Entretien avec Bernard Andrieu

Corps, éducation et émancipation

DOI : 10.57086/lpa.105

p. 148-152

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Présentation

Philosophe du corps et professeur des universités en STAPS à l’université Paris 5, Directeur de l’EA 3635 TEC « Techniques et enjeux du corps » et du GDRI 836 CNRS, Bernard Andrieu a publié de nombreux ouvrages, en particulier sur l’écologie corporelle. Pour autant, il a toujours été proche des réflexions sur l’éducation. Dans sa pratique enseignante tout d’abord : en tant que professeur de philosophie en lycée, puis en tant qu’enseignant-chercheur à l’IUFM de Lorraine puis en s’adressant à des futurs enseignants d’EPS. Dans son travail universitaire également : par sa contribution décisive à l’étude de la pensée du psychologue Alfred Binet (1857-1911) et à la revue Recherches & Éducations, avec des publications codirigées comme Les valeurs : Savoir et éducation à l’école (2003) ou encore Un corps pour enseigner (2014). Il développe aujourd’hui une méthode d’éducation par son corps dans ses ouvrages Apprendre de son corps (2017, PURH) et Sentir son corps vivant. Émersiologie 1 (2016) et La langue du corps vivant. Émersiologie 2 (2018, Vrin).

En dépassant les cloisonnements disciplinaires (le corps en STAPS, l’éducation en sciences de l’éducation), nous avons adressé quelques questions à Bernard Andrieu.

Entretien

En quoi un philosophe du corps peut-il contribuer aux réflexions sur l’éducation ?

La philosophie du corps peut avoir une utilité sociale et morale par des réflexions sur l’éthique en éducation. Ce n’est pas le choix que nous avons fait de nous tourner vers le jugement extérieur au sujet mais plutôt vers l’étude les conditions d’analyse de son éducation corporelle et de son éducabilité. Le corps que nous sommes et que nous avons n’est qu’un corps possible : reflet de la culture corporelle reçue, la libération du corps a cru pouvoir exprimer cette part inconsciente que l’éducation bourgeoise avait jusque-là contenue par la répression sexuelle. Réfléchir à son éducation, comme une part idiosyncrasique, Nietzsche l’aura accompli en déconstruisant les normes incorporées mais en prenant le risque de se décorporer lui-même par la maladie.

Le corps est bio-culturel, ni le naturalisme ni le culturalisme ne suffisent, Marcel Mauss l’a déjà démontré en 1924 avec les techniques du corps, pour comprendre l’éducation. Aujourd’hui avec l’émersiologie nous savons que ce qui a été incorporé par l’effet de l’écologisation dans son corps vivant va s’emerser souvent de manière involontaire. Il faut apprendre de son corps et pas seulement par son corps. Une expérience motrice serait bien une expérience corporelle mais une expérience corporelle est une immersion subjective dans un milieu. L’éducation est ici comme une expérience réflexive comme celle à l’autosanté (2013) que j’ai appelée une médecine réflexive afin d’être le médecin de son corps (1999).

Car il faut également intégrer dans l’expérience corporelle le côté ressenti du sujet par une analyse de ses actes, des actions du milieu sur son corps ou de son corps sur les autres corps. Le recueil des verbatims singulier est essentiel. L’expérience va devoir faire preuve d’une motricité adaptative pour résoudre les problèmes posés par l’environnement à son corps. Cette motricité adaptative n’est pas toujours consciente mais résulte parfois simplement des contraintes physiques mais aussi inconscientes qui pèsent sur le corps en action. Si le mode d’accès à soi par le corps conscient est riche, le plus surprenant est la découverte de corps vivant et dans son corps vivant de gestes inédits que le sujet regarde agir parfois sans en avoir conscience mais dont il voit les mouvements et ressent l’activité interne et intime.

La philosophie du corps étudie les effets de l’éducation sur le corps dans les pédagogies de la découverte de soi avec les autres. Avec James et Dewey, repris et développé par Richard Shusterman, la conscience du corps est devenue avec le développement de l’éducation somatique le moyen d’attendre ce qui serait la pleine conscience. L’enjeu du développement des méditations est de développer une éthique de la bienveillance par le ressourcement en soi : chacun et chacune devrait s’éduquer en plongeant dans soi-même par une attention focalisée et une mise entre parenthèse des objets perturbateurs. La subconscience intentionnelle est une activité mentale automatique qui est l’action de ce que Marc Jeannerod appelle le cerveau volontaire. Le savoir faire apparaît spontané mais est une réponse automatisée par un apprentissage répétitif qui est conservé dans les techniques du corps. Avec la subconscience non intentionnelle, en passant d’une clinique de la conscience du vécu à celle de la conscience du vivant, l’activation manifeste le corps vivant en personne : le vivant émerge dans la conscience par l’effet de l’activation suscitée dans le corps par une stimulation extérieure.

L’in-conscience éducative, à la différence de l’inconscient freudien, définit pour nous une clinique de l’éveil intérieur mais sans conscience de cette intériorité par le rêve ou la verbalisation. Le vivant est actif en dessous du seuil de conscience et cette activité est désormais mesurée. Pourtant le corps et l’esprit peuvent être entièrement immergés, ce que nous appelons l’imsertion, dans des expériences de délire, d’addiction, de coma qui laissaient supposées, jusqu’aux travaux récents à une inactivité des réponses exogènes. Les violences subies sont autant de traces incorporées qui viennent ressurgir de manière involontaire dans le cours de la situation éducative : violence scolaire, autoritarisme, punitions plutôt que sanction éducative.

En quoi le corps est-il un objet d’étude fondamental pour penser l’éducation en général et notamment l’éducation scolaire ?

Rassemblées sous le concept méthodologique de l’émersiologie s’ouvrent alors pour l’ensemble des disciplines du corps de nouvelles perspectives d’analyse s’approchant toujours plus près de la réalité de l’expérience. Décrypter et questionner les mouvements inconscients, involontaires et habituels du schéma corporel, et les gestes conscients de l’apprenant dans les activités physiques, sportives et artistiques, c’est accepter de poser un regard nouveau sur la pratique pré-motrice de celui-ci et comprendre ces mouvements pour l’accompagner en tant que formateur, entraîneur, coach, éducateur et enseignant d’EPS dans sa pratique vivante.

Le corps capacitaire est ce corps éducable et pas encore éduqué que les situations éducatives pourraient éveiller des dispositions inédites. Le corps éduqué n’est qu’une partie de cette éducabilité potentielle dont les pédagogies alternatives auront démontré toute l’efficacité. Nos capacités ne nous sont connues qu’à travers cette classification à partir de notre conscience du corps vécu. L’expérience accumulée sert de cadre esthésiologique pour reconnaître dans sa mémoire et dans sa perception les sensations déjà vécues. Pourtant le corps vivant, en tant que mode de relation et de connaissance, fournit en permanence de nouvelles informations par son écologisation mondaine.

Le corps vivant incorpore dans ses réseaux et supports biologique la culture de son milieu : il est bio-culturel depuis le processus de maturation de l’enfant. Ainsi Winnicott précise combien la continuité de l’environnement humain et non humain, la fiabilité prévisible de la mère et l’adaptation progressive aux besoins de l’enfant construise ce moi corporel. L’interaction corps-monde, ce que nous avons appelé le monde corporel (Andrieu, 2011), est une continuité dynamique que ne perçoit pas le sujet conscient. Celui-ci ne peut que percevoir les informations quand elles arrivent à la conscience en ignorant ce qui se passe dans son corps vivant.

En quoi les réflexions sur le corps rejoignent-elles la question politique de l’émancipation ?

Sentir son corps vivant est une émancipation des normes aliénantes en soi et exige une attention à soi dans le cours de la performance mais aussi à travers une auto-reflexivité partagée avec soi et ses partenaires. Nous avons découvert combien la finesse d’analyse du corps vivant est importante pour qui s’intéresserait à l’envers économique de l’exploitation capitaliste d’un corps seulement productif et performant : car la santé va dépendre des habitudes acquises dès la formation des corps mais aussi pour chacun et chacune de la compétence méthodique d’analyse d’une auto-santé pour mieux se connaître en prévention et en action.

Le mouvement du potentiel humain (Lapassade, 1973, p. 119) a été défini par des ressources bio-énergétiques qu’il faudrait activer par des exercices à la fois de libération et de focalisation de la conscience pour découvrir l’éveil. Le potentiel humain définit des techniques d’éveil, qui de la gestalt au massage ayurvédique, trouve la carte de l’énergie pour faire émerser des sensations inédites. À la différence de la cure de L-Dopa, les techniques d’éveil, issues de l’Institut Esalen depuis les années 1962, produisent une activité autant physique que psychique. Car le corps vivant ne possède pas seulement des potentiels physiques qu’il faudrait activer mais aussi des traces psychiques et des traumas affectifs qui peuvent faire retour à la conscience. Dans son premier article psychosomatique en 1917 « Détermination psychique et traitement psychanalytique des affections organiques », Georg Groddeck précise comment « s’enfoncer en mon intérieur, en mon inconscient » (Groddeck, 1917, p. 37) ne garantit pas une maitrise de ces potentiels quand l’inconscient vient y faire obstacle en déclenchant un symptôme.

Tout activer, sans en mesurer les conséquences pour l’identité, risque de provoquer une dismose psychique et corporelle par l’envahissement des éléments identitaire. Le burn-out est bien cette pathologie du « tout actualité », en restant en permanence connecté au fil sans prendre le temps de se ressourcer en privant l’actuel de potentiels encore inédits. Se sentir déborder c’est perdre « le bord de l’expérience » (Cassou-Noguès, 2010, p. 92) qui favorise la distinction entre l’intérieur et l’extérieur du corps. Cette dimension psychotique Gisela Pankow l’aura bien établi dans la nécessité de « la découverte de la limite et l’accès à la surface » (Pankow, 1977, p. 30), non plus idéologique mais ontologique. Entre symbiose et séparation, la dismose interne, déclenchée par les crises écologiques, peut dérégler la puissance capacitaire en interdisant toute nouvelle forme d’actualité supportable et vivable.

Citer cet article

Référence papier

Bernard Andrieu, Henri Louis Go et Xavier Riondet, « Entretien avec Bernard Andrieu », La Pensée d’Ailleurs, 1 | 2019, 148-152.

Référence électronique

Bernard Andrieu, Henri Louis Go et Xavier Riondet, « Entretien avec Bernard Andrieu », La Pensée d’Ailleurs [En ligne], 1 | 2019, mis en ligne le 20 octobre 2019, consulté le 13 juin 2024. URL : https://www.ouvroir.fr/lpa/index.php?id=105

Auteurs

Bernard Andrieu

Professeur des universités en STAPS, université Paris-Descartes.

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