Le sud du Rhin supérieur minier, un espace unifié ou disparate ?
La zone retenue pour cette thèse n’a pas suivi les lignes strictes des frontières. Le critère principal a été l’ensemble des filons argentifères qui ont fait l’objet d’une attention de forces économiques ou politiques de l’espace rhénan. Ainsi, apparaissent un ensemble de mines s’étirant des hauteurs de Cernay, à Steinbach jusqu’au Mont-de-Vannes à proximité de Saint-Barthélemy et Melisey en Haute-Saône actuelle. Entre ces deux points orientaux et occidentaux, les mines de la vallée de la Doller, du Rosemont et de Plancher-les-Mines complètent le tableau des cinq principaux secteurs qui ont vu sortir de terre des quantités plus ou moins importantes de minerais de plomb, de cuivre ou d’argent. Le Rhin supérieur comme cadre géographique est ici entendu dans son sens large. Les mines occidentales dépassent son cadre strict.
Les bornes chronologiques fixées ont été pensées selon plusieurs critères. Le premier est l’exploitation des sources archivistiques et documentaires utiles. Celles-ci ont déterminé l’époque à partir de laquelle l’étude des mines était documentée, à savoir 1387, année où apparaissent les mines de la vallée de la Doller dans les archives. Il faut cependant relativiser l’importance de cette date. En effet, les recherches archéologiques ont permis de déterminer l’existence d’une exploitation remontant au xiiie siècle, voire au xiie siècle à Steinbach1. Or, celles-ci ne sont renseignées qu’à partir de 1477. S’il a été complexe d’arrêter une limite tardive à cette étude, celle de 1495 s’est imposée à nous. En effet, l’implication des grandes fortunes de Bâle dans la vie de ces mines a connu cette année-là un coup d’arrêt relatif par la décision du magistrat de la ville d’interdire les conglomérats marchands, constitués de fortunes familiales. Ceux-ci, prenant des libertés avec le fonctionnement corporatif de la ville, agissaient en un entre-soi aux dépens des nombreux marchands plus modestes de Bâle. Ce moment « 1495 » coïncide également avec la disparition progressive de générations d’individus qui avaient fait de l’exploitation minière l’un des aspects essentiels de leurs activités2. La chronologie comme l’espace présentent donc une certaine porosité.
La problématique des sources
Les sources mobilisées pour ce projet de recherche sont d’une extrême diversité par leur nature, leurs typologies et leurs provenances (France, Suisse et Allemagne). Des sources juridiques, techniques et comptables ont été dépouillées minutieusement.
En premier lieu, les sources conservées aux archives départementales de la Haute-Saône ont servi de base à nos recherches, en puisant dans le fonds de l’abbaye de Lure (et ses mines de Plancher)3. Ce fonds est partiellement incomplet par les effets de l’union de Lure avec Murbach. Le fonds de cette dernière (Archives d’Alsace, site de Colmar, 9G) nous a été précieux, notamment grâce à des documents relatifs aux mines de Plancher4. Le fonds de l’abbaye de Masevaux recèle le privilège de l’archiduc Albert en faveur de Masevaux en 13875. Document essentiel pour l’histoire minière, il permet de cerner les conditions d’exploitation des mines ainsi que le besoin de les formaliser.
Les fonds des autorités civiles ont également été capitaux. L’administration bourguignonne, particulièrement bien structurée, comprend dans ses archives les actes de concession des mines du Mont-de-Vannes en 1469 et d’Auxelles en 1472. Conservés dans le Trésor des Chartes des ducs de Bourgogne aux archives départementales de la Côte d’Or à Dijon, ils mettent en perspective la politique minière dans cette zone du duché de Bourgogne, dessinée sous Charles le Téméraire6.
Les fonds des communautés villageoises et urbaines ont été un élément essentiel de ces recherches. Celui de la ville de Thann recèle des informations capitales tant pour l’histoire minière qu’économique du Rhin supérieur aux xive et xve siècles. L’obtention du privilège de battre monnaie (1387) et sa mise en œuvre mettent en évidence la mise en place d’un système économique et monétaire à l’échelle de l’Autriche antérieure, alors que l’archiduc Albert confirmait les droits miniers de l’abbaye de Masevaux dans le même temps7. Bien que la mise en œuvre de l’atelier de Thann ait été progressive, les documents comptables thannois révèlent que les besoins en métaux monétaires étaient largement supérieurs à ce que pouvaient fournir les gisements locaux. Le recours à des filières d’approvisionnement extérieures mettait en évidence l’action d’hommes d’affaires intermédiaires entre les ateliers et les grandes places économiques allemandes de l’époque8.
Le fonds d’archives de la ville de Strasbourg est également riche d’informations. Une liste d’actionnaires strasbourgeois impliqués dans les mines de la Doller (1490) indique qu’un nombre important de bourgeois de la ville voyaient dans ces ressources une potentielle source de revenus9.
Les fonds d’archives déposés de communes ont également été sondés. Ainsi, le premier registre paroissial de la paroisse de Plancher-Bas consigne, en préambule, le souvenir de la fondation de l’église de Plancher-les-Mines en 1488, bien que ce document soit postérieur aux faits évoqués10. Dans les limites alsaciennes enfin, la paroisse de Sewen est à l’origine d’un livre anniversaire dont les 284 actes, compilés entre 1320 et 1866, permettent d’identifier des acteurs impliqués dans l’exploitation minière de la vallée de Masevaux durant la période concernée par cette étude11.
Les fonds d’archives du canton de Bâle-Ville ont été fondamentaux pour ces recherches. Ceux trouvant un lien plus direct avec l’exploitation des mines sont ceux relevant de personnalités, morales ou physiques. Les fonds des corporations (celles du Safran et Hausgenossen) bien entendu, mais aussi ceux du couvent de la Chartreuse Sainte-Marguerite. Ils sont la source fondamentale qui met en lumière l’implication de Bâlois dans ces mines. Par l’intermédiaire de Hieronymus Zscheckenbürlin, dernier prieur de la Chartreuse, nombre de données nous ont été transmises. Les livres de compte de sa famille, dédiés aux mines de Plancher, Masevaux et Todtnau12, mais également celui plus généraliste de son beau-frère, Ludwig Kilchmann, nous sont parvenus grâce à lui.
Qu’est-ce qu’une mine à la fin du Moyen Âge ?
Les mines de Plancher sont pourvues en 1484 d’un règlement extrêmement détaillé offrant de nombreuses accroches sur des aspects diversifiés de l’exploitation minière mais également sur les conditions de vie des communautés de mineurs. Ce document a été l’un des plus fondamentaux pour répondre à la question posée plus haut. Point intéressant, Plancher-les-Mines est une création ex nihilo née de l’activité minière démarrée en 1458. Elle répond par de nombreux critères, aux caractéristiques des Bergstädte théorisées par l’historiographie allemande13.
Le règlement minier de 1484 met en évidence une articulation du travail extrêmement précise et structurée. Une mine regroupe de nombreux corps de métiers qui n’œuvrent pas simultanément. Les différentes tâches se déclinaient au cours des heures du jour et de la nuit, six jours sur sept. Ce choc préindustriel était donc pour la vallée reculée de Plancher une révolution que les populations autochtones, proches, devaient intégrer. 24 heures sur 24, le bruit des mines et structures attachées, le travail du bois essentiel au fonctionnement des installations, la lumière du fonctionnement des forges troublaient une tranquillité séculaire. Que dire de l’arrivée de populations étrangères qui pour beaucoup ne parlaient pas la langue romane et qui, par leur activité, mettaient en péril les ressources de la montagne sur lesquelles vivaient des populations antérieures sédentaires ?
Les aspects sociaux, justement, sont minutieusement détaillés dans le règlement de Plancher. Village champignon, sa chapelle a été transformée en église trente années après le début des travaux miniers14. C’est dire la rapidité de sa croissance ! Il a fallu concevoir une réglementation qui, au-delà des aspects professionnels, encadrait l’occupation domestique des sols et les aspects de justice civile. On y réglementait la fréquentation des tavernes et le recours à une prostitution, phénomène plus urbain que rural mais que la venue de célibataires ou d’hommes isolés semblait imposer. Et car il fallait également à la morale de ces populations hétéroclites, le rôle de l’Église et de la moralité religieuse n’est jamais loin dans ce joyau documentaire.
Le confrontant à d’autres sources, le règlement de Plancher offre l’opportunité de comprendre le fonctionnement d’une mine à la fin du Moyen Âge. Les instances permettant son activité et leurs structurations opposent un fonctionnement basé sur l’investissement de capitaux privés à un modèle bourguignon, contemporain et à l’œuvre dans les territoires contrôlés par les Valois de Bourgogne. Ce modèle bourguignon impose davantage l’État dans le contrôle des ressources minières. On peut donc opposer un modèle « rhénan » à un modèle « bourguignon ».
Les mines polymétalliques des Vosges, témoins d’un capitalisme médiéval ?
La menace bourguignonne écartée du paysage minier à la suite des Guerres de Bourgogne, l’investissement minier dans les exploitations du sud des Vosges mettent en évidence un phénomène en gestation depuis le milieu du xve siècle : l’implication des capitaux urbains et principalement ceux de Bâle15. Autour de la famille Zscheckenbürlin et de la Grosse Handelsgesellschaft, davantage de capitaux bâlois vont affluer dans les mines de Plancher et celles de la vallée de la Doller, à partir de 1477. Cette génération d’investisseurs prenait la suite d’une première réellement structurée autour des mines de Plancher, attribuée en 1458 aux Bâlois Lienhard Kürsner, Jakob Schenck von Worms et Wernlin Freidigman. Ce dernier personnage est la cheville ouvrière de l’implication bâloise dans les mines au cours des second et troisième quarts du xve siècle. Plancher, en 1458, n’est pas un coup d’essai. Il investit dès les années 1430 dans les mines de Saint-Trudpert en s’associant un bourgeois de Breisach, un autre d’Esslingen et même le trésorier des salines de Salins ! Wernlin Freidigman prépare donc un terrain que ces concitoyens vont tenter d’occuper au mieux au cours du dernier quart du siècle. En ces temps, non seulement l’argent était un métal stratégique, mais également le plomb et le cuivre. Dans les années 1470, l’imprimerie connaît un développement extraordinaire à Bâle. Cuivre et plomb sont des matières premières vitales pour soutenir cette activité.
Impliqués dans les Vosges, les Bâlois le sont depuis quelques temps en proche Forêt-Noire. Leur attrait dans les mines du sud des Vosges traduit une dynamique de diversification de leurs approvisionnements. Dans les années 1470, ils tentèrent l’aventure dans le Valais où une place était à prendre. Alors que les regards se dirigeaient vers l’espace helvétique, le Sundgau s’imposait une fois de plus comme l’arrière-pays de Bâle.
Dans cette zone d’influence, des marchands de Strasbourg tentèrent l’aventure minière dans la vallée de la Doller vers 1492. Cohabitation brève, les intérêts bâlois semblent avoir été bel et bien préservés. En 1494, la Chronique de Sewen traduisait la suprématie de l’influence bâloise à Masevaux. Parmi les membres de la Confrérie de Notre-Dame, on remarque de nombreux Bâlois, mais point de Strasbourgeois16. Les intérêts marchands bâlois étaient donc défendus attentivement.
Ainsi donc, les mines des Vosges, tout comme celles de l’autre rive du Rhin, ont été à l’image du développement de Bâle au cours du xve siècle. Cité en mouvement, ouverte aux innovations, elle cherchait à capter les moyens de sa transformation économique. L’apport de l’imprimerie mettait en relief les besoins en métaux utiles en plus d’alimenter les ateliers monétaires. Contrôler ces gisements permettait d’assurer des filières de matière première. Les filons servaient donc les intérêts économiques des élites de la ville qui parfois y investissaient à fonds perdus. La dynamique urbaine et marchande œuvrait donc à développer de nouveaux secteurs d’activité et par là même, les filières d’approvisionnement en matière première. Si les besoins en métaux polymétalliques étaient conséquents, les ressources minières ne pouvaient seules y répondre. Aucun des marchands bâlois ne fondait sa seule fortune sur les mines mais ils ont contribué à leur prospérité17. L’analyse des propriétés foncières de ces individus permet de donner des indications sur l’importance des métaux. Leur exploitation a accéléré le développement de certaines fortunes. Ainsi donc, les mines polymétalliques ont-elles été l’un des aspects – et non des moindres – du développement d’un capitalisme dans le Rhin supérieur à la fin du Moyen Âge, entraînant de sérieuses transformations dans les terroirs où puits et galeries ont été creusés.