Pourquoi apprendre une autre langue étrangère que l’anglais ?

DOI : 10.57086/dfles.157

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Introduction

L'intérêt d'apprendre d'autres langues que l'anglais est en déclin dans le monde (Mehmedbegovic et Bak, 2017 ; Chakraborty et Bakshi, 2016) et les services de traduction automatique deviennent de plus en plus performants. Alors que l’anglais semble en train de devenir la lingua franca globale et que, pour pouvoir gagner sa vie, il faut apprendre beaucoup de matières différentes dans un temps limité en milieu scolaire, les étudiants se demandent régulièrement pourquoi consacrer du temps précieux pour apprendre une autre langue étrangère (LE). Cet article tente de leur donner une réponse brève et pourtant bien fondée.

Choix des articles

Basé sur une recherche bibliographique, nous allons proposer quelques aspects discutés couramment par les chercheurs sur les éventuels avantages du multilinguisme. À partir des mots de recherche « multilinguisme » et « cerveau » dans plusieurs bases de données scientifiques, deux articles principaux ont été choisis. Les sources ont été évaluées par rapport à la qualité et au respect des normes académiques, telles que la capacité des auteurs à problématiser et à synthétiser et la diversité, et la qualité des sources auxquelles les auteurs font référence. Ensuite, elles ont été triées par rapport aux compétences connues des auteurs ; chaque auteur détient au moins un doctorat, a entre 10 et 40 ans d'expérience pertinentes pour cette étude, et fait preuve de vastes connaissances historiques et actuelles ainsi que d’une énorme curiosité scientifique1.

Les deux articles choisis sont les suivants :

  • « Garder la langue », écrit et présenté par Michèle Gendreau-Massaloux (2015) en conférence d’ouverture prononcée à Johns Hopkins University au sujet de « French for Research and Creation/Le français pour la recherche et la création ». Basée sur ses vastes expériences en linguistique, politique et sociologie, l’auteure décrit la multiplicité des langues comme une géographie culturelle qui devient un facteur de guerre et de paix. Elle relie les motivations individuelles aux éléments plus mondiaux concernant l’apprentissage d’une langue étrangère et elle propose des mesures politiques pour faciliter le multilinguisme.
  • L’article scientifique « Towards an interdisciplinary lifetime approach to multilingualism. From implicit assumptions to current evidence » par Dina Mehmedbegovic et Thomas Bak (2017). Les auteurs s’attaquent à des mythes répandus et soulignent les raisons importantes pour apprendre une langue étrangère en s’appuyant sur 50 sources académiques et sur leurs formations (éducation et neurosciences cognitive) complémentaires.

Les avantages du multilinguisme

Les sources bibliographiques soulèvent plusieurs raisons d’apprendre une langue étrangère. Voici les points forts tirés des deux principaux articles.

Les vraies découvertes et la compréhension d’autres cultures

Michèle Gendreau-Massaloux (2015) définit une langue comme « l’ensemble des productions, écrites et parlées, qui marquent son histoire et la font exister aujourd’hui » (Gendreau-Massaloux, 2015, p. 699). Elle décrit la multiplicité des langues comme une géographie culturelle du monde, qui est en effet, selon elle, un facteur de guerre et de paix. Aussi, écrit-elle, des organisations internationales travaillent pour la valorisation de la diversité culturelle et plaident pour le multilinguisme.

Ensuite, avec des exemples touchants, l’auteure souligne que chaque langue porte des chef-œuvres littéraires qui en version originale parlent bien mieux qu’en traduction : « On n’en a jamais fini de découvrir les œuvres des grandes figures littéraires qui traversent l’espace et le temps, qui font vibrer le langage de façon unique, aident à penser et à vivre. » (p. 699) En conséquence, pour vraiment comprendre l’histoire et la vie politique d’un pays, il faut lire ses auteurs dans leur langue.

Finalement, elle nous rappelle l’idée de Wittgenstein « Ma langue est la limite de mon monde » et clarifie « si je veux élargir “mon monde”, je dois agrandir “ma langue” » (p. 702). D’un côté, chaque langue donne accès à un monde et des ressemblances entre les langues rend la découverte des nouveaux mondes plus facile. D’un autre côté, puisque des langues différentes sont de nature à exprimer des choses différentes, la distance entre les langues sert comme un « formidable levier pour la pensée » (p. 703).

Cette expression, « levier de la pensée », nous entraîne dans la section suivante aux allures d’entraînement cérébral.

Un cerveau plus performant grâce au « modèle de valeur ajoutée »

Mehmedbegovic et Bak (2017) ajoutent des points forts à l’argument du multilinguisme basés sur des travaux issus des neurosciences. Ils analysent et s’attaquent à deux mythes importants :

  1. Le mythe du « modèle à ressources limitées », ou l’idée que l’apprentissage des langues se fait au détriment de l’apprentissage d’autres matières ;
  2. Le mythe ou la croyance selon laquelle le but de l'apprentissage des langues est d’atteindre le niveau de compétence d’un locuteur natif et que tout échec à y parvenir en limite la valeur.

Dans leur synthèse, en s’appuyant sur la recherche scientifique récente, ils invoquent plusieurs raisons pour apprendre une LE :

  • Premièrement, pour mieux réussir dans d’autres matières scolaires que les langues. Selon plusieurs recherches scientifiques, des enfants exposés à plus d'une langue réussissent mieux que leurs homologues monolingues. (Mehmedbegovic et Bak, 2017, p. 154) ;
  • Deuxièmement, pour améliorer la concentration. Des études ont montré que des enfants et des adultes bilingues se concentrent mieux sur les tâches, tout en ignorant les distractions, que leurs pairs monolingues. (p.154) ;
  • Troisièmement, pour améliorer et prolonger la santé mentale, notamment le bien-être cognitif. Des réseaux neuronaux riches et complexes d’un cerveau bilingue qui intègre des informations variées sur le plan perceptuel et conceptuel conduisent à une meilleure « réserve cognitive ». Cette réserve améliore la capacité du cerveau à compenser, au moins en partie, certains changements pathologiques telle que la maladie d'Alzheimer. Effectivement, les bilingues se sont révélés plus résistants que les monolingues à différents types de lésions cérébrales : ils ont un vieillissement cognitif plus lent, développent la démence quatre à six ans plus tard et retrouvent leurs capacités cognitives beaucoup mieux après un accident vasculaire cérébral (AVC) (p. 156).

Les auteurs attribuent ces phénomènes au « modèle de valeur ajoutée » : la connaissance des langues a des effets bénéfiques dans différents domaines cognitifs. Ils précisent que cela reflète l'état de la recherche en neuroscience cognitive. Contrairement aux conceptions statiques du développement et des fonctions cérébrales du siècle précédent, la communauté scientifique de nos jours réfère à des modèles dynamiques et interactifs. Les neurosciences contemporaines soulignent l'importance non seulement des cellules nerveuses simples (neurones), mais aussi de leurs connexions (synapses), qui les relient à des réseaux fonctionnels interactifs complexes. On parle de la plasticité neuronale ou de la capacité du cerveau à se reconfigurer et à s’adapter tout au long de la vie.

Pour illustrer le modèle de valeur ajoutée d’un autre point de vue, les auteurs font référence à une source selon laquelle les avantages significatifs d’une LE en termes de réussite scolaire sont dus à trois choses :

  1. L'exposition à deux langues fournit des expériences linguistiques et des modes de pensée plus larges ;
  2. L'alternance des langues entraîne la souplesse dans la réflexion ;
  3. La comparaison consciente ou inconsciente de deux langues pour résoudre les interférences entre les langues et utiliser les connaissances d’une langue et pour améliorer l’autre, entraîne et améliore les compétences métalinguistiques. D’après les auteurs, ce dernier point reflète le point de vue de Vygotsky (1962, p. 110) selon lequel le bilinguisme permet à un enfant de voir sa langue comme un système particulier et d’aborder la langue de manière plus abstraite et dans des catégories plus générales.

Finalement, Mehmedbegovic et Bak soulignent que ces effets peuvent être réalisés sans compétence native de la LE. Ils ajoutent que la définition du multilinguisme utilisée dans les études prouvant des effets positifs sur le plan cognitif n’a pas reposé sur une acquisition précoce, ni sur une maîtrise parfaite des langues en question, mais sur la capacité de communiquer. Dans leur conclusion, ils rappellent aussi une étude récente où un cours de langue intensif d’une semaine a permis d’améliorer l'alternance attentionnelle ; l’effet est resté stable même neuf mois plus tard chez ceux qui avaient pratiqué cinq heures/semaine ou plus. (Mehmedbegovic et Bak, 2017, p. 161).

En somme, les avantages du multilinguisme semblent importants tant sur le plan global pour les relations interculturelles que sur le plan individuel pour les capacités intellectuelles et la santé. Un certain temps consacré aux études d’une LE semble alors toujours pertinent, malgré l’existence des traductions automatiques qui marchent de mieux en mieux et même si « tout le monde se comprend en anglais ».

Conclusion

L’objectif de cette recherche était de répondre à la question « Pourquoi apprendre une autre langue étrangère que l’anglais ? ». Nous avons vu que la connaissance de plusieurs langues sert :

  1. À la société globale : amélioration de la communication interculturelle nécessaire pour faire et garder la paix ;
  2. À l’individu : « renforcement » du cerveau pour les tâches intellectuelles dans plusieurs domaines et pour retarder des symptômes de maladies cognitives telles qu’Alzheimer.

Étant donné ces importantes raisons d’apprendre une, voire plusieurs langues étrangères, chaque société et la majorité des individus a tout à y gagner si nous trouvons des manières efficaces de le faire. En effet, la décision de consacrer « un certain temps » paraît simple mais quand ce temps devient des années scolaires sans résultats visibles, la décision n’est pas toujours simple.

Le problème reste donc en grande partie didactique ; nombreux sont les récits de personnes qui même après plusieurs années d’études d’une LE n’arrivent pas à comprendre une phrase simple prononcée par un natif. C’est pourquoi les didacticiens, les professeurs de langue et les ministères de l'Éducation nationale de tout pays devraient suivre avec beaucoup d’intérêt les recherches scientifiques en ce qui concerne la façon d’apprendre une LE et la façon de l’enseigner. En effet, il existe déjà au moins une méthode pédagogique qui a été développée en s’appuyant sur le fonctionnement du cerveau pour apprendre une LE : l’approche neurolinguistique (l’ANL), décrite par exemple dans Germain (2017). Cette méthode et d’autres méritent des évaluations sérieuses afin d’être considérées sur une plus grande échelle dans les systèmes d’éducation. De telles évaluations peuvent aujourd’hui même inclure l'imagerie par résonance magnétique, pour montrer l'impact de pédagogies sur les neurones dans le cerveau. Car, il est évident qu’il est grand temps de rendre l’enseignement des langues plus efficace, afin que plus d’étudiants choisissent de consacrer une partie de leur temps précieux à apprendre une ou plusieurs LE.

1 Pour en savoir plus, consulter l’annexe A : À propos des auteurs.

Bibliography

Chakraborty, T. et Bakshi, S. (2016). English language premium: Evidence from a policy experiment in India. Economics of Education Review, 50, 1–16. Repéré à http://www.sciencedirect.com.ezproxy.ub.gu.se/science/article/pii/S0272775715001181

Gendreau-Massaloux, M. (2015). Garder la langue. Modern Language Notes, 130(4), 697–707. https://doi.org/10.1353/mln.2015.0049

Germain, C. (2017). L’approche neurolinguistique (ANL) : Foire aux questions. Longueil, Québec: Myosotis Presse.

Mehmedbegovic, D. et Bak, T. (2017). Towards an interdisciplinary lifetime approach to multilingualism: From implicit assumptions to current evidence. European Journal of Language Policy, 9(2), 149–167. https://doi.org/10.3828/ejlp.2017.10

Vygotsky, L. (1986). Thought and language. Cambridge, Massachusetts: Massachusetts Institute of Technology Press.

Appendix

Annexes

Annexe A : À propos des auteurs

Michèle Gendreau-Massaloux est titulaire d'un doctorat d'État ès lettres, honoris causa, de la Sorbonne, d'un diplôme d'études supérieures en espagnol et d'un diplôme de l'Institut d'études politiques de Paris. Elle a consacré plus de 30 années à des recherches, des traductions et des éditions critiques dans le domaine des études hispaniques. Auteure d'une quarantaine d'articles scientifiques et de quatre ouvrages, elle a grandement contribué à une connaissance critique de l'humanisme du monde ibérique et de sa littérature et s'est acquis une réputation qui l'a menée à exercer les plus hautes fonctions de gestion au sein du système universitaire français. Elle fut nommée successivement vice-présidente de l'Université de Limoges, puis rectrice de l'Académie d'Orléans-Tours et, enfin, rectrice de l'une des plus prestigieuses institutions de France, l'Académie de Paris. Michèle Gendreau-Massaloux a reçu de multiples honneurs, dont les titres d'officier de la légion d'honneur, de chevalier de l'Ordre des Palmes académiques et de docteur honoris causa des universités de Toronto, New York et Aberdeen ainsi que de l'Université du Chili. Elle a été décorée de l'Ordre du mérite par près d'une vingtaine de pays à travers le monde. Parallèlement à sa carrière universitaire, Michèle Gendreau-Massaloux a joué un rôle de premier plan au sein de l'administration publique française en remplissant des rôles clés au sein du monde universitaire francophone.

Thomas H. Bak détient un doctorat en médecine (1990). Neuroscientifique cognitif, il est chercheur à l'Université d'Édimbourg et travaille sur l'impact du bilinguisme sur les fonctions cognitives tout au long de la vie, sur le lien entre multilinguisme, culture, aphasie, cognition et maladies neurodégénératives du cerveau. Il travaille également sur la conception et l'adaptation des évaluations cognitives et motrices pour différentes langues et cultures. Ses contributions scientifiques lui ont valu le poste de président du groupe de recherche de la Fédération mondiale de neurologie sur l'aphasie, la démence et les troubles cognitifs (2010-2016). Il est surtout connu pour ses travaux sur l'impact du bilinguisme sur le vieillissement cognitif, en particulier sur le fait que la démence est retardée chez les personnes qui parlent deux langues, qu’elles aient été apprises en enfance ou plus tard dans la vie.

Dina Mehmedbegovic, docteure, chargée de cours à l'Institute of Education de l'University College of London (UCL) dans le cadre du Postgraduate Certificate in Education (PGCE), analyse l'importance et les multiples avantages du bilinguisme dans l'éducation. Ses recherches portent sur les attitudes envers le bilinguisme/multilinguisme, les langues minoritaires et le positionnement des langues en relation avec la domination, le pouvoir politique et la disparition des langues. Elle développe actuellement un travail interdisciplinaire avec des collègues en neurosciences visant à fournir une base de données plus large pour défendre les avantages cognitifs du bilinguisme dans l'éducation et l'apprentissage tout au long de la vie. Son concept Healthy Linguistic Diet est une approche novatrice de l'apprentissage des langues et a été approuvé par la Commission européenne dans son rapport intitulé Rethinking Language Education dans le cadre de l'examen des politiques linguistiques de l'Union européenne (UE).

Notes

1 Pour en savoir plus, consulter l’annexe A : À propos des auteurs.

References

Electronic reference

Maria Dollander, « Pourquoi apprendre une autre langue étrangère que l’anglais ? », Didactique du FLES [Online], 1:1 | 2020, Online since 01 mai 2020, connection on 14 juin 2024. URL : https://www.ouvroir.fr/dfles/index.php?id=157

Author

Maria Dollander

Étudiante à l’université de Göteborg, Suède, en master de français langue étrangère et communication interculturelle.

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