Freud, été 1889

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ECNAPSY, Aux cliniques de Nancy. Freud, été 1889, Copy Book, 2025.

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Introduction

Le collectif auteur de cet ouvrage1 d’environ 300 pages, sous-titré « Essai romancé », est ECNAPSY. À Nancy le sigle est connu pour signifier : « École de Nancy pour la psychanalyse ». Cette école de psychanalyse, affiliée à l’Association lacanienne internationale (ALI), a été fondée en 1999 par le psychanalyste Norbert Bon, qui en est toujours le président. ECNAPSY est donc un collectif qui publie en 2025 cet ouvrage, mais celui-ci fut écrit bien plus tôt, en 1989 par quelques analystes cités à l’orée du livre, à l’occasion du centenaire d’un séjour que fit aux cliniques de Nancy Sigmund Freud.

Nous trouvons donc autour de Norbert Bon, à la rédaction de cet essai, Robert Bouchat, Monique Bon, Philippe Christophe et Isabelle Mock. Pourquoi ce texte n’a-t-il pas été publié à l’époque ? Les auteurs ne trouvèrent pas l’éditeur qui s’y serait engagé, et leur texte a séjourné plus de trois décennies dans un tiroir. À l’occasion d’une nouvelle dynamique dans l’école, parce qu’au programme d’étude de l’École de Nancy pour la psychanalyse pour l’année 2025-2026 a été placée la question de la suggestion, l’idée de tenter de diffuser cet ouvrage est réapparue, étant donné qu’il traite de l’intérêt de Freud pour la suggestion puis de son éloignement de cette pratique.

L’ouvrage comprend trente-trois chapitres courts, un appareil de notes et une bibliographie. Il a été écrit à partir d’archives permettant de reconstituer l’activité de Freud lors de son séjour nancéen, et les auteurs assument d’avoir articulé ces faits dans un récit littéraire où ils ont imaginé des situations « possibles », afin de rendre plus agréable au lecteur la relation de ces faits.

De quoi est-il plus précisément question dans ce livre que j’appellerai « Freud à Nancy » ?

Une déterritorialisation du jeune Freud

Une première façon de parcourir cet essai est de s’imaginer le voyage en train de Freud depuis Vienne, via Zurich, jusqu’à Nancy (chapitres II et III). Les auteurs nous offrent moulte détails de l’ambiance à bord de la Compagnie Internationale des Wagons-Lits et des Grands Express Européens : « Les coudes sur la table, Sigmund croise les doigts au-dessus de son assiette. Le paysage défile devant ses yeux, rien qui puisse l’arracher à sa rêverie. Une table plus loin, le contrôleur discute avec un jeune couple dont le mari jette un furtif coup d’œil à Sigmund par-dessus l’épaule de son épouse… »

Freud cherchait à mieux comprendre l’utilisation de l’hypnose pour soigner les patients, notamment les hystériques. Il avait fait alors un stage à Paris auprès de Jean Martin Charcot (1833-1892) entre octobre 1885 et février 1886. Or, à Nancy, le docteur Ambroise-Auguste Liébeault (1823-1904) passait pour obtenir d’excellents résultats avec l’hypnose, à un point tel qu’il n’utilisait plus son titre de médecin, préférant se définir comme guérisseur et charlatan philanthrope. Il accueillait chez lui toutes les personnes, quelle que soit leur origine sociale. En 1882, professeur à la faculté de médecine de Nancy, Hippolyte Bernheim (1840-1919) s’est intéressé à la pratique de son confrère Liébault alors âgé de 59 ans, jusqu’à lui proposer de créer l’École de Nancy, autrement nommée École de la suggestion où vint se former le fameux pharmacien Émile Coué (1857-1926) à partir de 1886 – pour installer finalement sa « clinique libre » au 198 rue Jeanne d’Arc à Nancy en 1910, et c’est là qu’il a fondé, avec son jeune disciple Charles Baudouin, la Société lorraine de psychologie appliquée2. Pour Bernheim, la suggestion est « l’influence provoquée par une idée suggérée et acceptée par le cerveau ». Dans son livre (1886) De la suggestion et de ses applications thérapeutiques, Bernheim traite d’ailleurs de l’effet placebo – c’est ce livre que Freud a traduit en allemand. « Je vis le vieux et touchant Liébeault à l’œuvre, auprès de femmes et enfants de la population prolétaire », écrit ainsi Sigmund Freud dans Ma vie et la psychanalyse, à l’occasion de son passage à Nancy en 1889. Il resta plusieurs semaines à Nancy, rendant également visite à l’autre pilier de l’École de Nancy, Hippolyte Bernheim.

« Éreinté et fourbu par cette interminable journée de voyage, Sigmund Freud referme la porte de sa chambre et rabat d’un geste las le loquet de sécurité » nous disent les premières lignes du chapitre IV (p. 39). C’est ainsi qu’il prit possession de sa chambre à la pension du 14 rue Stanislas, chez Zoée et Charles Level qui « logent la nuit des voyageurs de passage, dont ceux recommandés par l’estimé Professeur Bernheim » (ibid., p. 45). Il écrivit à Martha qu’il n’avait pas résisté, le soir de son arrivée, à l’envie de se promener sur la place Stanislas malgré l’heure tardive. Michel de Certeau n’a-t-il pas attiré notre attention sur le braconnage des marcheurs qui inventent leur propre pratique de l’espace, ce qui contribue à parsemer leur quotidien de merveilles ? Le livre nous fera d’ailleurs régulièrement côtoyer Freud lors de ses pérégrinations et de ses errances dans les rues nancéennes.

Rencontre avec Bernheim

Pour rencontrer le professeur, Freud est venu accompagné de sa patiente « Anna » – du moins est-elle venue à Nancy indépendamment de du docteur Freud –, mais « que faire à cette heure tardive dans cette ville de Nancy où, arrivée du jour même, elle ne connaît ni les gens, ni les lieux où ils se rencontrent ? » (ibid., p. 47). Il s’agit de « Frau Caëcilie M. » dont parlent Brauer et Freud en 1895 dans Studien über Hysterie, hystérique et dépendante à la morphine, née baronne von Tedesco : Anna von Lieben de son nom d’épouse. Elle ne pouvait se passer des visites quotidiennes du docteur Freud, et pourquoi ne l’aurait-elle accompagné à Nancy « voir ce fameux professeur Bernheim qui, paraît-il, accomplit des prouesses grâce à l’hypnose ? » (ibid., p. 48). Le récit nous dit qu’au matin, Anna discute avec sa logeuse à propos du docteur Freud : « Il me soigne aussi par hypnotisation depuis l’automne dernier, en s’inspirant des méthodes du Professeur Bernheim dont il a traduit un livre en allemand » (ibid., p. 56). En effet, Freud pratiquait l’hypnose depuis 1887 et avait traduit De la suggestion en 1888.

Freud avait rendez-vous avec Bernheim au no 24 place de la Carrière peu avant huit heures, « il est prévu que les deux hommes de science se rendent ensuite à l’hôpital » (ibid., p. 64). Il s’agit de l’Hôpital Civil ouvert à l’automne 1883, où exerçait le docteur Bernheim dans les salles 5, 9, 11 et 13 du premier étage dans le grand pavillon Collinet-de-la-Salle. Dans une lettre écrite le soir même à son épouse Martha (le 20 juillet 1889 à 23 h), Freud confiait qu’il s’était presque perdu dans les couloirs de l’hôpital pendant que le professeur s’occupait de son courrier. Puis, « en ce qui concerne l’hypnotisme, je n’ai vu aujourd’hui que quelques petites démonstrations en passant » (ibid., p. 69). Freud devait rencontrer Bernheim chez lui le lendemain après-midi avec Anna pour une séance d’hypnose. Cette patiente attendait du docteur Bernheim qu’il la soulage de symptômes dont certains duraient depuis l’enfance. Freud avait informé Bernheim de ces multiples symptômes dans une lettre qu’il lui avait adressée depuis Vienne le 25 mai 1889. Le récit nous relate la séance d’hypnose par Bernheim qui tente de faire disparaître les mots de tête de la baronne, séance qui ne paraît satisfaisante pour personne.

Le lendemain, dès huit heures, Freud retrouvait Bernheim à l’hôpital. Il fit avec lui la visite des patients. Bernheim démontrait l’efficacité de la suggestion sous hypnose pour soulages les douleurs. S’agissant de l’une des patientes en proie à une crise d’hystérie, Bernheim remarquait que son hystérie passagère cédait facilement à la suggestion. Mais pour lui, l’unique motivation était de guérir, non d’interpréter le phénomène en jeu.

Le livre nous installe avec Freud et Anna à la terrasse d’un café du parc de la Pépinière le 26 juillet. Le personnage Freud se demande ce que l’histoire retiendra de leur passage à Nancy : « Qui peut dire qu’un fait, anodin, fasse événement ? » (ibid., p. 101). Les pages suivantes nous montrent avec une agréable richesse de vocabulaire les deux personnages errant à la découverte des rues de Nancy.

Le chapitre suivant (p. 107-113) nous transporte à nouveau à l’Hôpital Civil pour, cette fois, une présentation de cas de malades par Bernheim. La scène de cette leçon clinique est cocasse et décrite avec entrain. Le suggestionné, un certain Camille Steinmetz, « terrassier de son état, souffre de violents maux de tête qui reviennent régulièrement » (ibid., p. 109). Le professeur Bernheim va se livrer à un véritable show en hypnotisant son patient, afin de convaincre des merveilleuses possibilités qu’offrira bientôt la psychothérapeutique hypnotique.

Perplexité de Bernheim, perplexité de Freud

Nous voici au logis des Bernheim, le soir, après le départ de Freud venu dîner. Nous apprenons quelques anecdotes biographiques et sur la relation entre les époux Bernheim. Madame Bernheim a bien accueilli son hôte : « pensez, un médecin viennois qui traduit en allemand le livre de son mari » (ibid., p. 116). Un charmant garçon, ce jeune Freud : « Hippolyte Bernheim éprouve une réelle sympathie pour cet homme dont il ne manque pourtant pas d’apercevoir l’ambiguïté de la démarche » (ibid., p. 117). Il a en fait « reconnu en lui une ambition qui ne lui est pas étrangère et qui lui plaît : […] une ambition au service de la rigueur scientifique, appuyée sur un esprit critique et une recherche opiniâtre de la vérité » (ibid., p. 118). On nous dit que le professeur Bernheim est intrigué par ce jeune médecin à la fois admiratif des travaux de Charcot mais attentif à la proximité qu’entretient Bernheim avec ses patients, pressentant le lieu sur lequel « ce jeune docteur Freud est en cette année [18]89 sur le point de mettre le doigt » (ibid., p. 119).

Après avoir quelque peu erré dans les rues de Nancy, nous voyons donc Freud rentrer dans sa chambre pour écrire à son « maître et ami » Breuer qu’il espérait soutenir leurs points de vue auprès des Français. S’agissant de la présentation d’Anna au professeur Bernheim, Freud écrit à Breuer : « je ne suis pas sûr que cette expérience lui ait été de quelque utilité. Bernheim l’a hypnotisée plusieurs fois à son cabinet sans parvenir à de meilleurs résultats que moi » (ibid., p. 127). Sans minimiser le talent de Bernheim, Freud ajoute cependant : « il ne s’attache qu’aux effets et aucunement aux causes ni aux spéculations théoriques » (ibid., p. 128). Freud insiste lors de sa visite suivante à l’hôpital, lorsque Bernheim lui présente de nouveaux patients qu’il hypnotise, sur la différence de comportement des patients en fonction des suggestions insignifiantes ou de celles qui s’adressent à des symptômes profondément installés, mais « Bernheim balaie, sans sourciller, l’objection » (ibid., p. 146).

Rencontre avec Liébeault

Un autre jour, Freud et Anna se rendent au 4 rue Bellevue pour rencontrer le maître de la suggestion dans sa policlinique, le docteur Liébeault. La scène se passe dans le hangar aménagé au fond de la cour, où une trentaine de patients attendent leur tour. Le docteur, qui a « renoncé à se faire reconnaître par le milieu médical de Nancy » (ibid., p. 152) ne se réclame d’ailleurs plus de son diplôme3, assumant d’être un guérisseur puisqu’il forme des médecins venus de nombreux pays. Anna « est saisie par l’allure paysanne du personnage […] mais en dépit des apparences, l’homme est prestigieux » (id.). La scène nous montre Freud qui a succombé au charme du « bon vieux Liébeault » et conversant avec lui des présentations de malades à l’hôpital par Bernheim, avant que Liébeault ne s’adresse à Anna en lui disant : « Alors, c’est vous Madame qui résistez au docteur Freud et au Professeur Bernheim ? » (ibid., p. 153). Et il poursuit son exposé des vertus de la suggestion et l’étendue du pouvoir de sa méthode hypnotique, avant d’en montrer à ses invités les effets sur ses patients : « Sigmund regarde admiratif le vieux docteur, ému par son humanité, ébranlé par sa force de conviction » (ibid., p. 156). Finalement, ils prennent à nouveau rendez-vous pour le lendemain en fin d’après-midi. Entre-temps, le récit nous fait imaginer Freud le soir dans sa chambre, se consacrant à son activité épistolaire, poursuivant l’écriture d’un manuscrit ou recevant une visite.

La controverse avec Bernheim

« Toute l’histoire de l’hypnotisme conduit à Liébeault » (ibid., p. 181), assène Bernheim à son interlocuteur viennois, en commentant le différend qui règne entre l’école parisienne et celle de Nancy. Cela dit, très agité dans cette scène, Bernheim précise que ce n’est pas l’hypnose qui doit précéder la suggestion mais que la suggestion domine l’hypnose, « et ça le père Liébeault ne veut pas l’admettre » (id.). Bernheim vante la puissance thérapeutique de la suggestion en annonçant à Freud qu’il donnera une importante conférence le 9 août 1889 lors du premier congrès de l’hypnotisme. Mais Freud, qui s’intéresse aux cas d’hystérie pure non faussée par la suggestion, expose sa conviction selon laquelle l’attente croyante du patient, confiant envers son thérapeute, est une condition de la guérison « par une sorte de force magique des mots […] preuve que quelque chose d’inconscient règle le rapport suggestif de l’hypnotisé à l’hypnotiseur » (ibid., p. 185). Mais ce 1er août, Bernheim invite Freud au théâtre pour assister à L’amour médecin, de Molière : « Cette pièce est un vrai régal » écrit-il le soir même à son épouse Martha (ibid., p. 197).

Le lendemain matin, Freud assiste à de nouvelles présentations du professeur Bernheim, et le soir ils dînent ensemble au restaurant : Freud, Bernheim et Liébeault. Dans cette scène, Bernheim apporte d’autres précisions sur les variations qui existent dans la pratique de la suggestion. Freud en profite pour exposer le cas de sa patiente de Zurich, Madame Moser, qui s’accroche à ses symptômes morbides. Bernheim trouve alors qu’il fait grand cas des résistances du patient, mais Freud fait remarquer que la maladie de sa patiente persiste malgré ses soins, c’est pourquoi il est à la recherche de la cause des symptômes (ibid., p. 210). Et dans la suite de la conversation, il pose cette question : « “tout est dans la suggestion”… est-ce que finalement ce n’est pas contradictoire avec l’idée selon laquelle la suggestion dépend essentiellement du malade ? » (ibid., p. 222). La controverse se poursuit pendant la suite du dîner, chacun restant sur sa position.

Quelques remarques

Les derniers chapitres mettent en scène les préparatifs d’Anna dans sa chambre d’hôtel, et ceux de Freud prêt à quitter Nancy pour se rendre à Paris le 5 août 1889, où ils participeront, avec Bernheim et Liébault, au Congrès international d’hypnotisme. Pour Freud, le bilan de son séjour nancéen est mitigé : il s’est perfectionné dans le maniement de l’hypnotisme et de la suggestion, mais il s’est principalement convaincu de l’importance de la relation thérapeutique.

Voici un livre original dans sa réalisation : écrit en 1989 et publié en 2025 ; écrit par cinq personnes différentes au gré des chapitres ; articulant des éléments d’archives avec des scènes imaginées. Il est possible de penser que l’ensemble manque de cohérence littéraire, il est également possible de lire chaque chapitre, indépendamment des autres, comme une courte nouvelle. La variété des styles d’écriture en fonction des chapitres donne au livre un certain rythme, et la dimension romanesque nous emporte dans le quotidien, voire dans l’intimité des docteurs Freud, Bernheim et Liébeault – et aussi de la baronne Anna von Lieben – lors de leurs rencontres pendant ces trois semaines de l’été 1889.

Pour Freud, c’est l’un des moments de son intuition de l’existence du transfert, qui fera définitivement disparaître de sa clinique la pratique thérapeutique de suggestion sous hypnose.

Bibliographie

Kern, É. (2024). La vie meilleure. Gallimard.

Notes

1 En vente sur le site de l’Association lacanienne internationale : https://www.freud-lacan.com/. Retour au texte

2 Sur la vie d’Émile Coué, voir le roman d’Étienne Kern chez Gallimard (2024) : La vie meilleure. Retour au texte

3 Voir à ce sujet le roman d’Étienne Kern à propos d’Émile Coué et de son apprentissage de la suggestion auprès de Liébeault. Retour au texte

Citer cet article

Référence électronique

Henri Louis Go, « Freud, été 1889 », La Pensée d’Ailleurs [En ligne], 8 | 2026, mis en ligne le 20 octobre 2026, consulté le 08 novembre 2026. URL : https://www.ouvroir.fr/lpa/index.php?id=1479

Auteur

Henri Louis Go

Professeur, université de Lorraine

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