans Italian Backgrounds25. Par ailleurs, la jeune Edith Wharton se met en avant dès lors que les péripéties des escales, des excursions et des visites la mettent dans une position d’exclusion ou d’infériorité. On la voit alors retourner cette situation qui lui est faite pour revendiquer une place singulière. Ainsi lorsqu’elle est empêchée d’aborder au mont Athos, où les femmes ne sont pas admises. Elle commande alors l’annexe, et « entame un voyage de découverte, déterminée à [s’]approcher d’aussi près que possible des rivages interdits ». Elle tourne ensuite en ridicule les autorités locales, qui ont relayé l’interdiction, c’est-à-dire le gouverneur turc et son adjoint, d’une part pour leur français très approximatif (« deux années au mont Athos avec rien que des masculins et pas de théâtre », rapporte-t-elle) ou pour leur accoutrement : « Leurs grands sabres les embarrassaient terriblement tandis qu’ils descendaient l’échelle pour reprendre la chaloupe26. » C’est davantage qu’une petite revanche qu’elle s’accorde sur ces personnages, qui incarnent le paradoxe amusant d’une domination turque pour une fois en phase avec les Grecs, dans la défense des règles du monachisme orthodoxe. Car dans la table des matières de La Croisière du Vanadis figure pour ce passage la mention « L’auteur entame un voyage de découverte et affole les caloyers » (c’est-à-dire les moines grecs adeptes de la règle de saint Basile), ce qui signifie que cet épisode lui permet rien moins que de se placer en position d’auctorialité.

Si la route maritime semble surtout avoir été décidée par Van Alen, cet ami fortuné qui avait affrété le yacht et qui était déjà largement amariné, le choix des sites et des lieux à voir une fois que l’on est à terre semble revenir au moins autant à Edith Wharton qu’à ses deux compagnons. Elle le laisse entrevoir lorsque les demandes des trois voyageurs apparaissent en balance, par exemple ainsi qu’on vient de le voir à Syracuse, où elle observe : « Ayant traîné mes compagnons dans tous les jardins en long et en large, je ne me sentais pas le droit de faire obstacle à leur inclination, apparemment sincère, pour les catacombes27. » De manière générale, Edith s’exprime à la première personne du pluriel, mais ce « nous » récurrent, surtout motivé par les péripéties narratives (« nous allâmes, « nous louâmes un attelage », « nous débarquâmes ») ne fait que mieux ressortir les situations ou appréciations, assez nombreuses, où elle revendique une position singulière. C’est en particulier le cas lorsqu’elle s’isole, soit qu’elle va à dos d’âne quand les deux hommes cheminent à pied, soit qu’elle « reste à bord », par exemple à Maina, non loin du golfe de Messénie, où le bateau s’est arrêté pour échapper à la tempête, « tandis que les deux hommes allaient à terre et marchaient jusqu’à un village où toute la population vint les entourer et où ils furent reçus aimablement par le plus notable des habitants28 ». On relève donc des occurrences relativement nombreuses où Edith cesse de se voir dans le seul cadre conjugal et où sa personne, son corps, sa santé, ses émotions, se font une petite place.

Sans qu’elle le revendique, sans doute, car le plus souvent c’est d’un ton d’objectivité qu’elle se place ainsi en avant. Mais la narratrice ne craint donc nullement de souligner ses moments de faiblesse, qui lui font parfois garder la chambre ou, plus souvent, dédaigner les excursions dans les îles et rester à bord – comme dans l’étape retour à Corfou, où elle se plaint que « les panoramas ininterrompus [d’Ithaque] aient épuisé ses yeux et son cerveau, et qu’au matin de [leur] arrivée, après une brève lutte au moment du réveil, [elle se soit] allongée pour lire et faire un peu de correspondance29 ». Parallèlement, la jeune Edith Wharton met bien plus souvent l’accent sur les efforts physiques que lui demande son aventure en Méditerranée, et du même coup elle souligne la performance inattendue qui est la sienne, s’assimilant ainsi au sexe opposé. Il s’agit là d’un procédé très classique du récit de voyage féminin, par le biais duquel la narratrice se réévalue elle-même et se reconnaît comme sujet30. Il est aisé de le montrer en prenant l’exemple des ascensions auxquelles elle est contrainte à Taormine, où elle est arrivée après avoir longé la côte sicilienne depuis Messine, par le chemin de fer.

Une fois sortis de la gare, nous aperçûmes perchée au-dessus de nos têtes la falaise où est bâtie Taormine, mais nous cherchâmes en vain des yeux l’attelage qui devait nous attendre, et nous ne fûmes pas longs à conclure que le seul moyen d’atteindre Taormine cet après-midi-là serait de grimper à pied. Un sentier quasiment vertical et très caillouteux conduit au flanc de la falaise, au milieu des poiriers et de bouquets de citronniers et d’oliviers accrochés à d’étroites terrasses. Et ce fut une pénible montée d’une demi-heure au moins, avant que nous puissions atteindre la grand’rue de Taormine, qui est tracée parallèlement au rebord de la falaise.

Le lendemain, en l’absence à nouveau de tout attelage, il ne nous restait plus qu’à descendre précipitamment la falaise jusqu’à Giardini si nous voulions y attraper le train. Par chance, nous avions envoyé la femme de chambre et les bagages prendre un train qui partait plus tôt pour Messine, mais même sans être encombrés, ce fut une rude bataille que de descendre à toute vitesse au milieu de ces cailloux aigus semés partout, et j’ai cru que mes chevilles allaient se tordre avant que nous atteignions la gare. Nous y fûmes juste à temps pour sauter dans le train, à 19h3031.

Ainsi qu’on peut le remarquer, sans tirer gloire de cet épisode, la narratrice n’en profite pas moins pour souligner le mérite qui a été le sien, alliant courage physique, prise de risque et endurance.

Elle sait enfin jouer sur l’humour des situations, afin d’associer un lecteur imaginaire, destinataire du récit, à ses mésaventures. Un des terrains à travers lesquels cette complicité s’esquisse est constitué par le confort matériel du pays d’accueil, ou bien par l’attitude des autochtones, lorsqu’elle est faite de malentendus ou de sollicitations. Edith évoque par exemple leur départ précipité de Taormine, où l’absence d’attelage pour faire la course jusqu’à la gare leur apparut comme « une traîtrise de l’hôtelier, [désireux] de leur [faire] passer une nuit de plus à l’hôtel Bellevue ». Elle prend alors la parole à titre individuel, concédant que l’établissement

est très pittoresque, avec son porche à piliers et le palmier qui se dresse au milieu de son petit jardin (…) mais une connaissance plus intime des lieux prouva qu’il s’agissait de la plus dégoûtante locanda dans laquelle j’aie jamais mis les pieds32.

Il s’agit là encore d’un procédé permettant de s’installer dans une position d’auctorialité sans paraître bruyamment la revendiquer, donc sans s’écarter des convenances attachées à son rôle social d’épouse et de patricienne. Mais dans l’ensemble, le propos de Wharton sur les Grecs, dans le manuscrit de La Croisière du Vanadis, ne diffère guère de celui des voyageuses de sa génération, et s’il comporte des éléments d’empathie, notamment au sujet de l’hospitalité offerte avec naturel et simplicité dans les plus simples villages, il tient le plus souvent les autochtones à distance. Aussi, malgré les signes d’une affirmation de soi ou d’un avènement à soi que ce texte laisse percer, il ne permet pas cependant qu’un regard pleinement original sur la Grèce et ses habitants puisse s’affirmer. La plupart des livres de voyage postérieurs aux dates des grands guides (1840 pour le Murray et 1889 pour le Baedeker, entre lesquels se situe d’ailleurs un ouvrage important de l’Anglais John Aldington Symonds, Sketches in Italy and Greece (1874), qui était connu d’Edith) cherchaient en fait à promouvoir des vues partiales de la société grecque contemporaine. Ils la présentaient soit folklorisée et romanticisée, de manière à la faire voir comme la gardienne de traces résiduelles de la Grèce du passé, soit tirée vers la fabrication d’une altérité amplifiée et systématisée, déniant à ce peuple tout lien véritable avec ses ancêtres33. Néanmoins, parmi les éléments singularisant quelque peu La Croisière du Vanadis, il faut noter que le parcours du navire permet à Wharton de balayer la presque totalité de l’aire d’influence de la Grèce sur la civilisation méditerranéenne, depuis la Magna Græcia jusqu’aux rivages du Dodécanèse. Dans l’habitat, les enseignes des boutiques, les costumes et les danses, le regard de la voyageuse cherche toujours à identifier les signaux du rayonnement ou de la présence grecque, que ce soit à Zante et Corfou, où l’influence vénitienne l’a finalement emporté, ou bien à Rhodes et dans les îles du Dodécanèse encore soumises au joug ottoman, et bien entendu tout son propos est hanté par les réminiscences de l’Odyssée et du monde homérique. Elle reste cependant loin en deçà d’une approche « politique » telle que celle d’Emily Pfeiffer, dont l’ouvrage Flying Leaves from East and West était paru en 1885, avec des descriptions exaltées de ruines et de paysages s’insérant dans un tableau marqué par les luttes de la Grèce contemporaine34.

La jeune femme qui a tenu la plume et retracé la croisière du Vanadis s’est donc montrée une touriste appliquée, soucieuse de nommer les choses sans oubli et sans impair. Elle a adopté un ton volontairement neutre et dépassionné, y compris pour l’évocation des fêtes et coutumes religieuses pour lesquelles l’écrivaine Edith Wharton saurait, plus tard (voyageant au Maroc par exemple), se montrer plus soucieuse de fournir des hypothèses d’interprétation35. Le texte, observait déjà Claudine Lesage dans sa note introductive de 1992, frappe par ses omissions, ses « blancs », bref par tout ce qu’il ne dit pas. L’écriture y est très descriptive, comme si on promenait un miroir, ou plutôt une plaque photographique le long de la route du navire36. Et pourtant, Edith Wharton y laisse percer une personnalité distanciée et légèrement ironique, qui s’éprouve et qui se reconnaît au fil de la saisie des lieux, des escales et des menus faits du bord. Cette écriture d’aspect transparent est l’instrument d’une prise de conscience de sa différence. C’est ainsi que l’on peut comprendre de quelle manière, « jetant un coup d’œil en arrière » comme l’indique le titre original de son autobiographie, Wharton put en venir à identifier cette traversée de 1888 comme « un moment majeur de son avènement à elle-même » (the greatest stepforward in my making37), peut-être le plus important de toute sa vie.

1 Edith Wharton, The Cruise of the Vanadis, éd. de Claudine Lesage, Amiens, Presses de l’UFR CLERC Université de Picardie, 1992. Une nouvelle édition

2 Par exemple Hermione Lee, Edith Wharton, New York, Alfred A. Knopf, 2007, p. 81-86 ; Richard W. B. Lewis, Edith Wharton : a Biography, New York

3 Edith Wharton, Les chemins parcourus. Autobiographie, Paris, Flammarion, 1995. Il s’agit de la traduction de A Backward Glance, New York, Appleton

4 Ses premiers romans datent aussi des années 1900, et sa vocation littéraire s’affirme pleinement à partir de 1907 lorsqu’elle s’installe à temps

5 Il existe au moins un passage qui sera réexploité plus tard dans Paysages italiens (Italian Backgrounds, New York, 1905) : c’est la description de

6 À propos d’Edith Wharton écrivaine de voyage, voir entre autres : Denise Brahimi, « Les femmes voyageuses, de l’espoir à la désillusion (1830-1930) 

7 Il existe néanmoins pour les femmes américaines, quoiqu’ils soient relativement moins fréquents, les mêmes signes d’un caractère problématique de l’

8 [Sarah Rogers Haight], Over the Ocean, or Glimpses of Travel in Any Lands, by a Lady of New York, New York, Paine & Burgess, 1846, p. II. Sur l’atti

9 Un exemple parmi d’autres : l’ouvrage de Marie et Emma Straiton, Two Ladies Tramps Abroad, New York, Evening Journal Press, 1881. Ce sont des

10 Cette pratique resta longtemps en vigueur, jusqu’au début du xxe siècle au moins. Le cas de Wharton en témoigne directement puisque A Motor Flight

11 Mary Suzanne Schriber, Writing Home. American Women Abroad, 1830-1920, Charlottesville-Londres, University Press of Virginia, 1997, p. 191.

12 Voir ibid., p. 181-190. L’éditeur Harper devait reprendre l’ensemble en volume en 1896 sous le titre Mentone, Cairo, Corfu. Originaire du New

13 John Pemble, The Mediterranean Passion. Victorians and Edwardians and the South, Oxford, Oxford University Press, 1987, p. 3. Voir également

14 CV, p. 194.

15 Sur ce sujet, voir l’étude de Stephen A.Larrabee, Hellas Observed. The American Experience of Greece, 1775-1865, New York, New York University

16 Ils avaient fait le calcul que quatre mois de croisière engloutiraient une année entière de leurs revenus, soit 10 000 dollars. Finalement, Edith

17 CV, p. 35.

18 La naissance de ces rites sociaux (qui remonte probablement aux années 1820/1830) est désormais bien étudiée pour le monde anglophone : voir

19 C’est notamment l’objet de la recherche de Margot Irvine, Pour suivre un époux. Les récits de voyage des couples au xixe siècle, Québec, Nota Bene

20 CV, p. 35.

21 CV, p. 36.

22 Voir ainsi Karen R.Lawrence, Penelope Voyages. Women and Travel in the British Literary Tradition, Ithaca (NY), Cornell University Press, 1994, et

23 CV, p. 57,

24 CV, p. 67

25 Je reprends la citation et l’argument de M. S. Schriber, « Edith Wharton and travel writing… », op. cit., p. 261.

26 CV, p. 175.

27 CV, p. 57.

28 CV, p. 110.

29 CV, p. 197.

30 Voir Shirley Foster, Across New Worlds. Nineteenth-Century Women Travellers and their Writings, New York, Harvester Wheatsheaf, 1990, p. 12-13 et

31 CV, p. 60 et p. 63.

32 CV, p. 60.

33 Pour les écritures de la Grèce esquissées par les femmes britanniques contemporaines de Wharton, voir Martha Klironomos, « British women travellers

34 D’autant que le périple de Pfeiffer se poursuit en Turquie, jusque dans un harem, de sorte que l’on peut le lire aussi comme une critique de la

35 S. B. Wright, Edith Wharton’s Travel Writing…, op. cit., p. 120-121.

36 C. Lesage, « Introduction », dans E. Wharton, The Cruise of the Vanadis, op. cit., p. 4.

37 E. Wharton, A Backward Glance, op. cit., p. 98.

Notes

1 Edith Wharton, The Cruise of the Vanadis, éd. de Claudine Lesage, Amiens, Presses de l’UFR CLERC Université de Picardie, 1992. Une nouvelle édition destinée au monde anglophone est parue en 2004, luxueusement illustrée par les prises de vue du photographe Jonas Dovydenas spécialement envoyé par l’éditeur sur les lieux parcourus par Wharton. Nous citerons le texte d’après cette version : Edith Wharton, The Cruise of the Vanadis, New York-Londres, Rizzoli International Publications-Bloomsbury, 2004 (ci-après CV).

2 Par exemple Hermione Lee, Edith Wharton, New York, Alfred A. Knopf, 2007, p. 81-86 ; Richard W. B. Lewis, Edith Wharton : a Biography, New York, Harper and Row, 1993 [1975] ; Sarah Bird Wright, Edith Wharton’s Travel Writing. The Making of a Connoisseur, Basingstoke, Macmillan Press, 1997, p. 1-18.

3 Edith Wharton, Les chemins parcourus. Autobiographie, Paris, Flammarion, 1995. Il s’agit de la traduction de A Backward Glance, New York, Appleton Century, 1934, p. 98-100.

4 Ses premiers romans datent aussi des années 1900, et sa vocation littéraire s’affirme pleinement à partir de 1907 lorsqu’elle s’installe à temps plein en Europe : mais ce n’est qu’en 1920 qu’elle atteint la pleine consécration en devenant la première femme à recevoir le prix Pulitzer pour The Age of Innocence.

5 Il existe au moins un passage qui sera réexploité plus tard dans Paysages italiens (Italian Backgrounds, New York, 1905) : c’est la description de la forteresse d’Euryalos, près de Syracuse, en Sicile.

6 À propos d’Edith Wharton écrivaine de voyage, voir entre autres : Denise Brahimi, « Les femmes voyageuses, de l’espoir à la désillusion (1830-1930) », dans Nicolas Bourguinat (dir.), Le voyage au féminin. Perspectives historiques et littéraires, xviiie-xxe siècles, Strasbourg, Presses universitaires de Strasbourg, 2008, p. 31-32 ; Mary Suzanne Schriber, « Edith Wharton and travel writing as self-discovery », American Literature, n° 59, 1987, p. 257-267 ; Shirley Foster, American Women Travellers to Europe in the Nineteenth and Early Twentieth Centuries, Londres, British Association for American Studies, 1994, ch. 3, II.

7 Il existe néanmoins pour les femmes américaines, quoiqu’ils soient relativement moins fréquents, les mêmes signes d’un caractère problématique de l’accès au marché du livre et au jugement du public que ceux que l’on peut constater pour les Françaises et les Britanniques : la publication anonyme, le recours au pseudonyme, les impressions non mises dans le commerce (« privately printed »). Mais proportionnellement, les Américaines sont plus volontiers publiantes que leurs homologues européennes. Sur ce point, à propos du voyage en Italie, voir Nicolas Bourguinat, La Bella Libertà ? Voyages et séjours de femmes dans l’Italie préunitaire (1770-1870), à paraître.

8 [Sarah Rogers Haight], Over the Ocean, or Glimpses of Travel in Any Lands, by a Lady of New York, New York, Paine & Burgess, 1846, p. II. Sur l’attitude des Américains vis-à-vis de l’Europe, voir notamment William W. Stowe, Going Abroad. European Travel in Nineteenth-Century American Culture, Princeton (NJ), Princeton University Press, 1994.

9 Un exemple parmi d’autres : l’ouvrage de Marie et Emma Straiton, Two Ladies Tramps Abroad, New York, Evening Journal Press, 1881. Ce sont des lettres adressées depuis l’Europe par la mère et la fille au père, important cigarier new-yorkais resté au pays, qui les fit publier.

10 Cette pratique resta longtemps en vigueur, jusqu’au début du xxe siècle au moins. Le cas de Wharton en témoigne directement puisque A Motor Flight through France parut en 1908 après avoir été publié en feuilleton dans l’Atlantic Monthly en 1906-1907, et Italian Backgrounds parut en 1905 après que le chapitre évoquant Euryalos fut sorti dans le Scribner’s Magazine en 1902.

11 Mary Suzanne Schriber, Writing Home. American Women Abroad, 1830-1920, Charlottesville-Londres, University Press of Virginia, 1997, p. 191.

12 Voir ibid., p. 181-190. L’éditeur Harper devait reprendre l’ensemble en volume en 1896 sous le titre Mentone, Cairo, Corfu. Originaire du New Hampshire mais installée dans l’Ohio, journaliste et voyageuse aux dons littéraires salués par la critique, amie d’Henry James, Constance F. Woolson (1840-1894) avait séjourné sur place en 1889-1890 et écrit des billets pour les journaux.

13 John Pemble, The Mediterranean Passion. Victorians and Edwardians and the South, Oxford, Oxford University Press, 1987, p. 3. Voir également Stefania Arcara, Constructing the South : Sicily, Southern Italy and the Mediterranean in British Culture, 1773-1926, Catane, Università di Catania-Dipartimento di Filologia Moderna, 2000, et José Ruiz Mas et Maria Antonia Lopez-Burgos del Barrio (dir.), The English Lake. British Travellers in the Mediterranean, Grenade, Editorial Universidad de Granada, 2006.

14 CV, p. 194.

15 Sur ce sujet, voir l’étude de Stephen A.Larrabee, Hellas Observed. The American Experience of Greece, 1775-1865, New York, New York University Press, 1957. Je reviendrai plus longuement sur le cas du voyage en Grèce des Américains dans Nicolas Bourguinat, « La mer Égée d’Edith Wharton : un espace-temps », dans Christine Peltre (dir.), Genèse de la croisière moderne. Les formes d’une expérience, entre loisir et découverte (1830-1970), Strasbourg, Presses universitaires de Strasbourg, à paraître début 2016.

16 Ils avaient fait le calcul que quatre mois de croisière engloutiraient une année entière de leurs revenus, soit 10 000 dollars. Finalement, Edith hérita opportunément d’un cousin, qui mourut alors qu’ils se trouvaient en mer.

17 CV, p. 35.

18 La naissance de ces rites sociaux (qui remonte probablement aux années 1820/1830) est désormais bien étudiée pour le monde anglophone : voir Barbara Penner, Newlyweds on Tour. Honneymooning in Nineteenth Century America, Hanover (NH), University Press of New England, 2009, et Helena Michie, Victorian Honeymoons. Journeys to the conjugal, Cambridge, Cambridge University Press, 2006.

19 C’est notamment l’objet de la recherche de Margot Irvine, Pour suivre un époux. Les récits de voyage des couples au xixe siècle, Québec, Nota Bene, 2008.

20 CV, p. 35.

21 CV, p. 36.

22 Voir ainsi Karen R.Lawrence, Penelope Voyages. Women and Travel in the British Literary Tradition, Ithaca (NY), Cornell University Press, 1994, et Sidonie Smith, Moving Lives. Twentieth Century Women’s Travel Writing, Minneapolis, University of Minnesota Press, 2001.

23 CV, p. 57,

24 CV, p. 67

25 Je reprends la citation et l’argument de M. S. Schriber, « Edith Wharton and travel writing… », op. cit., p. 261.

26 CV, p. 175.

27 CV, p. 57.

28 CV, p. 110.

29 CV, p. 197.

30 Voir Shirley Foster, Across New Worlds. Nineteenth-Century Women Travellers and their Writings, New York, Harvester Wheatsheaf, 1990, p. 12-13 et Bénédicte Monicat, Itinéraires de l’écriture au féminin. Voyageuses du 19e siècle, Amsterdam et Atlanta, Rodopi, 1995, p. 18-20.

31 CV, p. 60 et p. 63.

32 CV, p. 60.

33 Pour les écritures de la Grèce esquissées par les femmes britanniques contemporaines de Wharton, voir Martha Klironomos, « British women travellers to Greece, 1880-1930 », dans Vassili Kolocotroni et Efterpi Mitsi (dir.), Women writing Greece. Essays on Hellenism, Orientalism and Travel, Amsterdam, Rodopi, 2008, p. 135-163, et l’ouvrage de Churnjeet Mahn, British Women’s Travel to Greece, 1840-1914. Travels in the Palimpsest, Farnham, Ashgate, 2012, en particulier p. 11-28 pour le rôle des guides dans le conditionnement du regard des voyageurs sur le paysage grec et sur les ruines.

34 D’autant que le périple de Pfeiffer se poursuit en Turquie, jusque dans un harem, de sorte que l’on peut le lire aussi comme une critique de la position sociale et politique des femmes en Grande-Bretagne et comme une déconstruction de l’esthétique de l’Orient alors dominante : voir à ce sujet le chapitre de Mary Tdolverson, « “A world without woman in any true sense” : gender and hellenism in Emily Pfeiffer’s Flying Leaves from East and West », dans V. Kolocotroni et E. Mitsi (dir.), Women writing Greece…, op. cit., et C. Mahn, British Women’s Travel to Greece…, op. cit., p. 136-138.

35 S. B. Wright, Edith Wharton’s Travel Writing…, op. cit., p. 120-121.

36 C. Lesage, « Introduction », dans E. Wharton, The Cruise of the Vanadis, op. cit., p. 4.

37 E. Wharton, A Backward Glance, op. cit., p. 98.

References

Bibliographical reference

Nicolas Bourguinat, « La croisière d’Edith Wharton en Méditerranée (1888) : un avènement à soi ? », Source(s) – Arts, Civilisation et Histoire de l’Europe, 6 | 2015, 67-79.

Electronic reference

Nicolas Bourguinat, « La croisière d’Edith Wharton en Méditerranée (1888) : un avènement à soi ? », Source(s) – Arts, Civilisation et Histoire de l’Europe [Online], 6 | 2015, Online since 22 septembre 2023, connection on 21 juillet 2024. URL : https://www.ouvroir.fr/sources/index.php?id=351

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Nicolas Bourguinat

Nicolas Bourguinat est professeur d’histoire contemporaine à l’université de Strasbourg et directeur de l’ARCHE (EA 3400).

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