Qu’est-ce qu’un événement mésologique ?

Entretien

DOI : 10.57086/lpa.353

p. 162-171

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LPA : Céline Domengie, nous vous remercions d’avoir accepté notre invitation à participer à ce dossier thématique consacré à la pensée d’Augustin Berque. Comment présenteriez-vous d’abord brièvement vos propres travaux, en lien avec la pensée d’Augustin Berque, et notamment l’événement des Géorgiques ?

CD : Je vous remercie à mon tour pour votre invitation et pour l’occasion que vous m’offrez de partager avec vos lecteurs le travail que je mène avec le programme intitulé Les Géorgiques. Il faut tout d’abord préciser que si je suis passionnée par la pensée d’Augustin Berque, et si je convoque la mésologie dans mes travaux, je n’œuvre pas depuis le champ de la géographie qui est le sien, ni de la pédagogie, mais depuis celui des arts plastiques. En effet, la singularité de mon activité artistique repose sur le fait de m’inscrire dans des situations de transformation, telles que des chantiers de construction ou des écosystèmes en mouvement et là… d’expérimenter. C’est une sorte d’enquête qui s’articule autour de plusieurs questions : comment s’immerger dans un espace/temps de chantier ? Comment y créer de la présence et de l’hospitalité ? Comment faire voir le processus de travail au cœur même de ce qui se répète tout en amenant du hasard ?

Le premier médium que j’utilise – outre ma présence – est la photographie, mais mon travail peut prendre diverses formes : vidéo, édition, performance, etc. Le fait de travailler avec des situations de transformation telles que des chantiers ou des déménagements soulève la question de l’éphémérité des choses : en construisant quelque chose, il y a toujours dans le même temps autre chose qui disparaît. Aussi, c’est souvent par l’entrée mémorielle que j’ai été invitée par différentes institutions (hôpital de Villeneuve-sur-Lot par exemple) mais mon travail déborde largement la question de la mémoire, je cherche à comprendre (comprendre au sens étymologique du latin comprehendere, « embrasser », « prendre avec soi »), à faire l’expérience, concrètement, de tous les points de vue possibles voire contradictoires mobilisés au cœur d’une situation, au cœur d’un milieu ; c’est cette posture qui m’a amenée à m’intéresser à la pensée d’Augustin Berque. On se souvient que le mot concret vient des formes latines cum et crescere qui signifient « ensemble » et « engendrer, grandir, créer ». Avec les Géorgiques il s’agit justement de faire chemin ensemble, de faire tomber les barrières, de provoquer de la convivialité, de se fréquenter, d’ouvrir des espaces de rencontre entre les habitants et la vallée et ceci se produit toujours dans des lieux concrets, c’est ce qui caractérise la vie des milieux.

Partant de là, de cette question de l’expérience et de celle du concrètement, je vais donner quelques éléments de réponses à votre question « qu’est-ce qu’un événement mésologique ? ».

Au cours de l’année 2020, à la suite d’une collaboration avec le Smavlot 471, j’ai élargi mon échelle de travail à celle d’une vallée, celle du Lot. Je l’ai envisagée comme milieu en me saisissant des outils théoriques de la mésologie. Je désirais aussi travailler sur la question de la reconnaissance du mondes ruraux comme territoires de résistance à la misère symbolique, comme territoires où on peut cultiver la capacité de penser2, de rêver et de partager. Je suis convaincue que la campagne rend cela possible car le lien à la terre et à la nature y reste encore quelque chose de très concret pour une grande partie des gens qui y habitent. Dans cet esprit, j’ai imaginé le programme de recherche et d’expérimentations intitulé Les Géorgiques3 en référence à l’œuvre que Virgile a écrite entre 37 et 30 av. J.-C. dans une période tourmentée par les guerres civiles. Ce poème, didactique, se déroule au fil de quatre livres, les deux premiers consacrés à la culture des céréales et de la vigne, les deux suivants à l’élevage des animaux et à l’apiculture. En détaillant les soins à donner à la terre, Virgile y célèbre la beauté des liens qui unissent les hommes aux végétaux, aux animaux, dans leur dimension agricole bien entendu, mais aussi politique, éthique, poétique et mythologique. Ce texte4 résonne avec les changements dont notre société est aujourd’hui traversée, il nous offre non seulement une manière de repenser notre lien à la terre, mais surtout de réenvisager l’interdépendance entre ville et campagne. Sur ce point, le poème de Virgile est passionnant car la question de la relation ville-campagne y est toujours sous-jacente et parfois exprimée très clairement lorsqu’il rappelle que c’est le travail du paysan que soutien l’État (Géorgiques, II, 490-542), ou encore lorsqu’il oppose les turpitudes et les vices de la vie urbaine à la dignité et l’honnêteté de celle de la campagne. On sait que dans le sillage de ce clivage s’inscrivent les germes de nombreux malentendus, et qu’il faut aujourd’hui travailler de nouveaux liens de reconnaissance et de rencontre entre ruralité et urbanité.

À la suite de ces réflexions, j’ai conçu le programme Les Géorgiques5 autour de trois piliers.

Premièrement, une approche interdisciplinaire qui articule les pratiques, les savoir-faire et les connaissances d’artistes, de scientifiques et d’habitants de la vallée du Lot.

Deuxièmement, un développement sur le temps long avec une phase de lancement entre 2021 et 2025. Si la naissance des Géorgiques fait événement, il n’en demeure pas moins que c’est un programme, c’est-à-dire un processus guidé par une intention, un déroulement dans une temporalité longue. Son registre d’activité n’est soumis ni à des objectifs prédéfinis, ni à des résultats attendus. En ce sens, il s’agit d’échapper à l’injonction téléologique et au diktat d’efficacité et de la finalité : Les Géorgiques n’est pas un projet non plus, puisqu’il ne s’agit pas d’atteindre un but, plutôt de défendre une pratique de l’expérimentation guidée par l’inattendu, l’intuition, l’inutilité, la contradiction, etc. C’est au cœur de ce processus que peuvent advenir des événements.

Troisièmement, la considération de la vallée du Lot comme une guide et comme une actrice. Il ne s’agit pas de travailler sur elle, mais d’œuvrer avec elle, c’est-à-dire d’être travaillé par cette vallée. C’est justement le jeu de cette réciprocité que la mésologie nous aide à appréhender. Augustin Berque dit, dans Là, sur les bords de l’Yvette : Dialogues mésologiques (2017), que la mésologie va à l’encontre d’un « regard de nulle part », qui est celui du scientifique qui s’abstrait du milieu dans lequel il est plongé, pour en faire un objet. Dans cette optique, l’être qui se tient en retrait du milieu ambiant prétend avoir en lui-même ses raisons d’être – et non dans ses relations avec ce milieu. Ainsi, au xxe siècle, l’humain technique cyborg prétend se détacher du milieu terrestre, sa niche écologique primordiale, c’est ce que Berque appelle la « déterrestration » de notre civilisation. Du point de vue de la mésologie au contraire, tout être vivant est couplé ontologiquement avec un certain milieu : nous avons prise sur quelque chose, et ce quelque chose a prise sur nous en retour. La mésologie peut nous aider à retisser ensemble des aspects du monde qui ont été séparés dans la pensée moderne. C’est pour ces raisons que la pensée de Berque constitue un outil conceptuel et opérationnel très intéressant dans le cadre des Géorgiques pour mettre en éclairage la relation qu’on entretient avec la vallée d’une rivière, pour rendre explicite les interactions et pour les comprendre. D’une part, la mésologie nous aide à comprendre le fait que cette relation fonctionne sur un principe de réciprocité. La vallée du Lot nous transforme autant que nous la modelons : c’est cette action sur nous que nous devons apprendre à observer pour savoir écouter ce qu’elle a à nous dire, comment elle peut nous guider. D’autre part, Augustin Berque réactive l’idée de χώρα que Platon décrit dans le Timée. Chôra est « un milieu spacial », c’est « une nourrice » de ce qui va devenir qui, dans le même temps, reçoit les formes infligées par les quatre éléments (feu, terre, eau et air), chôra est le milieu de ce mouvement contradictoire entre matrice et empreinte entre ce qui donne et ce qui reçoit. S’il est impossible pour Platon d’envisager ce processus comme lieu de vérité, car les choses s’y tiennent dans un état d’instabilité permanente, Augustin Berque, au contraire, en fait le cœur de son épistémologie : l’ambivalence inhérente au milieu, sa nature contradictoire est lieu de connaissance et de compréhension de notre relation au monde, à la Terre.

LPA : Ce que vous présentez là nous paraît de fait poser des enjeux d’éducation, même si Les Géorgiques ne sont pas un programme que l’on pourrait qualifier d’éducatif. En particulier, il pose la question du type de rapport au monde que l’on pourrait faire pratiquer à l’école, et dont nous sommes malheureusement extrêmement loin…

CD : Je pense que ce qui relie le type de rapport au monde porté par les Géorgiques et les enjeux d’éducation que vous soulevez c’est la question de l’expérience et de ce que recouvre ce terme. C’est un mot très important, qui malheureusement aujourd’hui est mis à mal, en particulier par l’usage qu’en font les technologies numériques avec l’expression « expérience utilisateur », en le réduisant à une question d’ergonomie et de confort de pratique. L’expérience, comme le rappelle le Petit Robert, relève du fait d’éprouver quelque chose et de considérer ce quelque chose comme un enrichissement, un élargissement, un enseignement. Cette dimension émancipatrice de l’expérience nous a été transmise par la philosophie empiriste lorsqu’elle a libéré la connaissance du fait religieux et par la philosophie pragmatiste qui a poursuivi cet héritage pour penser l’articulation entre la dimension cognitive et politique : l’individu comme sujet émancipé est aux fondements des sociétés démocratiques. Ceci nous ramène à la pensée de John Dewey, qui est un philosophe connu aussi bien dans le champ de l’éducation que dans celui de l’art, dont les travaux ont été aux fondements du projet pédagogique du Black Mountain College (1933-1957). Cette école autogérée, d’enseignement supérieur, offrait des cours de « sciences dures », de sciences humaines, de langues étrangères et classiques, d’arts et d’architecture. Ce qui faisait l’originalité de cette école c’était qu’on y enseignait toutes les disciplines comme on enseigne l’art, c’est-à-dire selon des méthodes expérimentales basées sur des pratiques concrètes et un rapport au dehors, comme modalité d’expérience et d’apprentissage. C’est effectivement avec le dehors, avec l’extérieur, qu’on fait l’expérience éthique, ontologique et politique de l’altérité, c’est là que se forme l’individu et que s’affinent toutes ses qualités d’être politique. Sur ce sujet, l’ouvrage de Jean-Pierre Cometti et Eric Giraud, Black Mountain College : Art, Démocratie, Utopie6 est passionnant ainsi que les travaux de Joëlle Zask notamment dans La démocratie aux champs7.

Dans le cadre des Géorgiques, un projet nous a amenés à travailler avec l’école maternelle de Paulhiac et à expérimenter des manières d’aller à la rencontre du « dehors » et de se faire travailler par lui. Ce sont les ateliers d’otium. L’otium est un terme emprunté au lexique de l’Antiquité romaine, il désigne le temps d’une activité qui échappe à l’utilité. La formule de Cicéron, In negocio sine periculo vel in otium cum dignitate esse8 rappelle que les activités étaient réparties en deux ordres : d’une part l’otium et d’autre part le negotium (nec otium, négation de l’otium). Le travail et les affaires d’un côté devant être gérées avec prudence, la dignité de la vie de l’autre côté qui s’épanouit dans l’otium. Ce mot n’a pas d’équivalent en langue française mais il recouvre les idées de loisir, repos, inaction, désœuvrement, oisiveté, étude, paix, calme, tranquillité…

Le principe de ces ateliers est d’ouvrir un espace-temps dégagé de toute injonction d’efficacité ou de productivité, un temps dédié à la nourriture de notre être comme sujet. Pour ce faire, la proposition de ces ateliers est d’aller à la redécouverte de notre milieu de vie, à l’occasion de balades et de se mettre à son écoute. Chaque balade a sa propre thématique choisie avec les enfants de l’école, si possible, son parcours est préparé sur le temps scolaire avec l’équipe pédagogique. Hors temps scolaire, la balade est ensuite proposée aux parents d’élèves, aux enfants et aux habitants de la commune (et de la vallée du Lot). Comme il s’agit de considérer la vallée du Lot comme guide, et comme cette « nature » ne parle pas avec notre langage, pour l’entendre, deux invités nous accompagnent de manière à combiner deux regards différents : celui d’un scientifique, d’un artiste ou d’un habitant. Chacun apporte son expertise sur le thème ou le lieu, ou bien son « savoir-observer ». Au fil des saisons, nous avons regardé le chemin de l’eau et dessiné dans l’eau, nous nous sommes baladés avec les mots du paysage (en croisant chants traditionnels occitans, étymologie des toponymes et lecture paysagère), nous avons appris à repérer et déguster des plantes sauvages, nous avons été guidés par un cheval et une artiste-conteuse, nous avons regardé les crottes et les traces des animaux sauvages avec un chasseur et une artiste, nous avons écouté les sons des tracteurs avec des agriculteurs et un musicien, etc. Chacune de ces balades n’est pas qu’une séance de sensibilisation à l’environnement, c’est une véritable expérience car il y a un jeu entre les deux guides, jeu dans le sens où les pièces ne sont pas bien emboîtées et que ça bouge, il y a quelque chose qui opère entre les deux regards. Cet « entre » n’est pas prévisible, il n’est pas calculable. Cet « entre » est un espace libre, poreux, espace d’une expérience, espace qui rend possible l’échange, le partage, le commun. C’est à cet endroit que se produit un événement. Je pense ici à ce fragment d’Héraclite « Commun est pour tous le penser » qui nous laisse entendre que le commun n’est pas ce qu’on possède matériellement mais cette faculté immatérielle qu’est le « penser » ; on retrouve ici les enjeux émancipatoires, politiques et esthétiques qui sont au cœur des capacités cognitives du sujet que j’évoquais auparavant, car c’est dans cet « entre » que chacun peut laisser vagabonder sa pensée. À la suite des balades, des banquets, des soirées cinéma viennent prolonger le cheminement de découverte, ou encore, naissent des projets de création sonore comme « Les mots et le paysage », où trois artistes (plasticienne, musicien et danseuse) et une médiatrice du paysage sont allés à la rencontre des habitants de la commune en marchant pour recueillir leurs paroles au sujet de leurs lieux-dits. Au sein de l’école, la maîtresse se saisit de ces expériences pour mettre en œuvre tout un ensemble d’activités : dessin, séance d’écoute, de récits qu’elle place au cœur du processus pédagogique de sa classe. Ainsi, les ateliers d’otium, défendent un rapport au monde qui cultive des relations d’hospitalité avec le dehors, et qui invite à défaire les barrières et les séparations entre les différents registres de connaissance : ce que sait-dit-regarde un artiste vaut autant que sait-dit-regarde un botaniste et autant que ce que sait-dit-regarde un chasseur… Tout n’est pas égal, mais tout a de la valeur.

LPA : Pour aller un peu plus loin, soulignons que la prise en compte, par l’Éducation nationale, de questions que l’on nomme en général « écologiques », reste très limitée. Que nous enseignerait, selon vous, l’expérience des Géorgiques pour l’action à l’école ? Par exemple, comment pourrait-elle nourrir une dimension de critique, une énergie de refus, dans l’action éducative ?

CD : Effectivement, dans le cadre de l’Éducation nationale ce qui relève de l’écologie est non seulement souvent réduit à ce qui concerne la nature, et de surcroît, avec une approche qui peine à envisager la complexité de cette question. Dans mon travail artistique, je me suis souvent référée aux trois écologies que Félix Guattari rassemble sous le concept d’écosophie9 (écologie mentale, écologie sociale et écologie environnementale) dans une perspective critique du capitalisme et de la manière dont il a colonisé les esprits. C’est la raison pour laquelle, la question de l’imaginaire est cruciale et que la place des artistes est fondamentale.

Le deuxième travail mené dans le cadre des Géorgiques, intitulé Terre vivante, va m’aider à illustrer mon propos. Nous avons amorcé une collaboration avec AgroCampus 4710 et son lycée agricole de Sainte-Livrade-sur-Lot, en lui demandant de mettre à disposition des Géorgiques l’une de ses parcelles de terre (le lycée possède une centaine d’hectares qui sont gérés comme une exploitation agricole classique sous contrôle de la politique agricole d’État). Nous avons choisi ensemble une petite parcelle d’environ trois hectares qui n’est pas soumise à la production de récoltes. Elle a la particularité d’être occupée par un rucher école et une ancienne maison de maître dont les abords jouissent encore des ornements d’une autre vie : arbres d’ornement, vestiges d’un jardin, etc. Ici, l’intention est d’engager une réflexion en action sur le rapport à la terre, à rebours du modèle agricole dominant, productiviste et destructeur, d’ouvrir un espace d’expérimentation amorçant une réflexion profonde sur le lien au vivant. Terre vivante a été conçu collectivement et conjointement avec l’association Vagabondes fondée par Frédérique Goussard (inter-médiatrice culturelle et floricultrice) et Suzanne Husky (artiste), tout en partageant le cheminement avec le conseil d’un comité technique. Celui-ci est composé de l’équipe pédagogique d’AgroCampus 47, du service de l’Agriculture du conseil départemental de Lot-et-Garonne, du pôle rivière du Smavlot 47, du CEN 4711, du réseau semences paysannes et d’agriculteurs. Je me permets de le préciser car je pense qu’il est important de rappeler que dans les Géorgiques je cherche à créer des espaces de travail où des points de vue et des pratiques différentes sont amenés à se fréquenter.

Au fil des visites sur le terrain, et avant d’imaginer quelque chose, il nous est apparu évident qu’il fallait commencer par rencontrer cette parcelle, mieux la connaître, l’observer au fil des saisons, en associant des savoir-faire d’artistes, d’agronomes, de paysans.

Au cours de l’année 2022, à chaque saison, un atelier d’observation a été ouvert à un public mixte composé pour moitié d’habitants de la vallée du Lot et pour moitié d’élèves du lycée. Ainsi, nous apprenons ensemble à découvrir la parcelle grâce à des techniques d’observation inspirées des arts et des sciences. L’ensemble du groupe est à la fois en situation d’apprentissage – adultes comme lycéens – et à la fois force de proposition.

Du fait de l’approche interdisciplinaire, du fait de la nature du groupe et du fait de la place centrale qui est octroyée à la parcelle, on peut affirmer que l’expérience menée avec Terre vivante relève de l’écosophie et exerce une force critique grâce à l’espace de convivialité qu’elle ouvre. Elle articule l’imaginaire avec l’approche artistique, la dimension sociale grâce à l’originalité du groupe constitué et la dimension environnementale puisque la parcelle nous inscrit dans un écosystème vivant. C’est un temps de partage, de rencontre et d’hospitalité où l’on fait advenir ensemble des observations, des idées, des désirs, des envies qui n’ont été ni prémédités, ni calculés par l’institution, en ce sens, cet espace de liberté dessine un espace critique.

Terre vivante n’est pas un projet pédagogique, cependant, étant déployé dans un contexte éducatif (celui du lycée), sur les périodes de cours des élèves, et avec la présence des élèves, la question de la transmission est devenue une dimension importante. Pour les élèves, découvrir un temps d’apprentissage hors de la classe, avec une approche qui mêle différentes disciplines, accompagnés de personnes inattendues – des retraités ou des personnes de diverses professions – sans injonction d’évaluation, mais où ce qu’ils énoncent compte autant que ce que les adultes disent, est une occasion originale de découvrir, de rencontrer et d’être déplacé dans ses repères. En parallèle, les adultes qui viennent participer à ces ateliers apprécient de les partager avec des jeunes gens, de les rencontrer en menant une activité, des réflexions, des hypothèses. À la fin du premier cycle d’observation des quatre saisons de l’année 2022, cette dimension conviviale (au sens politique que Ivan Illich a donné à ce mot) s’est avérée fondamentale pour ce qui sera mis en culture sur cette parcelle. Au-delà de ce que nous allons faire avec la terre (peut-être un jardin-forêt), il faudra préserver et cultiver ces moments qui échappent à une logique d’objectif ou de finalité (formuler un projet, répondre à des enjeux pédagogiques, etc.), défendre un espace expérientiel pour accueillir des possibles et des présences… Y a-t-il meilleur terreau pour nourrir le sens critique ?

LPA : Oui, l’éducation artistique est d’ailleurs plus qu’indigente, en France. Quels conseils donneriez-vous aux enseignants du premier degré pour développer la sensibilité artistique ? Vous évoquez le rôle du dehors, cette dimension exogène de la pratique artistique serait-elle inspirante pour l’école ?

CD : C’est une question à laquelle il n’est pas simple de répondre, car il s’agit de faire se rencontrer des mondes qui vivent séparément. Il y a un artiste qui a beaucoup travaillé sur ce sujet, c’est Robert Filliou. En 1970 il publia un livre qui s’intitule Enseigner et apprendre, arts vivants. Il y explique qu’il croit en la possibilité de combler les fossés qui séparent l’artiste et son public et que ce problème de la participation est aussi celui de l’enseignant. Il l’énonça ainsi :

La vie devrait être (devenir) essentiellement poétique. Ce qu’il y a de plus important à communiquer aux enfants, c’est l’utilisation créative des loisirs. Les artistes peuvent participer à cette recherche. En tant que promoteurs de cette créativité, ils y gagneront une plus grande maîtrise de leur environnement et échapperont au ghetto dans lequel la société les enferme : n’être que des fournisseurs de distractions utilitaires ou de valeurs snobs pour la classe privilégiée12.

Ce que nous dit Filliou, c’est qu’il faut chercher ensemble. Dans ce même livre, Filliou évoque le Poïpoïdrome qu’il a conceptualisé avec un autre artiste, Joachim Pfeufer. C’est quelque chose qui me tient particulièrement à cœur car Filliou et Pfeufer le définissent comme un centre de création permanente et d’inutilité publique. Ce qu’on aurait pratiqué dans ce centre s’il avait existé, c’est un art de vivre, de faire disparaître la distinction entre enseigner et apprendre, d’imaginer des activités pour être, agir et faire. Ainsi, artistes et enfants se retrouvent pour partager ce goût du loisir et d’un « art d’être perdu sans se perdre ».

Le troisième et dernier projet que j’ai créé dans le cadre du programme Les Géorgiques concerne justement la création du Poïpoïdrome flottant. Il ne s’agira pas de faire une réplique de l’œuvre de Filliou, mais de s’inspirer de ses valeurs – rencontre, inutilité, participation, réflexion et action – pour engager avec la rivière, le Lot, sa vallée, une relation, un dialogue, un jeu de trajection avec le « dehors ».

Le Poïpoïdrome flottant prendra la forme d’un bateau accompagné d’une flottille : à la fois centre de recherche, de ressources et lieu d’accueil des publics. Nous espérons une mise à l’eau en 2025, d’ici-là, c’est un travail de prototypage qui est engagé à travers différentes expérimentations de nature très variées qui nous permettent d’envisager le type de rapport que nous voulons entretenir avec notre rivière. Par exemple, le 17 janvier 2022, date décidée par Robert Filliou comme celle de l’anniversaire de l’art, un cadeau fut offert à la rivière. J’ai recréé Le bouquet perpétuel, une œuvre protocolaire de l’artiste Joachim Magarra. Selon le souhait de l’artiste, cette œuvre peut être activée selon le protocole suivant : un bouquet de fleurs fraîches, un vase et un soin donné aux fleurs tout le temps de l’exposition. J’ai donc choisi d’offrir à la rivière un bouquet d’iris déposé dans une coupelle en cire pour qu’elle en prenne soin. La rivière est ainsi reconnue comme une entité vivante et active ; le bouquet est un cadeau dans l’esprit du don de Marcel Mauss. À travers ce geste de reconnaissance du lien de réciprocité qui nous unit à la rivière, le futur Poïpoïdrome flottant nous dit aussi que si un point commun devait réunir la pensée d’Augustin Berque et de Robert Filliou, ce serait peut-être l’invitation, à chaque personne, de prendre soin de son existence, de son milieu de vie comme d’une œuvre d’art. Voilà, l’esprit des Géorgiques.

1 Syndicat d’aménagement de la vallée du Lot en Lot-et-Garonne.

2 Voir ici le concept de renoétisation que Bernard Stiegler mobilise dans son œuvre et qui est un des points d’appui de son dernier ouvrage collectif 

3 Voir le site internet dédié : https://les-georgiques.com/

4 Soulignons ici la nouvelle traduction des Géorgiques par Frédéric Boyer sous le titre Le souci de la terre (Gallimard, 2019) qui rappelle l’

5 Ce programme est porté par l’association Le Belvédère.

6 Cometti, Jean-Pierre et Giraud, Éric (2014). Black Mountain College : Art, Démocratie, Utopie. Presses universitaires de Rennes.

7 Zask, Joëlle (2016). La démocratie aux champs. La Découverte.

8 « être dans le négoce sans “gâcher” et dans l’otium avec dignité ». Cicéron, De oratore.

9 Guattari, Felix (1989). Les trois écologies. Galilée.

10 AgroCampus 47 rassemble des établissements d’enseignement agricole répartis sur quatre sites du département de Lot-et-Garonne : Nérac

11 Conservatoire des espaces naturels.

12 Filliou, Robert (1998). Teaching and learning as performing arts. Lieber Hossmann, 1970. Traduction française (1998) : Enseigner et apprendre, arts

Notes

1 Syndicat d’aménagement de la vallée du Lot en Lot-et-Garonne.

2 Voir ici le concept de renoétisation que Bernard Stiegler mobilise dans son œuvre et qui est un des points d’appui de son dernier ouvrage collectif : Bifurquer (2020).

3 Voir le site internet dédié : https://les-georgiques.com/

4 Soulignons ici la nouvelle traduction des Géorgiques par Frédéric Boyer sous le titre Le souci de la terre (Gallimard, 2019) qui rappelle l’actualité de ce texte.

5 Ce programme est porté par l’association Le Belvédère.

6 Cometti, Jean-Pierre et Giraud, Éric (2014). Black Mountain College : Art, Démocratie, Utopie. Presses universitaires de Rennes.

7 Zask, Joëlle (2016). La démocratie aux champs. La Découverte.

8 « être dans le négoce sans “gâcher” et dans l’otium avec dignité ». Cicéron, De oratore.

9 Guattari, Felix (1989). Les trois écologies. Galilée.

10 AgroCampus 47 rassemble des établissements d’enseignement agricole répartis sur quatre sites du département de Lot-et-Garonne : Nérac, Sainte-Livrade-sur-Lot, Tonneins et Villeréal.

11 Conservatoire des espaces naturels.

12 Filliou, Robert (1998). Teaching and learning as performing arts. Lieber Hossmann, 1970. Traduction française (1998) : Enseigner et apprendre, arts vivants, p. 14.

References

Bibliographical reference

La Pensée d’Ailleurs and Céline Domengie, « Qu’est-ce qu’un événement mésologique ? », La Pensée d’Ailleurs, 5 | 2023, 162-171.

Electronic reference

La Pensée d’Ailleurs and Céline Domengie, « Qu’est-ce qu’un événement mésologique ? », La Pensée d’Ailleurs [Online], 5 | 2023, Online since 20 octobre 2023, connection on 14 juin 2024. URL : https://www.ouvroir.fr/lpa/index.php?id=353

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La Pensée d’Ailleurs

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Céline Domengie

Artiste et docteure, associée à l’équipe Artès (université Bordeaux Montaigne), Céline Domengie travaille au sein de lieux et milieux en transformation tels que des chantiers de construction, des situations de changement, ou encore des écosystèmes en mouvement.

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