Freinet le bon sens à la fois paysan et éclairé

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Michel Mulat, Freinet le bon sens à la fois paysan et éclairé, 2022.

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Introduction

Dans le champ des études historiques freinetiennes1, l’ouvrage se présente comme « un nouvel écrit sur Freinet » (Mulat, 2020, p. 13), mais il est davantage qu’une biographie. Michel Mulat y compose un récit dense, habité, nourri d’archives, de lectures, de souvenirs et de rencontres. À travers une enquête patiente et minutieuse, il explore les traces laissées par Célestin Freinet afin de contribuer, à sa manière, à un « roman Freinet ». Le choix même du titre révèle cette intention. « Le bon sens paysan », expression empruntée à Freinet, désigne cet « homme de bon sens », « un cartésien sachant retirer la gangue d’émotion qui englue la raison » (ibid., p. 18), enraciné dans une ruralité qu’il n’a jamais reniée (Barré, 1995). À rebours de nombreux pédagogues de l’Éducation nouvelle, Freinet demeure un homme du peuple issu du monde paysan, façonné par la rudesse des terres et la nécessité d’agir. Militant syndicaliste révolutionnaire, pédagogue, militant communiste à partir de 1926, mais proche des milieux anarchistes et libertaires, défenseur de la paix, il n’a jamais dissocié l’éducation du politique. Son école devait former des êtres capables de vivre, de penser et de transformer le monde.

La proximité comme engagement, la subjectivité comme méthode

Le livre de Michel Mulat interroge sans détour la question du lien entre l’auteur et son sujet. Car cette biographie n’est pas écrite à distance. Membre de l’Institut coopératif de l’École moderne (ICEM), de la Fédération internationale des mouvements d’École moderne (FIMEM) et des Amis de Freinet (ADF), Mulat écrit depuis un territoire affectif autant qu’intellectuel. Cette proximité constitue une forme d’expertise originale. Elle donne au texte sa chaleur singulière, sa densité humaine, mais aussi sa part revendiquée de subjectivité.

L’auteur présente d’ailleurs son travail comme une réponse à ce qu’il perçoit comme une forme de violence symbolique à l’œuvre dans certaines productions universitaires, notamment dans l’ouvrage consacré par Emmanuel Saint-Fuscien à Freinet (2017), où « semble se développer une caricature de notre pédagogie dans laquelle nous pouvons difficilement nous reconnaître » (Mulat, 2022, p. 13). Ce « nous » n’est jamais anodin. Il dit l’appartenance, la fidélité, parfois même la blessure. Derrière cette prise de position affleure une critique plus profonde : celle d’un regard prétendu savant qui observe les pratiques pédagogiques depuis une position abstraite, réduisant souvent le praticien à un simple exécutant de techniques. Mulat refuse cette dissociation entre savoir et expérience vécue. Chez lui, penser Freinet, c’est aussi habiter un héritage.

Cette dimension collective traverse tout l’ouvrage. L’enquête, les relectures, l’édition même du livre s’inscrivent dans un réseau de complicités intellectuelles et militantes. Jacques Jourdanet, ancien enseignant de l’École Freinet à Vence, accompagne le projet ; André Giordan en signe la préface et rappelle au lecteur la différence fondamentale entre la pédagogie Montessori et les Techniques Freinet. Certes, les deux démarches appartiennent à l’Éducation nouvelle et placent l’enfant au cœur des apprentissages. Pourtant, « Mme Montessori […] [n’a] pas envisagé la vie de l’enfant dans sa complexité diverse » (ibid., p. 9), tandis que, « pour Célestin, il faut ouvrir les possibilités et les investigations de l’enfant sur la vie réelle » (id.). Toute la pensée de Freinet tient peut-être dans ce déplacement : quitter l’abstraction scolaire pour rejoindre le mouvement du vivant.

Le livre est le fruit de treize années de recherches menées dans les archives du mouvement : films, correspondances, journaux, témoignages, manuscrits. Rien n’est laissé au hasard. Mulat dialogue également avec les travaux universitaires consacrés à Freinet. Il rend hommage à Michel Barré, auteur de Célestin Freinet un éducateur pour notre temps, ainsi qu’à Henri Portier, militant du Mouvement Freinet, et à ses films sur l’histoire du Mouvement Freinet. Son texte est traversé de citations, pensées comme des « invitation[s] à lire l’œuvre référencée en bibliographie ». Il évoque aussi les matériaux laissés par le professeur Michel Launay : des brouillons, des bandes d’entretiens, des fragments de mémoire recueillis « avec l’aide d’Élise et de sa fille » et aujourd’hui conservés dans le fonds d’archives des Amis de Freinet (ibid., p. 15-16). De cette multiplicité de voix naît un portrait mouvant où se croisent souvenirs, interprétations et récits : « Un autre point de vue y est perceptible concernant l’enfance et les guerres vécues par Freinet » (id.).

L’expression « Freinet Janus » (ibid., p. 15) dit bien cette dualité : un homme tourné vers l’action et vers l’intériorité, vers les enfants et vers l’histoire. Mais Mulat ne cherche pas à figer son sujet dans une statue héroïque. Il préfère restituer une présence humaine, traversée de tensions. Il revendique une démarche proche de l’anthropologie, convoquant Philippe Descola et cette définition de l’anthropologue comme « quelqu’un qui se sert de tout ce qui lui tombe sous la main, y compris l’histoire, avec sa vision propre, les pieds dans la boue » (ibid., p. 18). L’image est révélatrice : Mulat rédige patiemment, au plus près du terrain, des vies et des voix, toujours à l’écoute.

Freinet est un autodidacte façonné par le réel, un homme pour qui « le mouvement naturel de la vie est plus important que les théories […] élaborées dans des milieux clos » (ibid., p. 16). Mulat imagine volontiers l’influence d’Alfred Binet sur Freinet, tant leurs intuitions semblent, selon lui, se répondre. Il rapproche également Freinet de Descartes, malgré leurs différences, dans une même quête de clarté et d’efficacité du réel. Le « bon sens » devient alors une manière d’habiter le monde : une pensée concrète, née de l’expérience, qui refuse les abstractions inutiles. Dans son ouvrage Les Dits de Mathieu, Freinet développe cette philosophie à travers des techniques toujours ajustées à la vie, comme dans Le cheval qui n’avait pas soif, parabole devenue emblématique du refus de toute « méthode » figée.

Mulat assume d’ailleurs une chronologie volontairement disloquée (ibid., p. 22). Son récit avance par résonances plus que par succession linéaire. Il renvoie le lecteur à un complément disponible sur le site des Amis de Freinet « pour mettre en regard la vie de Célestin et les grands événements historiques qui ont pu la marquer » (id.). Ce « qui ont pu » est essentiel : il rappelle que toute biographie est interprétation, tentative fragile de relier des faits, des contextes et des destinées. Mulat déconstruit le mythe de l’homme contraint pas les guerres2. Freinet était un homme de convictions ancré dans la vie. Mulat s’appuie sur les lettres du soldat Freinet, du prisonnier aussi, mais il en fait une lecture différente de celle de Saint-Fuscien. Il contextualise les écrits qui devaient passer l’épreuve de la censure, suggérant même au lecteur de s’« installer, quelques jours, à côté du poilu, sans recul, sans visibilité » (ibid., p. 94). C’est le regard de l’historien Saint-Fuscien sur la correspondance de Freinet que Mulat pointe, ainsi que son évidente méconnaissance des questions de pédagogie. La question de l’autorité (et de la discipline) a une place importante ; Freinet l’aborde déjà dans les cahiers de campagne (ibid., p. 107-114) et n’aura de cesse de la questionner par la suite en tous lieux : maison, travail, école, concevant alors une école dans laquelle le travail fait autorité.

La chronologie du récit liée aux guerres est rompue à chaque fois qu’un élément du passé apporte un éclairage nouveau. En réalité l’ouvrage relève pleinement de l’essai. Mulat y engage sa propre histoire. Il raconte son enfance en Guinée, dans une maison « sans bibliothèque », son éducation auprès des Guinéens qui le gardaient durant la journée et lui enseignaient « en images davantage que par des mots, les moindres dangers de la forêt, dissociant le montrer du raconter » (ibid., p. 23). De cette enfance naît une proximité profonde avec Freinet : « l’école de la brousse, l’école du maquis […] est une école du bon sens » (id.). Lorsqu’il découvre tardivement l’école française, ses exercices, son immobilité imposée, ses leçons à réciter, le choc est brutal. Il évoque une culture scolaire qui impose aux enfants de rester assis, où le livre devient centre et mesure de toute chose. Cette violence intime explique sans doute pourquoi Freinet lui apparut immédiatement comme une évidence. Il reconnaît dans cette pédagogie une réponse à son propre vécu scolaire, à cette « école [qui] a été celle de l’échec scolaire et de l’apprentissage de stratégies de contournement » (ibid., p. 24).

Le livre trouve là sa vérité la plus profonde : Mulat ne parle pas seulement de Freinet. Il parle aussi depuis Freinet. Pourtant, conscient du danger de l’identification, il affirme vouloir éviter « une abusive identification à la personne dont je fais le portrait, ni la confusion entre causalité et concomitance ou corrélation » (id.). Cette vigilance donne au texte sa tension intérieure : celle d’un auteur partagé entre fidélité affective et exigence de lucidité.

En inscrivant son récit dans les Alpes-Maritimes du début du xxe siècle, Mulat restitue enfin l’épaisseur sociale, politique et géographique dans laquelle Freinet s’est construit. Son ouvrage apparaît alors comme une réponse implicite à Freinet, un pédagogue en guerres, fondé principalement sur les archives administratives et policières. À ces documents de première main, froids, Mulat oppose les paysages, les voix, les engagements, les réseaux d’amitié et de lutte : tout ce qui échappe aux dossiers et pourtant fait une vie.

Un livre presque discret, presque clandestin

Publié en 2020, le livre n’a pas donné lieu à beaucoup de commentaires. Mis en vente sur le site de l’ICEM seulement en avril 2022, il a circulé presque sous le manteau, porté davantage par les réseaux militants que par les institutions universitaires qui ne l’ont sans doute pas repéré. Les rares réactions disponibles sur le site des Amis de Freinet sont pourtant élogieuses. Dans la revue en ligne S!LENCE, Lepri rappelle de son côté les treize années de recherche nécessaires pour comprendre « [c]omment l’homme Freinet, libertaire et pacifiste, devient le pédagogue du bon sens internationalement reconnu » (Lepri, 2021), bien que la compréhension de son engagement politique reste complexe.

Mulat a parfois choisi lui-même les circuits où diffuser son travail. C’est notamment au Centre international de recherches sur l’anarchisme (CIRA), auquel il est lié par Henri Portier, qu’il présenta son travail en 2022. Ses mots résument parfaitement l’ambition du livre : « Mon projet […] n’était pas d’ajouter une hagiographie. […] Je me suis intéressé aux racines mêmes de cette pédagogie dans le village de Gars. Comment s’est construit l’homme Freinet dans son enfance, dans son vécu de la Première Guerre. La coopération en toutes situations » (Mulat, 2022). L’apport de Mulat n’est pas cantonné à ce livre. Il est le spécialiste des films réalisés par Freinet et les freinétistes, il en a numérisé un grand nombre, constituant ainsi d’importantes archives audiovisuelles accessibles. Il a d’autre part réalisé de nombreux documentaires qui diffusent la philosophie freinetienne. En mars 2022 il illustre Quand les élèves partent à la découverte de leur environnement : ouverture sur le milieu et aventure documentaire ! avec un documentaire réalisé à partir d’images d’archives du Mouvement Freinet, au Pôle de conservation des archives des associations de jeunesse et d’éducation populaire (PAJEP). En 2023, il réalise un film intitulé L’école autrefois à Gars, à partir des témoignages de celles et ceux qui y étaient élèves en complément de son ouvrage. Ce documentaire permet de comprendre ce que Freinet enfant a vécu et qu’il ne voulait pas imposer à ses élèves. En 2026 il a également réalisé un documentaire, Freinet par Freinet, qui a été diffusé dans le cadre de la Journée d’étude européenne d’Épinal qui portait sur les questions de pédagogie.

Au fond, c’est peut-être cela que raconte ce livre : moins la naissance d’une pédagogie que celle d’un homme, et, à travers lui, d’une certaine manière de croire encore que l’école peut demeurer un authentique lieu de vie. Mulat n’était pas exclusivement un enseignant engagé dans sa classe en pédagogie Freinet, c’est quelqu’un qui excelle dans l’art des fouilles et des découvertes par sa patience, son sens du détail et sa minutie, collectionnant images et films d’archives afin de construire son discours et transmettre à travers des techniques, une philosophie de vie. Professeur en lycée professionnel, il a enseigné l’art de photographier, de filmer et de monter à ses étudiants. Comme Freinet il a poussé les murs, fait des pas de côté, afin de permettre à ceux qui croisaient son chemin d’être libres de penser par eux-mêmes et de ne pas subir une scolastique étriquée. L’ouvrage de Mulat fournit au lecteur le contexte dans lequel s’est développé la pédagogie freinetienne tant géographique, culturel qu’historique. Il précise les non-dits ou les erreurs de l’ouvrage de Saint-Fuscien et de celui de Laurence de Cock (2022), et insiste sur le climat spécifique des Alpes-Maritimes à cette époque, la place de l’Église dans l’instruction et la société rurale, le nationalisme, le rôle de l’École dans la préparation des esprits à la guerre… En ce sens il est une réponse argumentée à un ouvrage qui abordait Freinet à travers la lecture des rapports administratifs et judiciaires, sans avoir connaissance de ce qui a construit l’homme, enfant d’un pays singulier dans lequel Mulat a élu domicile, à quelques kilomètres à vol d’oiseau de la vallée de Gars. Il me semble que cet ouvrage appartient aux « autres formes de savoirs qui peuvent porter sur l’histoire de la pédagogie » (Riondet, 2025). Le silence dans l’espace de la recherche académique qui a suivi sa sortie atteste sans doute malheureusement du peu d’espaces dans lequel pourraient dialoguer ces différents types de producteurs de savoirs.

Bibliography

Acker, Victor (2006). Célestin Freinet. L’histoire d’un jeune intellectuel. L’Harmattan.

Barré, Michel (1995). Célestin Freinet un éducateur pour notre temps, tome I, PEMF.

Barré, Michel (1996). Célestin Freinet un éducateur pour notre temps, tome II. PEMF.

De Cock, Laurence (2022). Une journée fasciste : Célestin et Élise Freinet, pédagogues et militants. Agone.

Freinet, Élise (1969). Naissance d’une pédagogie populaire. Maspéro.

Freinet, Élise (1974). L’École Freinet, réserve d’enfants. Maspéro.

Freinet, Élise (1977). L’itinéraire de Célestin Freinet. PBP.

Freinet, Madeleine (2004). Élise et Célestin Freinet, correspondance. Presses universitaires de France.

Freinet, Madeleine (1997). Élise et Célestin Freinet, souvenir de notre vie. Stock.

Go, Henri Louis (2007). Freinet à Vence. Presses universitaires de Rennes.

Go, Henri Louis, et Riondet, Xavier (2020). À côté de Freinet. PUN-Éditions universitaires de Lorraine.

Lepri, J.P. (2021). Freinet le bon sens à la fois paysan et éclairé, Écouter regarder raconter, https://www.revuesilence.net/numeros/500-Ecouter-regarder-raconter/freinet-le-bon-sens-a-la-fois-paysan-et-eclaire-de-michel-mulat.

Mulat, Michel (2020). Freinet le bon sens à la fois paysan et éclairé. Éditions Les Amis de Freinet.

Mulat, Michel (2022), Freinet : le bon sens à la fois paysan et éclairé, Les causeries du CIRA, https://archive.org/details/2022-michel-mulat-freinet.

Mulat, Michel (2023). L’école autrefois à Gars, https://cvc-freinet.eu/index.php/video-bt/vie-village/429-ecole-gars.

Mulat, Michel, 2026, Freinet par Freinet, https://www.univ-lorraine.fr/blog/factuel-contenu/aux-sources-dune-ecole-emancipatrice-freinet-par-freinet-un-film-manifeste-en-ouverture-des-journees-europeennes-a-linspe-depinal/.

Riondet, Xavier (2025). Le réseau Héloïse et le pari d’une histoire publique de la pédagogie. La Pensée d’ailleurs, 7, https://doi.org/10.57086/lpa.1311.

Saint-Fuscien, Emmanuel (2017). Célestin Freinet. Un pédagogue en guerres. 1914-1945. Perrin.

Notes

1 Pour ne citer ici que quelques exemples parmi de nombreuses publications : Freinet, É., 1969 ; Freinet, É., 1974 ; Freinet, É., 1977 ; Barré, 1995, 1996 ; Freinet, M., 1997 ; Freinet, M., 2004 ; Acker, 2006 ; Go, H.L., 2007 ; Go et Riondet, 2020… Return to text

2 Sur cette question, Mulat est en accord avec les travaux de Go et Riondet (2020). Return to text

References

Electronic reference

Clothilde Jouzeau Kraeutler, « Freinet le bon sens à la fois paysan et éclairé », La Pensée d’Ailleurs [Online], 8 | 2026, Online since 20 October 2026, connection on 08 November 2026. URL : https://www.ouvroir.fr/lpa/index.php?id=1489

Author

Clothilde Jouzeau Kraeutler

Doctorante, université de Rennes 2.

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