Introduction
Des projets d’envergure de numérisation de dictionnaires anciens ont mis à la disposition des internautes un riche patrimoine d’ouvrages lexicographiques français rédigés à partir du xviie siècle. Ainsi peut-on consulter de nombreux dictionnaires sous format PDF dans la base de données Gallica de la Bibliothèque nationale de France (BNF) ou, mieux encore, il est possible d’interroger le moteur de recherche à partir de l’interface numérique de The ARTFL Project1 et mener des requêtes ciblées dans un ensemble de dictionnaires français couvrant une période d’environ trois siècles (du début du xviie siècle avec le Thrésor de Jean Nicot jusqu’au début du xxe siècle avec la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française) ou dans l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert. Si l’intérêt de ce patrimoine à des fins de recherche est incontestable, son potentiel d’exploitation dans le cadre de l’enseignement-apprentissage lexiculturel (Galisson, 1999 ; Pruvost, 2009) du FLE reste largement sous-estimé.
Bon nombre de recherches menées dans les quatre dernières décennies sur les contextes d’utilisation des dictionnaires contemporains – bilingues et/ou monolingues – montrent que ces outils sont consultés surtout pour des tâches de traduction, de compréhension de l’écrit ou de production écrite (Nied Curcio, 2022). Il serait difficile d’élargir ces contextes d’utilisation aux dictionnaires de langue anciens. De quelles façons et à quelles fins peuvent donc être utilisés ces derniers dans le cadre d’un apprentissage du FLE ? Nous nous proposons de répondre à cette question dans les pages qui suivent, à partir d’expériences menées dans le cadre de cours auprès de l’université de Pise.
1. Présentation du contexte
Les expériences auxquelles nous faisons référence ont concerné différentes cohortes d’étudiants de licence et de master sur la période 2018-20252, inscrits dans des filières de langues et littératures étrangères auprès de l’université de Pise (Italie) et ayant un niveau intermédiaire de compétence linguistique en français (B1+ minimum). Chaque enseignement de langue étrangère prévoit deux volets : d’un côté, un cours axé sur des contenus disciplinaires en linguistique3 et traduction, de l’autre, un cours de langue étrangère avec des collaborateurs et experts linguistiques. Le travail sur les dictionnaires anciens a été mené dans le cadre de cours de linguistique française dont le sujet principal était la lexicographie française, étudiée à la fois dans ses aspects synchroniques et diachroniques. Suivant les années et les objectifs visés par chaque cours, il a été demandé aux apprenants de présenter un travail de recherche axé sur la description d’un mot dans un dictionnaire ou sur son évolution au fil des siècles à partir de plusieurs dictionnaires.
Au-delà des cours, nous avons aussi organisé des rencontres à la bibliothèque universitaire de notre département4, qui abrite des dictionnaires anciens, dont une copie du Dictionnaire universel de Furetière et une copie du Dictionnaire de Trévoux de 1752.
2. Le dictionnaire ancien, réservoir lexiculturel
L’intérêt lexiculturel du dictionnaire n’est pas à démontrer. Cependant, il convient de rappeler que l’implicite culturel sur lequel repose le dictionnaire est souvent « méconnu des utilisateurs » (Pruvost, 2009, p. 141) et que cela est d’autant plus vrai pour des apprenants d’une langue-culture étrangère. L’enseignant peut alors faciliter l’accès à ces contenus lexiculturels en structurant des activités pédagogiques à partir de mots à charge culturelle partagée (Galisson, 1999). Bien évidemment, certains champs lexicaux se prêtent mieux que d’autres à ce type d’exercice : tel est le cas des noms de couleurs, que nous avons choisis pour une première activité de traque lexicographique (cohorte 2018-2019). Chaque étudiant était chargé de reconstruire l’évolution des valeurs associées à une couleur donnée au fil des siècles dans la société française à partir des articles de dictionnaires différents et de présenter cette recherche en classe, sous forme d’exposé.
Les expressions figées – en particulier, la phraséologie locutionnelle idiomatique5 et les parémies (Gonzalez Rey, 2021) – constituent un véritable patrimoine lexiculturel, souvent peu connu des étudiants mais dont la découverte s’avère intéressante, non seulement pour enrichir son vocabulaire, mais aussi pour augmenter ses compétences socioculturelles. Une liste de mots particulièrement productifs du point de vue phraséologique a été fournie à la deuxième cohorte d’étudiants (2021-2022). La tâche finale portait sur la production d’un texte dans lequel les étudiants décrivaient les expressions figées formées à partir d’une unité lexicale repérées dans un dictionnaire ancien indiqué par nos soins, avant de passer à une comparaison avec des dictionnaires actuels afin de vérifier l’évolution de ces expressions dans le français contemporain.
3. Le dictionnaire ancien, rempart idéologique
Tous les dictionnaires sont porteurs d’idéologies : loin d’être des objets neutres, les dictionnaires véhiculent les discours des classes dominantes et les lexicographes deviennent ainsi les « porte plume de la doxa » (Mazière, 1994, p. 234). Le dictionnaire se fait vecteur de discours en réponse à d’autres discours (Collinot & Mazière, 1997). Vu de la sorte, le dictionnaire ne peut plus être considéré comme un simple outil d’apprentissage linguistique, mais doit être appréhendé dans toute sa complexité épistémologique.
Sans mobiliser les méthodes de l’analyse du discours, qui demandent une formation ad hoc, il est tout à fait possible d’exploiter les dictionnaires anciens en classe pour pousser les apprenants à dénicher les stéréotypes qui se cachent dans les articles de ces ouvrages, que ce soit dans le choix des définisseurs ou des exemples, ou dans les remarques des lexicographes. Le recul par rapport aux époques passées permet en effet une objectivité majeure par rapport à l’analyse d’ouvrages contemporains (Pruvost, 2009).
Pour cela, nous avons proposé des activités de production orale ou de production écrite. Dans le premier cas, nous avons demandé aux étudiants de partager avec la classe les réflexions suscitées par certains articles de dictionnaire. Ainsi la lecture en classe de l’article « femme » dans plusieurs dictionnaires de l’Ancien Régime6 suscite-t-elle de vifs débats autour de la condition féminine de l’époque et des stéréotypes véhiculés par ces ouvrages et nous permet aussi d’introduire la question de la fémininisation des noms de métiers et fonctions, même avec des étudiants de la première année de licence. Ou encore, la lecture de l’article « croisade » permet de comparer l’attitude religieuse de la plupart des lexicographes de la même période avec l’aversion farouche des rédacteurs de l’Encyclopédie à l’égard de cette entreprise. À la suite de ces activités de découverte et mise en commun à l’oral, nous avons demandé aux étudiants de la troisième cohorte (de niveau master 1) de mener une recherche sur une ou plusieurs unités lexicales de leur choix dans un corpus de dictionnaires en adoptant une perspective diachronique. À l’aide d’un diaporama projeté (type PowerPoint), les étudiants ont présenté leurs recherches personnelles à la classe. Dans un deuxième moment, ils ont rédigé un texte sur le modèle d’une synthèse de documents – où les articles des dictionnaires retenus constituent le corpus de documents. Il est intéressant de constater que tous les étudiants ont choisi de travailler sur des unités lexicales chargées culturellement, comme les noms des repas, ou des mots véhiculant des valeurs historiques et sociales – et par conséquent des idéologies –, comme le mot « citoyen » ou le mot « travail ».
4. Les dictionnaires anciens : et les apprenants, en tout ça ?
Bien que nous ne disposisions pas de données empiriques – comme des questionnaires – sur les expériences pédagogiques présentées ici, nous voudrions néanmoins partager quelques considérations sur la façon dont nos étudiants ont salué l’introduction des dictionnaires anciens dans nos cours. Au fil des années, nous avons pu remarquer que, si l’accueil de ces ressources est quelque peu mitigé au début, l’attitude des apprenants change au fur et à mesure des séances de cours. Certaines activités ont obtenu plus de succès que d’autres : la traque lexicographique sur les noms de couleurs, par exemple, a vivement suscité l’intérêt et la curiosité des apprenants de la cohorte 2018-2019. C’est cependant la dimension idéologique sous-tendant les dictionnaires qui surprend le plus les apprenants, comme en témoigne le commentaire spontané d’un apprenant de la dernière cohorte à laquelle nous avons proposé des activités sur les dictionnaires anciens : « Je n’ai pas compris pourquoi vous avez décidé de donner un cours sur l’histoire de la lexicographie, jusqu’à ce que nous avons lu ensemble l’article de l’Encyclopédie sur les croisades ».
D’une façon générale, on ne saurait pas nier que l’analyse de la dimension diachronique des dictionnaires éclaire d’un jour nouveau ces derniers, qui deviennent aussi des objets d’apprentissage – linguistique et culturel – et ne sont plus limités à une fonction d’outils d’apprentissage.
Conclusion
Le potentiel de la dimension diachronique des dictionnaires – de langue ou encyclopédiques – demeure largement sous-estimé dans l’enseignement-apprentissage du FLE. Or, la disponibilité des dictionnaires anciens sous format électronique permet leur introduction en classe à des fins diverses et pour développer des compétences qui ne sauraient se limiter aux compétences linguistiques, mais qui incluent de véritables compétences transversales, comme les compétences numériques ou le développement de l’esprit critique.
Dans ce bref article, nous avons voulu partager des pratiques de classe basées sur les dictionnaires anciens pour des étudiants universitaires en Italie, où l’apprentissage du FLE se situe dans le cadre d’unités d’enseignement de linguistique française. Nous espérons avoir montré que l’intérêt de ces ouvrages ne réside alors pas tant dans la nature de l’outil (au service de l’apprentissage linguistique) que dans la nature du texte. Le dictionnaire est avant tout un objet discursif complexe, qui est censé véhiculer la description des unités du lexique mais qui en réalité se fait le porte-parole du système des valeurs d’une société. Réservoirs lexiculturels et remparts idéologiques, les dictionnaires anciens offrent donc aux apprenants la possibilité de découvrir les us, les coutumes, les objets et les tabous du passé et, en même temps, de démanteler l’illusion de la neutralité de l’objet dictionnaire.
